Ce dessin est un cas d’école des limites de l’approche scientifique en histoire de l’art : bien que souvent cité dans les études sur la sorcellerie ou sur l’histoire naturelle, sa signification est passée totalement en dehors des radars universitaires, pour des raisons assez compréhensibles : Jacques de Gheyn II est un artiste lettré, capable de mettre au point des symboliques très personnelles (voir La boule mystérieuse), notamment sexuelles (voir 1 Sous l’oeil de l’archer), et un précurseur dans la représentation documentée des scènes de sorcellerie. Il en a produit une vingtaine, dont celle-ci est une des plus précoces : impossible donc de trouver des précédents à ce que nous allons tenter de déchiffrer, en nous basant uniquement sur la logique interne de la composition.
Rassemblement de sorcières et étude de bernard l’hermite
Jacques de Gheyn II, 1602, Städelsches Kunstinstitut, Francfort (L. 2356, inv. 3612)Le verso de cette page porte une étude de personnages pour une gravure exécutée d’après un dessin de De Gheyn en 1602, « Le char à voile de Simon Stevin« . Le recto est donc en général considéré lui aussi comme une étude, juxtaposant plusieurs motifs, plutôt que comme comme une composition unifiée.
L’opinion des historiennes d’art
Réalité et imagination
La première spécificité de cette page est qu’elle juxtapose une étude naturaliste très précise au premier plan, peinte à l’aquarelle et en couleurs, et deux scènes d’imagination à l’arrière-plan, dessinées au trait et peu appuyées.
Claudia Swan, qui a placé son livre sur Jacques de Gheyn II sous l’égide de cette page, résume ainsi cette opposition :
Svetlana Alpers a écrit à propos de ce dessin que le « bernard-l’ermite… représenté avec tous ses détails épineux à côté d’une sorte de sabbat de sorcières, traduit en termes picturaux la relation complexe entre curiosité et imagination »… Par ailleurs, le lien entre la représentation réaliste d’une réalité observable et la création d’entités imaginaires peut être compris à la lumière de la distinction établie par Karel van Mander (1548-1606) dans son Schilder-Boeck (1604) entre les œuvres réalisées « naer het leven » (d’après nature) et celles conçues « uyt den gheest » (issues de l’esprit ou de l’imagination). Cette distinction, centrale dans la théorie de l’art néerlandais naissante, n’est qu’une manière d’exprimer le lien entre mimésis et imagination. Claudia Swan ( [1], p 4)
Le lien entre le bernard l’hermite et les sorcières
Claudia Swan a proposé une source possible expliquant cette association, le déplacement à reculons et de côté :
Les sorcières aiment tout faire de manière ridicule et inconvenante. Car elles tournent le dos aux démons lorsqu’elles vont les adorer, et s’en approchent de côté, à la manière d’un crabe. Nicholas Remy, Daemonolatreiae libri tres (1595), cité par Swan ([1], p 23).
Le problème est que de Gheyn a représenté non pas un crabe en général, mais un bernard l’hermite mis à nu, alors que, dans la nature, il ne se montre jamais hors de sa coquille. Plutôt que de se demander pourquoi De Gheyn s’est intéressé à ce crustacé très particulier, Lucinda Cole noie la question dans des considérations générales sur la vermine au XVIIème :
« L’association métamorphique des sorcières, des insectes et des crabes, illustre les complexités et les ambiguïtés des théories du XVIIème siècle sur la génération, la putréfaction et le rôle des créatures imparfaites. En supprimant visuellement les frontières traditionnelles entre le naturel et le monstrueux, le stable et le mutable, le « réel » et le rendu cauchemardesque de l’hybridité, le croquis de Gheyn traite, non pas en terme de croyance mais en terme d’image, ce que Karen Barad appelle l’intrication – la matérialité irrévocable et la contingence de la représentation/réalité. » [2] , p 33
Côté universitaire, c’est tout !
L’étude de bernard l’hermite
Le bernard l’hermite a pour spécificité qu’on ne le voit jamais hors de sa coquille, sauf lorsqu’il la quitte très rapidement pour s’installer dans une plus grande. Il s’y arrime si solidement qu’il est impossible de le retirer, même avec des pinces. En naturaliste, De Gheyn nous dévoile ici l’image rare, obtenue par effraction, d’un bernard l’hermite montrant son abdomen malléable, fait pour se glisser facilement dans les coquilles.
Avec son avant belliqueux et son arrière vulnérable, l’animal constitue une sorte de chimère entre le dur et le mou, aberrante et pourtant bien réelle.
Bernard l’hermite mâle
Tubes sexuels, photo Mark E. Laidre, Royal Society Open Science.
L’abdomen est très musclé et arqué sur le côté droit, de manière à épouser la spirale de la coquille. Son caractère lisse le désigne ici comme celui d’un mâle. Ainsi De Gheyn nous dévoile une autre aberration zoologique : un crustacé dont la moitié du corps échappe à la symétrie bilatérale.
Notons par ailleurs que les mâles disposent d’un organe copulateur, un double pénis très long, jusqu’à 60 % de la taille du corps dans certaines espèces (en rouge), qui leur permet de féconder la femelle sans quitter la coquille.
Arguments pour une lecture d’ensemble
Animal chimérique, secret, et échappant à la symétrie bilatérale, le bernard l’hermite présentait suffisamment de caractères aberrants pour mériter sa place au premier rang d’une scène de sorcellerie.
Pieter Aertsen, 1552, Kunsthistorisches Museum, Vienne
Jacques de Gheyn II, 1612, Städelsches Kunstinstitut, Francfort
Jésus chez Marthe et Marie
Par ailleurs, cette copie montre que De Gheyn s’intéressait au procédé mis au point par Aertsen un demi-siècle auparavant : celui d’une nature morte occupant le premier-plan, tandis que la scène principale est repoussée à l’arrière. L’influence de cette esthétique est un nouvel argument en faveur d’une lecture d’ensemble de la feuille.
Un autre argument est compositionnel : le groupe de gauche montre une femme âgée emmitouflée (rose foncé) et et une jeune femme nue (rose clair) flanquant un vieillard chauve et obèse (bleu sombre). Le groupe de droite complète cette combinatoire avec un jeune homme chevelu et maigre (bleu clair).
Dans une dynamique identique, les deux mâles se dirigent vers la gauche (flèches bleues) et leur virilité est hypertrophiée (en rouge) :
- sexe en tortillon pointant vers l’arrière et terminé par un ergot, pour le vieux ;
- phallus ou étui pénien érigé vers l’avant, parallèlement au pommeau de l’épée, pour le jeune.
Cette hypertrophie fournit un dernier argument en faveur d’une lecture d’ensemble : s’il est très peu probable que De Gheyn ait connu les tubes sexuels du bernard l’hermite, il lui était facile d’assimiler l’ensemble de l’abdomen à un membre gigantesque.
Le groupe de droite
Description détaillée
Un homme décharné en guenilles, un pied nu et l’autre chaussé, portant des genouillères et ceint d’une longue épée, présente un parchemin déroulé, authentifié par un sceau : nous l’appellerons le sorcier maigre.
Derrière lui, un monstre au corps de crapaud, aux oreilles d’âne et à la tête en forme d’encrier dans lequel trempe une plume, observe le parchemin : appelons-le le notaire.
Un gros monstre est assis par terre sur des cadavres, en chemise aux manches bouffantes et en pantoufles, un crapaud posé sur sa nuque. Un gros sac de pièces pend sous sa tête en forme d’éléphant (mais avec des oreilles humaines). Il flaire de sa trompe rigide le document, tend la main gauche pour le recevoir, tandis que la main droite se glisse sous sa queue verruqueuse pour prendre les pièces qui en sortent : nous l’appelerons la banquière, car sa chemise est probablement un attribut féminin.
Le groupe monstrueux est surplombé par une figure complexe : ses seins la désignent comme féminine, elle tient de la main gauche la bride d’un grand bouclier sous lequel elle s’abrite : un cadavre nu est étendu au dessus, poignardé à la gorge et exhalant son dernier souffle. De la tête en forme de fiole ou d’urinal de la créature sort un jet, en direction du document. Du fait de sa postion dominante, nous la baptiserons la maîtresse de cérémonie.
Interprétation de la scène de droite
S’agissant d’une scène de pure imagination, il est impossible de lui donner une interprétation précise, mais le sens général est clair.
Le sorcier à la triste figure, un soldat en guenilles ne possédant que son épée, a signé un pacte diabolique avec la plume qu’il vient de reposer dans l’encrier (on voit le signature M au dessus du sceau).
Le notaire entérine l’acte, la banquière procède au paiement avec les pièces sorties de ses fesses, la maîtresse de cérémonie bénit le document en l’aspergeant avec un jet d’urine, dans une transgression religieuse bien dans l’esprit des Messes noires :
Silvain Nevillon, un sorcier jugé à Orléans en 1614-1615, déclara : … lors que Tramesabot disoit la Messe, & qu’auant la commencer li iettoit de l’eau beniste qui estoit faicte de pissat, & faisoit la reverence de l’espaule, & disoit Asperges Diaboli. De Lancre, L’Incredulité.
Outre la puissance financière, ce que le sorcier est venu chercher est la puissance virile, l’érection permanente : il est maintenant en situation de s’accoupler avec le Diable (d’où les genoullières), en l’occurrence les deux monstres féminins, l’un à tête d’éléphant et l’autre à tête d’urinal, dont la trompe s’érige à la rencontre de cette virilité à toute épreuve.
Le groupe de gauche
La discordance des âges dans le trio rappelle fortement l’iconographie du couple mal assorti, où une jeune femme fait les poches d’un vieil homme au profit d’un jeune. Ici, le vieillard chauve ramène de son bras droit quelque chose contre son torse, probablement des pièces de monnaie. La jeune femme vêtue seulement d’un chapeau essaie de le retenir, tandis que la vieille lui lance un regard noir en tirant à elle son bonhomme.
Ironiquement, De Gheyn nous montre un couple bien assorti, un vieux sorcier et une vieille sorcière, qui se moque des tentations ordinaires parce que sa sexualité est démoniaque : ce que matérialise le membre en forme d’arme de pointe.
En synthèse
Une scène triplement phallique
Au fond à droite, un sorcier maigre vient pactiser avec les monstres envoyés par Satan, récompensé par des pièces et une érection d’acier.
Au fond à gauche, un couple de vieux sorciers vient lui aussi de se faire payer et échappe sans mal à la prostituée qui attend à la sortie : car ce qui les unit est un phallus bestial, destiné seulement à Satan.
Au premier plan, le bernard l’hermite dévoile son abdomen obscène, sorte de queue démesurée qui grandit en passant d’une conque à l’autre.
On remarquera que la « maîtresse de cérémonie » renvoie également au bernard l’hermite : en poignardant le soldat nu, elle s’est emparé de son bouclier, autrement dit de son exosquelette.
Une économie monstrueuse de la Possession
En prenant un peu de recul, le maître-mot de la feuille pourrait être celui de la Possession :
- possession financière, avec les pièces d’or ;
- possession sexuelle, avec les phallus ;
- possession diabolique, avec le pacte ;
- appropriation du bien d’autrui pour se protéger soi-même, avec la coquille et le bouclier.