Sascha Ley : et coule la rivière
Une personne peut-elle être à la fois claire comme le jour et cristalline comme la nuit ? C’est la comparaison qui me vient à l’esprit quand je pense à Sascha Ley.
On l’a souvent dit, Sascha est une artiste plurielle, aux mille talents. Dans chaque domaine où elle s’exprime, elle m’apparaît épanouie et radieuse.
Chanteuse, comédienne, musicienne, compositrice, improvisatrice, poète, performeuse… et je ne sais quoi encore.
Je la connais depuis peut-être vingt-cinq ans. J’ai eu l’occasion de faire beaucoup de photos avec elle, et à chaque fois, il en résulte des images qui sont autant d’énigmes feutrées, de vibrations passe-muraille, de sentiers enfouis, romanesques, étranges.
Il émane de son être un sentiment de fiction, mêlant nuit et jour, drame et comédie, cabaret-théâtre de Brecht et pétulance woodyallenesque.
Elle est la nuit, avec sa gravité lancinante.
Mais elle porte en elle également la clarté du jour, ce moment où on découvre un territoire plein de vie et de couleurs, de sons aussi, de gens avec de grands sourires amicaux.
Sascha, elle est comme ça. Elle va vers les autres avec une espèce de simplicité généreuse. J’oserais dire : simplicité sophistiquée. Elle ne vous prend jamais de haut. Elle vous regarde toujours dans les yeux. Elle suit son chemin, mais sans jamais négliger ni oublier ceux qui l’ont côtoyée ou croisée.
Hier soir, j’ai eu l’occasion de voir la première partie de son concert jazz au bar Liquid, dans le Grund, accompagnée d’un extraordinaire musicien au piano, Murat Öztürk. J’ai pu rester une heure. Malheureusement, j’ai dû partir ensuite. Pendant cette heure, dans ce chaos sympathique d’un bar bondé, il y avait, d’un côté, des spectateurs qui écoutaient avec attention la prestation de la chanteuse ; de l’autre côté, plein de gens qui buvaient de la bière, du café et qui étaient en train de vivre, d’être ensemble et d’écarter les téléphones portables pour un moment, dans cet antre-parenthèse qu’est le Liquid.
Comme son nom le dit, au Liquid, les choses sont fluides, tout est fluide : les conversations, les regards, les relations entre les personnes. On se parle, on s’entend, on s’observe. C’est un endroit dans lequel j’aimerais revenir beaucoup plus souvent, surtout dans le cadre de ses séries de concerts jazz et blues. Un lieu où l’on se serre très fort les uns contre les autres pour écouter de la musique live.
Au bord de la rivière, on entendrait presque les sirènes chanter dehors, toute la nuit.
Sascha, aussi bien quand elle revisite les standards — elle revisite, non, elle réinvente — que quand elle interprète des morceaux moins connus, arrive à garder son équilibre au milieu de tout ce bruit, toujours attentive aux notes du piano, à la musique intérieure et aux vibrations de l’auditoire.
Et le courant passe, de la même façon que la rivière dehors prolonge naturellement la musique et les échanges.