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L'éternité enfin retrouvée !

Publié le 20 septembre 2008 par Perce-Neige
Tout est allé très vite, au fond. Je venais, juste, de poser mes valises dans le hall de l’hôtel (j’exagère à peine !) m’extasiant, auprès du directeur, de la subtile harmonie des couleurs du salon que j’apercevais maintenant dans l’enfilade du couloir (tout est toujours plus beau, à chacun de mes séjours, ai-je convenu) que les cubains, brusquement, se sont souvenu de mon existence. Et de leurs intérêts, surtout, à court, comme à moyen terme. Et des projets immobiliers que nous avions sur la côte caraïbe (entre autres) et dont j’avais été chargé, par Saulnier, avec l’aval du Cabinet, semble-t-il, de dévoiler, au moins partiellement, le montage financier, histoire de pousser tous ces loustics à nous proposer d’autres arrangements autrement plus discrets et dont nous avions d’ailleurs déjà débattu (sans parvenir au moindre compromis, il faut bien le dire), deux ans plus tôt, au bord d’une des piscines d’un hôtel de luxe, face à la baie d’Acapulco. Sauf que cette fois, j’ai senti, de leur part, un certain affolement (peut-être croyaient-ils, mine de rien, que je me faisais désormais l’avocat des israéliens ?). Car, dépêché auprès de moi, dans la demi heure, à peine plus, par toute la clique de la filière colombienne, cette vieille crapule de Jorge s’est empressé d’évoquer, après les congratulations d’usage, et les sourires de façade, et les embrassades, et les larmes de bienvenue perlées au coin des yeux qui riaient, la possibilité pour moi, cette fois, d’une rencontre en tête à tête, oui, j’avais bien entendu, avec cet écrivain (quel est son nom, déjà ?) à la plume acérée et présenté, aux yeux du monde libre, comme le leader occulte de l’opposition de gauche à Fidel Castro. « Nous en avions déjà parlé, n’est ce pas ? Et bien Paul, tu me croiras si tu veux, tout est en train de changer ici… Ce qui n’était pas possible hier, subitement le devient, je t’assure ! ». A l’évidence, ils devaient être salement embarrassés par la tournure que prenaient ces négociations qui n’en n’étaient pas et j’en concluais qu’ils ne savaient plus trop comment se sortir du bourbier diplomatique dans lequel ils s’étaient eux-même empêtrés, ce qui les conduisait, accessoirement, à interpréter d’une curieuse façon l’intransigeance nouvelle de Matignon. A titre personnel, je n’avais d’ailleurs aucune raison de penser que cette intransigeance puisse être rapidement contournée mais, en mon for intérieur, je me disais surtout que ces énarques à la noix ne nous facilitaient guère le travail, bordel de merde. Mais je n’en n’ai, évidemment, rien laissé paraître. « Non, mon pote, ne te fatigues pas pour moi… » ai-je répondu. « Je ne travaille plus pour le renseignement. Je suis complètement grillé, vois-tu. Même les amerloques m’ont lâché les basques. Je ne peux pas croire que vous ignorez mes emmerdes avec Saulnier…. Ce serait trop gros ! » ai-je dit en finissant par poser la télécommande de la clim sur le frigo. Avant de continuer, sur le même registre, en désignant du menton la fenêtre entrebâillée, le balcon ouvert sur l’océan, le ciel caraïbe, et les mouettes qui sans relâche s’essayaient à affronter les turbulences tropicales. « Ouais… Vrai de vrai, Jorge… Cette fois, je ne suis là que pour Hemingway… Et pour le Malecon… Et pour le baroque ensoleillé de vos églises inoccupées… Et pour les criques de sable où l’on pêche le requin et où, le soir, on se boit des cocktails et des cocktails de rhum à n’en plus finir, les yeux sur l’horizon. Voilà la vérité, mon vieux… Je ne suis là que pour le vol des pélicans, quand la nuit tombe sur les vagues de cristal… Et aussi un peu pour la musique qui se déchire dans la nuit… Un peu pour le balancements des corps qui balbutient celui de l’océan… Un peu pour les palmiers sous le vent… Pour le souvenir du Ché, aussi… Pour la pêche au gros. Pour les cigares. Pour ces gosses qui jouent sur des manèges rouillés dans le parc Lénine. Ouais, Jorge…. C’est pour ça que je suis là. Pour rien d’autre, cette fois, je t’assure. Tu me crois ? ». Il a surtout dû se dire que je me moquais ouvertement de sa pomme, et que j’étais en train de lui annoncer, ni plus ni moins, que je me foutais complètement de leurs pauvres arguments, et que j’avais simplement trouvé un moyen de les humilier définitivement sans risquer un seul cents, et qu’ils allaient devoir mordre la poussière sans pouvoir répliquer ni même se plaindre à qui que ce soit. Mais il s’est bien gardé, naturellement, de faire la moindre allusion à ce qui ne manquerait pas d’arriver. Nous nous sommes donc quittés les meilleurs amis du monde. Après que je me soies infusé, tout de même, une heure de temps, montre en main, la mascarade de ses confidences, ses gémissements soigneusement étudiés, le récit soi-disant désopilant de ses mésaventures, la disgrâce supposée de son neveu, les tracasseries incessantes de la bureaucratie, et puis quoi encore, le prix de la viande qui grimpait de jour en jour et atteignait désormais des sommets extravagants, sans parler de l’impossibilité, pour un type comme lui, démocrate au fond du cœur, m’a-t-il assuré, presque sincère soudain (du moins, avec un réel accent de sincérité au coin des lèvres) d’accéder aux mêmes informations que le reste de la planète, fussent-elles décourageantes au possible et mensongères au dernier degré, ce que nul ne pouvait sérieusement contester. Je me suis senti vaguement obligé de compatir. Vaguement obligé de lui tenir le bras. Vaguement obligé de le raccompagner jusqu’à la porte de ma chambre. Et aussi de baragouiner quelque chose qui le calme un peu, sur la futilité de tout ça, la brièveté de notre misérable existence, l’équilibre subtil du cosmos, la nuit éclatante qui avait précédé le bing bang, et serait notre avenir à tous, bon dieu, Jorge, nous ne sommes vraiment rien du tout. Pas même la poussière d’une poussière. J’ai tout de même fini par deviner, entre deux rires engendrés par l’abus de vodka, que je devais m’attendre, sous peu, à la visite impromptue d’une certaine Vicky à qui l’un de ses collègues de la Sécurité Intérieure (ce ne sont pas des rigolos, tu sais) venait précisément de confier la mission de me servir de guide durant toute la durée de mon séjour (on ne sait jamais ce que vous avez dans la tête, vous autres, comprends tu ?). Non, je ne comprenais pas. Sauf qu’il fallait que je me tienne à carreau, je suppose. Et que je ne cherche pas trop à discutailler. Ni à en savoir plus. Ce qui me convenait parfaitement, au fond. Si bien que j’ai tout de suite demandé à la jeune personne au visage plutôt avenant, au demeurant, qui s’était présentée à la réception de l’hôtel, dès patron minet, le lendemain matin, qu’elle me conduise sans trop tarder à San Francisco de Paula, l'une des banlieues, par parenthèse, les plus déshéritées de La Havane, mais où séjournait, autrefois, le plus génial dépressif que la terre ait porté. En vérité, je me moquais ouvertement, à ce moment-là, dans le taxi climatisé à mort, que cette Vicky aux formes généreuses, il faut l’avouer, soit, ou non, comme elle le prétendait, l’avant-dernière fille de Raul, héros de la révolution s’il en est et, surtout, frère cadet de Fidel Castro, rien que ça. Ou que, comme elle me l’avait confié, elle supervise pour le compte de l’Unesco la rénovation accélérée des quartiers proches du port de commerce. Ou que, si je devais en croire la biographie qu’elle m’avait mise sous les yeux, pour me rassurer peut-être, elle ait passé la moitié au moins de son adolescence à Madrid, obtenant même, au final, un vague diplôme en histoire de l’art dont j’étais bien incapable d’apprécier la valeur, au vu des annotations manuscrites qu’un obscur fonctionnaire avait ajouté, quelques années plus tôt. Je lui souriais sans mauvaise grâce mais sans répondre et je n’ai fait qu’hocher la tête d’un air entendu (coup d’œil en coin au chauffeur qui n’en perdait pas une miette) quand elle a fini par affirmer, avec beaucoup de conviction, être fière à la folie de son père, de l’histoire de son peuple, de sa patrie et de la révolution cubaine qui ne manquerait pas de contaminer (c’était le terme qu’elle avait employé) rapidement le reste du monde. Arrivés sur place, et tout en m’étourdissant de références littéraires qui m’importaient en fait assez peu, elle m’a d’abord conduit sur la terrasse, éblouie de soleil, où Hemingway, m‘a-t-elle dit, aimait tant venir prendre le frais, presque à la nuit tombée, comme si son regard pouvait alors porter bien plus loin que les manguiers, les lauriers et les palmiers, jusqu’à l’océan, en vérité, jusqu’aux vagues d’écume et de lumière, jusqu’à la courbure brumeuse de l’horizon, jusqu’aux pécheurs d’espadon, jusqu’aux troupeaux de zèbres et de gnous dévalant les pentes du Kilimandjaro, jusqu’aux combattants de la liberté décimés par les escadrons de Franco, jusqu’au café de Flore, enfin, aux années de jeunesse, aux nuits d’amour, toujours. Et puis, réalisant soudain que je ne parvenais pas à m’intéresser beaucoup à ce qui subsistait, désormais, de ce paysage disparu, à savoir un jardin, encombré de détritus au milieu de quelques bougainvilliers plus assoiffés que chétifs, la jeune femme m’a proposé, dans la foulée, de la suivre dans le bureau du deuxième étage où l’on avait conservé, intacte paraît-il, la peau de lion sur laquelle l’auteur du Vieil homme et la mer, avait, de bout en bout, écrit son texte le plus célèbre. Et puis, me laissant m’accoutumer à la pénombre derrière les volets presque clos, la fille de Raul Castro a exhibé brusquement, d’un des tiroirs du secrétaire, quelques feuillets recouverts d‘une écriture appliquée, et presque horizontale, le dernier manuscrit d’Hemingway, en fait, m’a-t-elle assurée, hilare, un texte presque incompréhensible que les agents cubains, m’a-t-elle affirmé, avaient réussi à récupérer au dernier moment et qu’ils conservaient précieusement, maintenant, au milieu de tout ce fatras. Nous étions alors au début de l’après midi et les ventilateurs tournaient à plein régime. Vicky portait un boléro ensoleillé d’un jaune printanier. Nous nous sommes effleurés l’épaule en nous penchant sur les feuillets griffonnés, l’encre depuis longtemps séchée. Putain, ai-je dit en croyant déchiffrer, barrant l’ensemble des lignes, deux mots écrits en français dont la jeune urbaniste ne parvenait pas à comprendre le sens. L’éternité retrouvée ? Vous êtes sûr, vraiment sûr, de ce que vous dites ? Et c’est alors que nous nous sommes tournés l’un vers l’autre et que j’ai contemplé, un long moment, dans la profondeur océanique de ses yeux, ce que je croyais avoir perdu avec Maud dans le désert de Mogadiscio. La poussière d’une poussière. Ce que nous sommes. Rien que ça !

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