Magazine Poésie

Sylvie

Par Pandora

Et encore une des histoires du soir. Il m'en reste théoriquement une appelée "il ne peut en rester qu'un" mais je ne la retouve pas... 

Sylvie

Photo de Julien Ferbert

Ceci n’est pas une histoire mais un SOS.

Sauvez-moi si vous le pouvez, je vous en supplie. Je m’appelle Sylvie* mais il y a bien longtemps, avant mon opération, j’étais connue sous le nom de Jolly Jumper. Mon poil a grisonné avec les années mais je n’ai pas oublié mon ancien maitre Lucky Luke. Il a hélas été emporté par un cancer du poumon car il fumait beaucoup avant de mâchouiller son brin d’herbe. Ne fumez pas, c’est une saloperie.

[Regards appuyés aux fumeurs du groupe]

Ce fut alors pour moi le début de la plongée en enfer, j’ai été envoyée dans ce pays froid et désertique et je dois maintenant charrier des caisses et des sacs pour des touristes qui préfèrent, eux, s’abimer les pattes à marcher pendant qu’on porte leurs affaires. Les imbéciles !

Mais hier, on a changé ma mission et je ne devais plus porter de marchandises mais une touriste malade. Heureusement c’est la plus légère du groupe parce que j’en ai repéré que vraiment je n’aurais pas aimé avoir sur mon dos.

Bien sûr, comme un malheur n’arrive jamais seul, c’est le jour du passage du Shingo-La, le col à plus de 5000 mètres (elle n’aurait pas pu se blesser plus bas, pffffff)

Et toutes les copines avaient une bonne excuse, je suis allergique au poil d’humain, j’ai déjà explosé mon compteur d’heures sup, j’ai la migraine… Et donc, sur qui ça tombe : Bibi !

Sauf qu’à la montée, c’est pas la petite humaine que j’ai dû me coltiner mais le guide qui pue la clope et qui pèse beaucoup plus lourd. Alors forcément, je suis arrivée crevée en haut, je n’ai plus mes pattes de 20 ans, moi, et la fumée de Luke m’a donné de la bronchite chronique. J’ai donc dû ensuite m’économiser pour finir la très longue descente qui restait, c’est quand même facile à comprendre, non ?

Et bien non !

La guide aux petites nattes, la blondinette au ricola, v’la-t-y pas qu’elle se met à me tirer et me retirer sur ma longe, alors qu’en plus je porte la touriste blessée sur mon dos, pour que j’avance plus vite…

Qu’elle me crie dessus…

Qu’elle me traite de tous les non (la décence m’interdit de vous répéter ce qu’elle m’a dit, mais ça n’était vraiment pas beau à entendre)

A me tirer sur ma belle crinière au point que maintenant on dirait que j’ai une coupe à la brosse sur la tête, défigurée. Tout ça pour mettre mon crin sur des statuettes en beurre de yak et y planter des aiguilles qui piquent… Aïe !

Et elle s’est tellement acharnée en vain sur moi qu’il y a d’autres humains qui s’y sont mis pour me faire avancer. J’ai bien essayé d’empêcher le premier d’approcher en dégazant tout le méthane que je pouvais mais il s’est acharné sur moi malgré tout.

Note de l’auteure : ne marchez JAMAIS derrière une mule, c’est mon conseil d’amie ;-))

Il a essayé de m’empoisonner** avec je ne sais quoi en croyant bêtement de l’avaler. Je suis Jolly Jumper, pas Rantanplan, on ne me la fait pas à moi celle-la ! Il a cru m’avoir en planquant le poison dans l’herbe, comme si je n’allais pas le voir. Imbécile d’humain.

Ca, quand il s’agit de m’empêcher de manger le délicieux carton, les humains son efficaces, mais sinon, ils ne sont pas plus doués que les Daltons.

Après, d’autres humains sont intervenus en même temps que la soi-disant blessée que j’avais sur le dos est descendue de mon dos pour marcher. Elle ne pouvait pas le faire plus tôt celle-là ! Faut dire que j’ai mis le paquet pour lui faire peur, ruant dans les gués que je traversais et penchant côté précipice sur les étroits sentiers de montagne. Elle était verte quand elle a mis pied à terre et elle n’est pas prête de remonter sur une mule, vous pouvez me croire.

Les autres humains sont venus et je me suis rendue compte qu’il fallait que j’avance sinon l’un allait, je cite « Me conduire à l’abattoir, j’ai pas mangé de viande rouge depuis près d’un mois et je rêve de le faire ». Ah oui, ce malotru m’a aussi traitée de « Vieille carne ».

Et il me menaçait avec son grand bâton.

Nous sommes arrivés au camp très tard parce qu’en plus je suis tombée sur le groupe d’humains qui traine toujours en route pour les photos, le gruppetto. Alors les copines ne m’avaient pas laissé le moindre brin d’herbe.

Pfffffffff, quelle vie !

Alors, je vous en prie, si vous connaissez quelqu’un à la SPA ou si vous connaissez Brigitte Bardot ou Alain Bougrain du Bourg, AIDEZ-MOI.

Sinon, je préfère encore qu’on m’euthanasie, mais proprement. Par un bon boucher efficace.

Avec un peu de chance, je me réincarnerai en guide et alors je me vengerai, croyez-moi.

Foi de Sylvie, ex Jolly Jumper
* Sylvie a été baptisée ainsi par un trekkeur en souvenir... de son ex compagne. Elle a été baptisée Paolo par Anita... j'y perds donc mon latin ;-)
**tentative de stimulation de la mule à la Coramine glucosée qui quelques jours auparavant avait bien aidé un marcheur du groupe, malade, à finir la journée de marche


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