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Rentrée Littéraire : Marie Nimier. Les Inséparables

Publié le 22 septembre 2008 par Chictype

«Les Inséparables» fait le portrait de Léa, amie chère de la romancière, qui met sa vie en jeu dans la drogue et la prostitution. Conversation autour d’un livre.

Marie Nimier. Les Inséparables. Gallimard. 264p.

«Les autres pouvaient dire ce qu’ils voulaient, Léa et moi, c’était pour la vie.» Elle le dit comme ça dans son roman, mais elle le répète aussi en vrai, avec une espèce de force et d’énergie joyeuses. Marie Nimier débarque de Normandie, passe par Paris pour quelques entretiens, repart en train vers les siens mais aussi vers des salons du livre, des lieux de culture, des scènes, où ses textes seront lus, joués, chantés, dansés peut-être, puisque, romancière, elle écrit bien sûr des romans - comme ces Inséparables qu’elle vient de publier - mais aussi, depuis quelques années, des chansons, des pièces de théâtre, des livres pour enfants et sur la danse. Son écriture s’incarne de plus en plus, la chair s’en empare et fait danser ses mots, comme dans son livre précédent, Vous dansez?

Lorsqu’elle parle des Inséparables, on sent affleurer quelque chose de passionné pour son amie, pour l’écriture et pour la vie tout simplement, même dans ce qu’elle a de plus dur. C’est d’ailleurs bien une passion qu’elle raconte, celle qui naît entre deux fillettes à Paris, Léa aux cheveux de flamme, et elle, enfant. La romancière décrit un lien très fort qui, de l’enfance - Marie Nimier est née en 1957 et «Léa» est une copine de classe - dure encore aujourd’hui, dans le roman comme dans la vie. C’est une passion, aussi, au sens presque religieux du mot. Car, tandis que le personnage de Marie en grandissant s’en va vers le spectacle et l’écriture (Marie Nimier a été comédienne, a créé un groupe baptisé Les Inconsolables), Léa, l’amie chère, accueillera dans sa chair, avec la drogue, la délinquance et finalement la prostitution où elle s’installe, les malheurs du monde. «Elle a pris sur elle, dit-elle, pour nous deux, peut-être pour toute la classe, pour tout le monde. Comme si dans un groupe de gens, il y avait une personne peut-être plus sensible, et qui va au front.»

Les Inséparables arrive après un très grand succès de Marie Nimier, La Reine du silence, publié en 2004, et qui obtint, cette année-là, le prix Médicis. Les Inséparables est son neuvième roman et, avec lui, elle s’est aventurée comme jamais dans l’écriture du réel. Au début, avec Sirène, La Girafe, ou Domino, les livres de Marie Nimier étaient de pure fiction. «Je ne jurais que par la fiction», dit-elle et d’avouer même une espèce de «dédain ou plutôt, un sentiment de n’être pas à ma place dans l’autofiction». Rien ne valait, explique-t-elle, la liberté de l’imaginaire, où l’on avançait sans être «encombré» de réalité. Mais, «tout d’un coup, cette réalité est devenue un moteur: c’est maintenant un véritable défi que de finement tirer du réel et de l’expérience, des mots et de l’écriture».

Cette quête du réel a commencé vraiment avec La Reine du silence, même si, dans le roman qui l’a précédé, La Nouvelle Pornographie, une certaine «Marie Nimier» se trouvait mise en scène: une première inscription qui, explique la romancière, tenait plus du logo, du jeu de lettres que d’autre chose. «Ce n’était pas vraiment moi, c’était comme une fissure, une petite ouverture vers la réalité.» L’étape fut importante pourtant, car ce nom, «Nimier», portait en lui l’écho douloureux d’un deuil et d’un héritage. Ceux d’un père célèbre, Roger Nimier, doué pour l’écriture mais peu pour la paternité. Ce père a disparu tôt dans un accident de voiture aux côtés d’une belle et jeune romancière qui n’était pas la mère de Marie. Dans La Reine du silence, Marie Nimier écrit pour la première fois, la petite fille de cinq ans qu’elle fut qui interroge ce monde où, désormais, le père manque. En termes d’écriture, dit-elle, «la faille qui s’était ouverte vers la réalité, s’est écartée».

Il n’empêche qu’il a peut-être fallu attendre Les Inséparables - écrit pour partie et pour la première fois, avoue Marie Nimier, sous l’emprise d’une sorte d’urgence passionnée - pour que le réel s’engouffre vraiment dans l’écriture de la romancière. «Je crois que je n’écris pas différemment, mais juste tout à coup j’accepte d’être vivante aujourd’hui dans une génération. Je m’inscris. Avant j’écrivais et maintenant, en plus d’écrire, je me suis inscrite.» Elle a gagné en liberté, dit-elle.

Au départ, Les Inséparables - qui ne s’appelait pas encore ainsi - devait être roman social, dominé par des questions: comment et pourquoi la prostitution? la drogue? Qu’est-ce que cette «affection» qui, comme une maladie s’empare de certains êtres, les décime tandis que tant d’autres s’en sortent? Comment se peut-il que ce destin si dur soit celui d’une amie toute proche? Qu’il nous soit si voisin? En commençant d’écrire, elle s’est risquée, dit-elle, à emprunter la voix de Léa. «C’était elle qui parlait, qui racontait sa vie. Très vite, je me suis sentie un peu gênée. J’avais le sentiment d’une usurpation. Je me suis dit: la seule façon de parler d’elle, c’est de parler de moi; d’elle à partir de moi. C’était plus honnête. Je me sentais mieux. A ce moment-là, est arrivée l’idée que ce n’était peut-être pas un livre sur des problèmes de société, mais qu’il portait peut-être sur notre relation.»

La relation entre les deux amies est fusionnelle dans l’enfance. C’est le temps du «nous», de l’école, des passages mystérieux, des familles recomposées où les petites filles se passionnent pour les animaux, dont le merveilleux fennec Rommel. Puis, à mesure que Léa grandit et s’enfonce socialement, c’est le regard d’une femme sur l’autre qui l’emporte; un regard sans jugement, sans pitié non plus mais interrogateur mais aimant et présent.

Sous l’œil de la romancière, le personnage de Léa, prostituée et droguée, prend une ampleur étonnante, s’étend peu à peu, maternel et courageux dans sa souffrance, jusqu’aux dimensions d’une sorte de déesse martyre. Mais Marie Nimier le répète, malgré les chemins divergents pris par les deux amies, le lien entreelles n’a pas faibli. Elles se ressemblent insiste-t-elle, dans leur part d’ombre, même si l’une d’entreelles a pris apparemment plus de risques: «C’est un rapport étrange à la vie qui nous garde ensemble, dit la romancière. Comme si on avait besoin, l’une comme l’autre, d’aller toucher l’extrême, d’aller toucher la mort pour bien prouver qu’on est vivantes.»

L’histoire de Léa et de son amie est linéaire, chronologique, mais les mots du livre, eux, tissent d’autres correspondances, plus fines, plus souterraines, plus poétiques peut-être. En parallèle à l’histoire des deux femmes, se déroule un autre drame, celui du sens, que, découvre l’enfant, le mot ne recoupe pas toujours exactement. Comment se fait-il qu’un lieu nommé «impasse» puisse être, en fait, une «rue»?

«Peut-être que, comme tous les enfants, on croit ce qu’on nous dit, suggère Marie Nimier. Et moi, peut-être plus que d’autres, j’étais dans la foi totale du mot et de ce qu’il recouvrait.» Pour la romancière, le mot est resté ce matériau dont il faut à la fois se défier - d’où certains silences - et jouer: «Les mots c’est à la fois mon véhicule et mon frein, la désillusion et l’enchantement dans un même endroit.»

Dans ce mouvement vers le corps, vers la scène, vers le corps de Léa, vers l’écriture du réel, Marie Nimier cherche aussi désormais plus de simplicité, une écriture qui, dit-elle, vise à la transparence: «J’ai vraiment envie de laisser de la place au lecteur. Que les mots ne soient pas trop visibles pour qu’il puisse rentrer dans le livre et les dépasser. Il faut des phrases précises, pas trop d’adjectifs, un univers qui, même s’il est très noir ne doit jamais plonger dans la noirceur. Il faut conserver de l’espace pour que l’œil du lecteur puisse s’y inscrire…»

Source : http://www.letemps.ch/samedi/affichearticle.asp?artid=240044


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