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L'équilibre de l'univers ? Vraiment !

Publié le 23 septembre 2008 par Perce-Neige
Jamais Violaine ne parviendrait à oublier les cris qu’ils poussaient en descendant l’escalier. Toujours, les deux garçons se chamaillaient pour un rien, riant à la volée à la moindre occasion, se bousculant comme des fous à l’infini pour ravir, à l’autre, la vedette d’une nouvelle pitrerie. Longtemps, Violaine détesterait l’idée d’avoir été à ce point naïve et insouciante. Car tout repose éternellement sur du sable, non ? Mais, pour l’heure, mieux valait surtout ne pas trop s’attarder, non ? Charles-Antoine s’était déjà éclipsé, lui, dès patron minet, laissant juste derrière lui de vagues indices de son passage sur terre, particulièrement à proximité de la machine à café, aux alentours du frigo aussi, à peine plus, ayant définitivement prétexté, au milieu de la semaine, un week-end nécessairement studieux, au journal, en cette période d’intense actualité diplomatique (tu comprends, chérie, im-po-ssi-ble de les laisser tomber ; Matthieu ne s’en relèverait pas !), pour échapper au piège quasi-mortel que constituerait à ses yeux, inévitablement, ces quarante huit heures, montre en main, en pleine brousse, à cent cinquante kilomètres, au moins, de la première habitation, dans cette région bénie des dieux sans doute mais où rien ne passait, ni le TGV Paris-Toulouse, ni l’autoroute du Soleil, ni les ondes des téléphones portables, ni celles des GPS et autres gadgets in-dispen-sa-bles, vois-tu. « Tu exagères toujours, Charles Antoine, vraiment je le dis comme je le pense ! La Creuse, tout de même, ce n’est pas le désert de Gobie… » Ce, à quoi, Charles Antoine, quand il s’était agi de prendre une décision définitive quant à sa participation à ce qui serait, prétendait-il, la cérémonie la plus em-mer-dan-te que l’homme ait délibérément choisi d’organiser (le mariage de Jérôme Poulard et de Virginie Martin, rien que ça), ce, à quoi, Charles-Antoine, donc, avait dû grimacer quelque chose de suffisamment pathétique pour que Violaine finisse par abandonner la partie. « OK, OK, mon chéri, j’ai comp-ris… J’irai seule avec les enfants, voilà tout ! » En attendant, une fois au pied du mur, il s’agissait maintenant (Violaine commençait à considérer l’horloge du salon d’un œil mauvais) d’éviter les lentes processions motorisées des citadins d’adoption, lesquels n’aspirent, hebdomadairement parlant, on le sait, qu’à la chlorophylle endimanchée de jardins domestiqués ou à la lourde hospitalité de beaux parents aux visages fatigués. « Par pitié, les garçons. Voulez vous bien, une minute, vous tenir tranquilles ? ». Se tenir tranquilles ? Sans doute les mots n’auront-ils jamais le même sens selon que l’on se place du point de vue de deux jumeaux de sexe masculin qui s’apprêtent allègrement à fêter leur dixième anniversaire, ou de celui d’une avocate de trente-huit ans, plutôt séduisante d’ailleurs, et pleinement rompue, de par son expérience professionnelle à d’interminables interprétations sémantiques aux conséquences incalculables. Car, se tenir tranquilles, pour Aymeric et Benjamin, avait précisément consisté à se jeter précipitamment dans les bras de leur mère, l’un en singeant l’ivresse soudaine et bruyante d’un âne débâté (s’il te plait mon trésor, cal-me-toi !), l’autre l’agonie douloureuse, et approximative, d’un sanglier fuyant sous les feux nourris d’une troupe de chasseurs (oh, nooon, pas çaaaa). Il avait bien fallu composer, pourtant, et s’extasier de leur immense talent de comédien, avant de se résoudre (on n’a rien sans rien !) à s’essayer sur le champ au dressage de toute cette ménagerie, l’âne débâté ayant, le premier, fini par entendre raison. « Bon sang, vous allez me tuer ! » C’eût été trop beau, peut-être, à leurs yeux car ils s’employèrent alors à rassembler, quoiqu’en maugréant, sacs et valises, manteaux de sorciers, chaussons de sept lieues en poils d’entourloupe, pour se précipiter (moi devant, toi derrière) sur la banquette arrière du vaisseau amiral en route pour Galimède à trois années lumière à l’Est de Cyrus. On n’était pas prêts d’arriver, pour dire les choses autrement. Pour l’heure, le ciel était d’humeur matinale sur Montmorency, avec des traînées ocres, déjà, sur l’horizon, quelques étourneaux, volages, dans le jardin du voisin et le scintillement d’un avion qui ne tarderait guère à s’immoler dans l’incandescence des premiers rayons du soleil. Juste à ce moment-là, Violaine avait actionné le démarreur avant de s’engager, sans trop réfléchir, à gauche vers le boulevard, les feux tricolores, l’échangeur de Paris nord, les bretelles pour voies rapides, le périphérique ouest, l’autoroute A91, les radars automatiques, les aires de repos, Bison futé, les conseils que l’on vous serine sur Radio Fréquence, les péages et leurs couloirs embouteillés, les injonctions sécuritaires, les déviations et les ralentissements. Dieu, que le monde est compliqué, parfois, n’est ce pas ? Passé Vierzon, par crainte d’un manque de carburant, Violaine s’était résolue à une pause frileuse à l’orée d’une station service aux allures de supermarché où elle avait finalement décidé de décréter l’amnistie générale en promettant un croissant à la confiture à quiconque accepterait de marcher nor-ma-le-ment plutôt que de courir à toutes berzingue dès l’ouverture automatique des portes du vaisseau spatial… Sauf qu’elle avait dû rapidement doubler la mise en y ajoutant la perspective d’une tasse de chocolat chaud. Et en rappelant que rien n’était jamais acquis, n’est ce pas ! Et qu’il ne fallait quand même pas exagérer ! Plus tard, pendant qu’Aymeric et Benjamin, patientaient au bar, perchés sur des tabourets inamovibles et ne perdant pas une miette des gestes blasés d’une certaine Muriel aux yeux de sirène, Violaine avait eu, brusquement, comme un effroyable pressentiment. Comme si la catastrophe était, maintenant, imminente. Et qu’il n’était plus temps de regretter quoique ce soit. Encore moins de chercher à se défiler. Oui, sans en deviner, naturellement, la teneur, Violaine avait su, à cet instant précis, en croisant le regard d’un jeune type qui fumait le cigare (mais oui, bien sûr, je le connais !) que le souffle puissant et terrifiant du malheur ne tarderait guère, désormais, à balayer sa fragile existence. La sienne et celle de beaucoup d’autres, peut-être ! Plus tard dans la matinée, une fois parvenue à destination, elle en avait touché deux mots, et même un peu plus en réalité, à Jérôme et à Virginie qui l’avaient accueilli avec de grands gestes un peu exubérants, des embrassades à n’en plus finir, des réminiscences d’autrefois, des complicités un peu forcées en mémoire de ce qu’ils avaient connus, tous les trois, à l’université, ou durant les soirées passées, en ce temps-là, à espérer d’autres soirées ou à conjuguer au conditionnel ces nuits qui s’achevaient toujours avant même d’avoir commencé, on connaît ça. Tandis que les garçons, libérés de deux heures cinquante d’immobilité forcée s’apprêtaient à explorer le domaine en se dirigeant tout de suite vers les écuries, traversant le manège en courant, Virginie, soudain, s’était immobilisée en écoutant Violaine parler, sérieuse et presque inquiète. Puis elle l’avait serré dans ses bras. Avec tellement de chaleur. « Rassures-toi, tu es là, Violaine ! L’équilibre de l’univers est enfin rétabli ! Nous sommes à nouveau le centre de notre monde. Tout va bien… Je t’assure ! Tout va bien… ». Et ils avaient marché tous les trois dans l’allée, les graviers crissant sous leurs pas alors qu’Aymeric et Benjamin venaient de disparaître définitivement dans un autre espace-temps. Et Violaine avait senti, peu à peu, comme une force nouvelle l’envahir. Et Violaine s’était blottie contre Jérôme. En riant comme une folle. Et l’avait embrassée dans le cou. C’était si bon.

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