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Poesie de madagascar : f - x. mahah

Par Ananda
J'ai eu l'occasion de rencontrer cet homme discret et attentif qu'est l'auteur malgache F - X. Mahah lors d'une animation poétique qui se tenait, un samedi après-midi, à la fameuse Brasserie Lipp, dans le cadre des activités du cercle littéraire Aliénor.
Nous avons eu, bien sûr, l'occasion de parler de notre point commun - nos origines océanindiennes - et, par la suite, monsieur Mahah tint la promesse qu'il m'avait faite : il m'adressa son dernier recueil de poésies, "Sang d'ombre - Mélange d'errance".
Le recueil n'est pas appuyé par n'importe qui, puisque le flamboyant et immense poète malgache Jacques Rabemananjara en a écrit la préface, tandis que Jacques Taurand, hélas voici assez peu de temps disparu, lui faisait écho en s'occupant de la postface.
Dans sa magnifique préface (bien digne de lui), le géant de la poésie malgache fait un parallèle entre son compatriote Mahah et Saint John Perse "tant est flagrante la similarité des poèmes de l'un et de l'autre, dans le ton et dans le rythme". Il souligne le côté modeste de l'auteur de l'ouvrage qu'il préface, de même que son goût très malgache du caché, du "halo de mystère".
L'ensemble du recueil est de tonalité élégiaque, plaintive, indéniablement empreinte de tristesse.
Il laisse entrevoir des échos qui évoquent les figures du poète mauricien Edouard Maunick ("j'habite mon exil"; "saignante errance / qui toujours me ramène vers toi / Ô mon île [...] là-bas au bord de la mer australe [...] île mienne"; "j'ai recherché une route sur les vagues de l'océan") ou celle d'un autre grand poète malgache aussi obnubilé par la mort, l'appel des morts, que lui, Joseph Rabearivelo.
Entre silence et parole, se déroule la complainte déchirée, mais plutôt douce, sourde, reflet fidèle de la mentalité malgache.
Comme le souligne Rabemananjara, ces poèmes, en général assez longs, s'ils célèbrent avec une sorte de délectation dans la douleur l'éternel et inévitable exil du voyageur "claustrophobe" avide de grand large, de fuite, d'escale (voilà, encore, un mot commun avec Maunick) et si manifestement marqué par l'"errance" qu'il en arrive à ne plus se sentir fixé que "là où/ Je suis présent", sont, à côté de cela, pleins de l'Ile Rouge, de son obssession de la proximité entre vivants et morts, de ses parfums à nuls autres pareils de "vanille, de sable et d'ylang-ylang" et de son sang qui est sang de terre, sang de vie, de fécondité, de "sacrifices de zébus".
Madagascar, c'est l'indéfectible lien à la femme-île-mère des Origines, à la sensualité des rizières et, surtout, à l'enfance, au passé, ce passé vers lequel l'âme malgache, de par son rapport tout à fait particulier aux défunts, aux Ancêtres, est tournée, pour ainsi dire naturellement.
Nulle autre terre, peut-être, que la terre malgache, n'est aussi fondamentalement, aussi absolument terre de RACINES, et le poète, au fond, est un "arbre" de "sylve bleue" des "hautes terres" : en tant que tel, il garde ses racines bien enfoncées dans le sol malgache.
Pour autant, sa condition d'exilé le place en parte à faux, et il en souffre. Elle le condamne à un décalage double : spatial et temporel.
Car Madagascar, au fil de la séparation, a changé. Un peu comme si elle désirait le punir de sa désertion. Un Malgache ne s'éloigne jamais impunément de cette terre obsédante, qui recèle le "cercle des ancêtres".
Alors, F - X Mahah, semblable en cela à beaucoup de poètes du monde noir, utilise l' "incantation" et l'apostrophe. Il interpelle le nouveau visage de son île, voué à "l'aridité des assiettes vides". Il déteste - et on le comprend - la voir telle qu'elle est devenue, en proie à une extrême misère qui le désigne désormais, lui,   automatiquement comme un  nanti venu de l'étranger, et il dénonce, il se laisse parfois aller à des imprécations (ainsi, dans les splendides et grinçants vers que nous trouvons à la page 24, et qui, disons-le au passage, apportent une illustration au propos que j'ai développé dans un autre article de ce blog (*) : "vous n'irez plus loin sur vos épaules pèseront / la fatigue et le désepoir de ceux qui grain par / grain plantent vos pains sous le soleil caniculaire / des rizières mordus aux bras aux jambes par mille / sangsues assoiffées de ceux qui n'ont jamais connu que / lundis affamés traînant leur grisaille tout au long / d'une semaine blafarde tandis que vous blasphémez / sur les week-ends trop courts.")
Tout, finalement autant que fatalement, conspire à rejeter le poète qu'il est vers les rives du rêve, de l' "aube", de la "lisière de la nuit".
Le poète, en définitive, n'a pour pays que celui du mystère, que l'etrange no man's land où, à vrai dire, on est à peine vivant (puisque "je ne sais pas vivre", et que "Ci-gît un poète qui a refusé d'être") et où nulle part et ailleurs se rencontrent , pour "s'enraciner dans l'air entre eau et orage".
L'inadéquation à la vie, au monde paraît être son lot, et il en résulte, chez l'auteur malgache, une vision sombre, où l'espoir n'a que peu de place. Au mieux, le refuge dans le "Faux sommeil faux réveil", dans la "Somnolente marginalité" "A la limite de l'existence et de la mort", au pire les affres de l'échec, de l'impuissance, du doute (ici, notre poète n'est pas sans faire penser au puissant poète bengali Lokhenath Bhattachariya, dont le "doute" traverse l'oeuvre).
"Exister en suspens", voilà, pour conclure, ce que se propose F - X. Mahah.
Parce qu'il est poète, et poète de haute poésie.
Et aussi, parce qu'il demeure profondément lié à son île, à cette île unique comme lui traversée par une déchirure .
Sa poésie forte mais également subtile, songeuse ravira ceux qui sont déjà familiers de la culture et de la mentalité malgaches et, aux autres, donnera, très certainement, envie de les mieux connaître.


P.Laranco

(*) voir l'article "Poète...et engagé ?"

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