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Quand les ponts étaient habités

Publié le 02 octobre 2008 par Marc Chartier
« À Paris sur le Petit-Pont
Sur le bord d’une fontaine
Mon père a fait bâtir une maison
Tuton, tuton, tutaine.
Levez, Belle, votre cotillon
Il est si long qu’il traîne.
Mon père a fait bâtir maison
Sur le bord d’une fontaine
Et les charpentiers qui la font
M’ont tous demandé mon nom… »

Cette ronde à danser de Balland date de 1724. Elle s’inspire d’une chanson populaire dont le manuscrit italien, datant du XVe siècle, est conservé à Florence où, entre autres richesses architecturales, on peut admirer l’un des plus célèbres ponts habités : le Ponte Vecchio.
Le rapprochement est-il le fruit d’une pure coïncidence ? Peut-être… peut-être pas. Rien n’empêche d’imaginer la maison de la chanson construite par quelque marchand ayant fait fortune sur les bords de l’Arno. Il fut un temps en effet où la construction de maisons sur un pont non seulement n’était pas exceptionnelle, mais représentait surtout un investissement particulièrement rentable.
Une « plus-value culturelle »
Outre son utilité immédiate (franchissement d’une rivière, d’un fleuve ou d’un canal), un pont habité pouvait avoir d’autres fonctions.
Jean Dethier, initiateur de l’exposition « Living bridges » qui fut présentée en première mondiale à Londres en 1996-1997, les décrit comme suit : « […] étant par définition des points de passage obligé entre les deux parties d’une ville, [les ponts habités] constituaient des localisations optimales pour le commerce. La densification de la ville entière a donc entraîné l’urbanisation et la densification des ponts qui, potentiellement, offraient au cœur même de la cité un des rares supports fonciers encore disponibles. »
Des bouchers aux joailliers, quelques professions et corporations étaient ainsi autorisées à exercer leur commerce sur les ponts habités. Certaines boutiques étaient plutôt modestes, alors que d’autres magasins atteignaient des dimensions plus importantes au point de pouvoir supporter parfois des appartements sur plusieurs niveaux.
Au Moyen Âge, les ponts pouvaient aussi servir de points d’ancrage pour des moulins, ou bien être aménagés à des fins militaires (Cahors, Strasbourg…), ou encore être complétés par des édifices religieux (Avignon, Florence…).

Ils avaient donc une « valeur ajoutée » que Jean Dethier qualifie de « fonctionnelle, économique et sociale », donnant naissance à une « plus-value culturelle, symbolique et affective ».
Huit siècles d’histoire
Hormis telle ou telle exception plus ou moins récente (cf. la réalisation de Frank Lloyd Wright dans la banlieue de San Francisco), le pont habité est resté, au cours des siècles, un concept architectural propre à l’Europe, les pays les plus concernés étant l’Angleterre, l’Italie et la France.
L’histoire de ce concept trouve ses débuts au Moyen Âge, aux XIe et XIIe siècles. Elle connaît son apogée entre la fin du Moyen Âge et le XVIe siècle, avec notamment le Ponte Rialto de Venise et le Pont-Neuf de Paris.
Le déclin s’amorce au XVIIe siècle. Le dernier pont habité de la période préindustrielle est le Pulteney Bridge, construit sur l’Avon à Bath (Angleterre) par l’architecte Robert Adam, de 1770 à 1773. Sinon, la démolition tend à se généraliser et la France y va même de son zèle particulier puisqu’un édit du 6 septembre 1786 prescrit ni plus ni moins la destruction de toutes les constructions édifiées sur les ponts de Paris. Après avoir fait place nette par souci de salubrité, la mode est alors aux ponts triomphaux que Jean Dethier s’empresse de qualifier d’ « ersatz de ponts habités [témoignant], malgré leur somptuosité ornementale, d’une réelle déchéance ».
Le XIXe siècle sera, quant à lui, marqué par la construction du Tower Bridge de Londres, mais aussi par quelques projets célèbres demeurés – heureusement ou non – sans suite. Pour l’Exposition universelle de 1878 à Paris, Gustave Eiffel proposa de doubler le pont d’Iéna par une superstructure métallique accueillant une halle vitrée de 100 m de longueur sur 30 m de largeur. À Florence, l’architecte Martelli suggéra de donner un nouveau look au Ponte Vecchio en y ajoutant une galerie couverte.À Amsterdam, l’ingénieur Galman avait dans ses cartons le projet d’un pont comportant tout un ensemble de logements, commerces et entrepôts.
Ces paris architecturaux, comme beaucoup d’autres du même acabit, présentèrent un point commun : ils en restèrent au stade de la planche à dessin !
Reste le XXe siècle. Il est également quasiment vide de réalisations. Ce ne sont pourtant pas les projets audacieux qui firent défaut. À preuve ceux de l’Irlandais Sir Edwin Lutyens (pont-musée au cœur de Dublin), de Konstantin Melnikov (pont-parking de huit étages sur la Seine), de Le Corbusier (villes-ponts pour Rio de Janeiro, Alger…), de W.F.C. Holden (Crystal Tower Bridge pour restructurer le Tower Bridge), de l’Autrichien Abraham (« mégabridge » de trente étages pour traverser la Manche), de l’Américain Louis Kahn (palais des congrès construit sur l’un des canaux de Venise)…
Il y eut enfin le projet (non retenu) de Jean Nouvel pour la Bibliothèque Nationale de France, l’un des cinq bâtiments prévus devant se prolonger en pont habité pour franchir la Seine.

Un patrimoine d’une extraordinaire richesse

Les créateurs de l’exposition « Living bridges » ont pu, à titre de bilan provisoire, répertorier une centaine de ponts habités effectivement construits du Moyen Âge au Siècle des Lumières. Il n’en reste plus aujourd’hui qu’une dizaine.
Qu’elles aient été sauvegardées jusqu’à nos jours ou qu’elles aient, au contraire, disparu sous les coups de pioche des démolisseurs, certaines de ces réalisations illustrent particulièrement l’histoire de ce patrimoine architectural.
C’est le cas notamment du Old London Bridge. Succédant à une série de ponts en bois régulièrement construits, puis détruits depuis l’occupation romaine, un pont en pierre fut bâti entre 1176 et 1209 par un certain Peter, chapelain de St-Mary Colechurch. Jusqu’en 1739, ce fut le seul pont sur la Tamise, reliant la City aux territoires du sud-est de l’Angleterre. Il comportait vingt arches et mesurait 285 m de long, 4,6 m de large et 18,5 m de haut. On y construisit des maisons à partir de 1201 ; puis, à différentes périodes, des boutiques, des auberges, un moulin à eau et une chapelle. Réunissant de nombreuses fonctions sociales et urbaines, il représentait une sorte de microcosme au cœur de la capitale. Après avoir subi des incendies et de nombreuses restaurations, il fut démoli en 1823, pour être immédiatement remplacé par un nouveau pont construit par Sir John Rennie.
Le Ponte Vecchio de Florence est bien entendu à citer au nombre des plus glorieuses références de ce patrimoine bâti, ainsi que le célébrissime Ponte Rialto de Venise. Ce dernier fut construit entre 1588 et 1591 par le bien nommé Antonio dal Ponte, en remplacement d’un pont en bois dont il était déjà question en 1250. Il comporte trois voies parallèles desservant quatre rangées de boutiques. D’une étonnante perfection architecturale, il est décrit par Jean Dethier comme « un chef-d’œuvre de conciliation entre les exigences du commerce, de l’architecture, de l’urbanisme, de la mise en scène de la ville et de la convivialité ».
En France, outre le pont-galerie du château de Chenonceau et le pont Valentré de Cahors que nous nous contentons de saluer au passage, il faut bien sûr citer le pont d’Avignon dont la première pierre fut posée en 1177 à l’initiative de saint Bénézet, un jeune pâtre du Vivarais qui reçut de Dieu l’ordre d’aller construire un pont sur le Rhône. Le saint collecta les fonds nécessaires et s’attela à la tâche avec ses frères « pontifes ». Il ne vit malheureusement pas son œuvre terminée lorsqu’il mourut en 1184. Il fut enseveli dans la petite chapelle qui se dresse encore de nos jours sur les quatre arches restantes.
Construit en bois pour le tablier, et en pierre pour les piles, le pont comportait 19 arches. Il fut détruit en 1226, sur ordre de Louis VIII qui assiégeait Avignon, puis reconstruit totalement en pierre, avant d’être finalement abandonné en 1669 dans l’état que nous lui connaissons aujourd’hui.
« Qui n’a pas vu Avignon du temps des papes n’a rien vu. […] Comme en ce temps-là, les ruelles de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et tambourins se postaient sur le pont d’Avignon, au vent frais du Rhône, et jour et nuit, l’on y dansait, l’on y dansait… » (Alphonse Daudet)
Sur les ponts de Paris
Concluons notre itinéraire par la ville qui, plus que toute autre sans doute, s’est illustrée par ses ponts habités : Paris.
Nous ne ferons, une fois encore, que saluer au passage quelques-uns de ces ouvrages : le Pont-au-Change (reconstruit en pierre en 1639 sur les plans de Jacques Androuet Du Cerceau, il comportait des maisons à cinq étages), le Pont Marie (du nom de l’architecte-entrepreneur Christophe Marie qui le fit construire à ses frais, en contrepartie d’une concession de terrains sur l’île de la Cité), le Pont au Double (pour emprunter ce pont, construit de 1602 à 1631 pour pallier l’encombrement de l’Hôtel-Dieu, les usagers devaient acquitter un double droit péage, à l’entrée et à la sortie), le Pont Saint-Michel (construit de 1378 à 1387 par « les vagabonds, les joueurs et les fainéants », il était fréquenté par les commerçants), le Pont Marchand ou Pont-aux-Oiseaux (des maisons à deux étages occupaient chaque côté de la rue ; chacune avait pour enseigne un oiseau : au Merle Blanc, au Rossignolet, au Coq Hardi...).
Faisons halte maintenant au Pont Notre-Dame. En remplacement d’un pont en bois emporté par les eaux de la Seine en 1499, sa reconstruction en pierre fut confiée au maître d’œuvre Jean de Dayac, sur les directives d’un moine italien, Fra Giacomo di Verona. Terminé en 1514, il resta longtemps le pont le plus mondain de Paris. Il accueillit en particulier les cortèges royaux de François 1er pour son sacre, d’Henri II, d’Henri IV pour son entrée à Paris et de Napoléon III à l’occasion de son mariage avec Eugénie de Montijo.
D’une longueur de 124 m et d’une largeur de 24 m, il portait 68 maisons identiques construites en briques et en pierres. Pour faciliter sans doute le repérage de ces demeures, on mit en place un embryon de numérotage qui se généralisa par la suite jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Dans le même temps, on installa un éclairage nocturne du pont, avec des lanternes à huile, pour en faciliter et en prolonger la vocation commerciale.
En 1787, les maisons furent détruites en application de l’édit du 6 septembre 1786. Avec leurs décorations à l’effigie des rois et reines de France, elles étaient certes élégantes ; mais, contrairement à une opinion communément admise, on pensait qu’elles mettaient surtout en péril la solidité du pont. Les boutiques des miroitiers et des peintres disparurent dans la foulée.
Dans cette même logique d’assainissement, le pont fut reconstruit en 1853 lors des travaux d’urbanisme qui commencèrent à changer la physionomie de Paris. Puis, en 1912, les trois arches médianes furent remplacées par une seule.
Dernière étape de notre périple : le Pont-Neuf, dont la réputation de « solidité » n’est plus à vanter puisqu’il est le plus ancien des ponts de Paris.
Conçu par cinq architectes et construit par Guillaume Marchand, il fut inauguré en 1607 par Henri IV. Long de 278 m, pour une largeur de 28 m, il ne fut jamais équipé de maisons. Par contre, pendant plus d’un siècle, pour son emplacement en plein cœur de la ville, il fut l’artère la plus animée de la capitale. De larges trottoirs de chaque côté de la voie, auxquels on avait accès par six marches, étaient fort appréciés des promeneurs. Ceux-ci pouvaient en effet y déambuler tout à leur aise, protégés de la boue, des carrosses, des cavaliers et parfois des vaches !
À partir de 1675, les balcons en demi-lune furent occupés par des échoppes « provisoires » qui furent remplacées, un siècle plus tard, par des boutiques plus solides, sur un projet de l’architecte Soufflot, le produit de leur location devant servir à secourir les veuves et les orphelins des membres des académies de sculpture et de peinture. Y prenaient place des boutiquiers en tous genres, des merciers, des fripiers, des confiseurs, des bouquinistes, des
marchands d’encre, des arracheurs de dents, des marchands d’onguents, des danseurs, des chanteurs, des bateleurs, des entremetteurs… C’était par ailleurs un lieu idéal pour les « tire-laine » et autres truands.
Au cours de ses quelque quatre siècles d’existence, le Pont-Neuf fut soumis à de nombreux
travaux d’entretien. La plus importante de ces interventions eut lieu de 1851 à 1854 lorsque toutes les boutiques furent supprimées après le rachat du pont à l’Hôpital Général de Paris et à l’Hôtel-Dieu auxquels il avait été cédé par l’État le 8 Nivôse de l’an VI.
Ultime épisode de la sage de cette gloire parisienne : un empaquetage par l’artiste américain Christo en 1985.

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