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UNE QUESTION NAÏVE : LA VIE A-T-ELLE UN SENS ? (03/fin)

Publié le 06 octobre 2008 par Osmose

Les points de vérité dont la vie s’autorise

L’inquiétude qu’on traduit par la question du " sens de la vie " renvoie donc à la rencontre, dont on peut aussi bien dire qu’elle n’a jamais eu lieu, puisque pour nous c’est toujours de l’existence manquante qu’il s’agit en vérité.
On nomme donc une déchirure du monde ayant valeur d’origine. Elle ne peut pas être dite comme telle ni par conséquent comprise, puisque dans le monde l’existence importe autant qu’on voudra (par exemple dans le besoin qu’on a d’une chose) mais elle ne compte jamais.

Pour la dire, non pas comme présence évidente (je vois bien que tel objet existe) mais comme perte originelle pour une vie encore valable, il faut une parole sortie du monde : une parole qui soit littéralement folle comme l’est par exemple l’identification du dernier chevalier français à un félin africain.
L’aberration métaphorique est ainsi le pendant de l’idée de " sens de la vie ", qui signifie d’abord l’extériorité au monde. La rencontre ne pourra jamais se dire autrement que dans cette aberration. Inversement, là où il y a métaphore, il y a eu rencontre – faute de quoi le locuteur aurait parlé par concepts, où l’unité nécessaire du compris se dit anonymement.

Cependant l’intelligence positive de cette nécessité nous manque encore : comment passer de la rencontre comme suspension de la vie, donc de la métaphore comme aberration, à la signification désormais personnelle c’est-à-dire à l’impossibilité pour chaque vie humaine qu’elle ne soit pas singulièrement, et par là vraiment, celle de son sujet ?
Et qu’est-ce que la rencontre, pour qu’elle installe après coup le vivant qu’elle concerne dans le statut d’être " désormais un autre " c’est-à-dire d’être vraiment soi – depuis l’autre côté du miroir et donc en distinction de toute " semblance " ?

L’extériorité impliquée dans l’idée de " sens " de la vie, autrement dit sa définition à partir de ce qui compte, elle qui est la compréhension de tout ce qui importe, ouvre à une notion qui désigne un moment d’arrêt de la compréhension donc un moment de vérité : celle de l’épreuve – suspension de la vie chez celui qui par ailleurs est resté vivant.
La définition de l’épreuve est qu’on n’en revienne pas en vérité, bien qu’en réalité on soit à nouveau là (je pense à certaines personnes qui ne sont jamais revenues de déportation, bien qu’en fait elles aient depuis repris leur vie professionnelle et familiale) ; de sorte que dans la vie c’est l’épreuve qui accomplit la distinction de ce qui compte et de ce qui importe, caractéristique de la métaphore.


La notion de " marque " dit ce paradoxe : être marqué, c’est n’être pas revenu d’une certaine épreuve, bien que " par ailleurs " (dans l’ordre du compréhensible, de ce qui importe) on soit encore là ; ou si l’on préfère : c’est être désormais un autre bien qu’on soit toujours le même.
Car la marque, reste de l’épreuve comme le savoir est celui de l’expérience, est le fait de ce qui compte (je ne peux compter une diversité d’éléments qu’à marquer chacun d’eux) – de sorte qu’on peut aussi bien la définir pour nous comme un point d’origine : un ombilic de vérité interdisant à la vie d’être seulement la vie bien qu’elle ne soit évidemment rien d’autre (rappelons que la vérité n’est pas une nouvelle sorte de réalité).

La constatation que nous ferons peut-être un jour de ne plus pouvoir accepter la vie aura ce point pour lieu propre : le lieu où notre vie est vraiment la nôtre, alors que par ailleurs elle est celle d’un sujet quelconque (nous sommes ce que n’importe qui serait à notre place).
L’extériorité impliquée dans l’idée de " sens " de la vie ne renvoie pas seulement à la distinction de ce qui compte et de ce qui importe, donc aux deux côtés du miroir, mais elle acquiert ainsi une dimension locale : la marque, c’est l’extériorité locale de la vérité à la vie, qui la cause comme vraie et pas seulement réelle c’est-à-dire qui distingue ce qui compte de la réalité, hors de quoi il n’y a par définition rien.
Nous sommes marqués en beaucoup d’aspects de notre vie, qui n’est donc pas vraie d’une manière générale et une (autrement dit métaphysique) : l’autre côté du miroir est multiple en nous, corrélatif d’autant d’épreuves traversées…

Ainsi s’éclaire le statut de métaphore légitime pour notre vie. Car une métaphore n’est un type de compréhension (une comparaison implicite) que pour ce qui importe, ce qui ne marque pas et dont l’aperception n’est pas une épreuve. Si donc on produit une métaphore, ce n’est pas pour dire quelque chose qu’on aurait compris (il suffit de parler assez longtemps pour dire n’importe quoi) mais parce qu’on est marqué !
La causalité n’est plus positivement finale mais négativement efficiente puisqu’être marqué, c’est n’être pas revenu d’une épreuve bien que " par ailleurs " on soit là pour en avoir la représentation ; de sorte que là où nous devrions poser une compréhension il n’y a tout simplement personne pour le faire… bien que " par ailleurs " on soit toujours en mesure de comparer.
Ceux qui ont vu combattre le dernier chevalier français sont restés marqués par ce spectacle : " Bayard, c’était un lion ! " Parole de fous, en effet, c’est-à-dire d’absents puisqu’ils ne sont " pas revenus " de ce qu’ils ont vu : dans la folie le langage parle tout seul.
Pourtant ils n’étaient pas fous puisque par ailleurs ils sont restés les hommes raisonnables qu’ils étaient – et un homme raisonnable peut trouver des points de comparaison, établir des analogies. Autrement dit la métaphore n’est pas un délire : c’est une folie qui, par ailleurs (là où cela importe et ne compte pas), est une comparaison.

Ainsi notre vie, localement autorisée de ce qui compte et qui nous a définitivement marqués, n’est-elle que par ailleurs (dans sa réalité, non dans sa vérité) la compréhension de ce qui importe…

L’épreuve originelle et les marques

La métaphore, où la vérité s’institue de sa pure distinction, est toujours parole d’un éprouvé, de quelqu’un qui n’est pas revenu d’une certaine épreuve bien que par ailleurs (là où il est n’importe qui – et n’importe qui est capable de comparer) il soit toujours le même. L’originalité personnelle a donc la marque comme lieu propre : c’est le même de ne pas être n’importe qui et d’être marqué.

Lieu de la vérité, la marque est un point d’impossibilité pour la vie, qui est toujours compréhension spécifique de l’étant – et l’on nomme alors " vérité " l’impossibilité distinctive de la métaphore vitale, dont le " concept " relève encore.
C’est donc toujours ponctuellement qu’on peut dire de chacun qu’il est lui-même : par ailleurs il est n’importe qui. Mais cette vie est désormais vraie : la marque la cause comme telle. La notion de " marque " dit cette causation.

Or cela renvoie à une condition originelle elle-même véritative (marquante), s’il n’y a de vérité qu’en vérité et non en fait (en fait, il y a toutes sortes de réalités, dont la représentation et le savoir).
Chaque métaphore doit donc s’originer comme telle dans une première épreuve dont toutes les autres seront à chaque fois la réitération rétrospectivement déterminante.

En effet : tout être parlant est un survivant – il survit au langage, perte de son existence au profit de sa représentation par chaque signifiant renvoyant à tous les autres (je vous parle et vous m’écoutez en passant d’un mot à l’autre, non pas en imposant un bloc de présence qui serait moi comme identique à ma propre vie – auquel cas je serais mon corps ; or non : j’ai un corps).
Métaphoriser cette existence perdue est notre destin, qui est toujours celui d’un " marqué " (par opposition à la destinée qui renvoie au savoir, par exemple génétique, social ou psychologique, dont n’importe qui relève à une place donnée).

Mais l’épreuve originelle n’ouvrirait à aucun destin (nous ne serions que notre perte dans le langage) si notre vie n’était lestée de ces impacts de vérité, points de butée qui la causent localement comme déterminée en vérité, et dont l’aveugle pluralité (nul transcendantal ne rassemble les marques) empêche que la limite de l’acceptable apparaisse toujours au même lieu.
Car lorsque nous pensons à une raison de vivre, c’est d’une autre raison de ne pas tout accepter qu’il s’agit. Nous ne comprendrons pas la décision qu’un jour peut-être nous aurons raison de prendre.

Réponse à la question

Comme le sujet cartésien qui ne différerait pas de sa marque, nous sommes la notre puisque nous avons pour réalité de n’être pas revenus de l’épreuve du langage; mais cette marque a été rétrospectivement instituée en vérité – seulement partielle – en chacune des rencontres que nous avons faites.
De sorte que chaque moment de suspension de la vie, de " gratuité ", apparaît à la réflexion comme le don qui nous a été fait de nous-mêmes, si terrible – voire parfois atroce – qu’il ait pu être.

A chaque fois une légitimité de vivre a été donnée, jamais la même. Les marques coexistent en s’ignorant.

Ce qui compte relève de la grâce, laquelle est simplement que la réalité – peccative, judiciaire, gravitationnelle… – importe mais ne compte pas.
Dès lors le " sens de la vie " apparaît dans l’expression subjective de la notion : c’est la gratitude, puisque c’est seulement d’avoir été (ponctuellement) donnée comme vraie que notre vie est (encore) acceptable.

Avant d’être un sentiment, la gratitude est une nécessité inhérente à la vérité elle-même, c’est-à-dire à son institution comme telle par l’impossibilité que ce qui importe puisse jamais compter (de sorte que l’ingratitude est toujours une trahison de sa propre vérité : s’en tenir à ce qui importe.
On peut donc la définir comme l’impossibilité que cesse de compter ce qui nous a marqués. Sa réalité, souvent paradoxale comme dans le cas de la modernité marquée par la souveraineté subjective, est l’impossibilité que nous acceptions jamais de vivre sans y être (encore) autorisés.

Localement extérieure à elle-même, notre vie est grâce, mais à chaque fois là où nous ne savons pas c’est-à-dire à la marque – hors de toute compréhension donc en exclusivité à toute finalité et ainsi à toute éventualité de bonheur.
Presque tous l’ignorent puisque la finalité est la première structure du monde ; mais personne n’est sans le savoir.

 


Tiré de Jean-Pierre Lalloz

NOTES :

Telle est notamment la position de Paul Ricoeur dans Soi-même comme un autre, Seuil, 1990.

Jamais Antigone ne délibère c’est-à-dire ne cherche à agir en vue du meilleur dans l’horizon final d’une " vie bonne ". Elle donne d’emblée la vraie raison du refus qui causera sa perte : elle est elle et non pas quelqu’un d’autre (Pléiade, 1967, p. 568, vers 32).

Kant, Fondements de la Métaphysique des Mœurs, Delagrave 1971, note p. 102

Raison pour quoi la vérité ne peut pas plus être une métaphysique qu’une révélation mais seulement une création : sa notion relève du génie, non de l’intelligence ou de la croyance.


L’acception commerciale de la notion en atteste : comme chaussures de sport, l’adolescent veut des vraies, c’est-à-dire des produits qui soient " de marque " ; leur réalité (qualité de fabrication, confort, etc.) ne compte pas pour lui.

La marque commerciale est l’application aux marchandises de cette vérité. Elle est pour l’acheteur une promesse non pas de qualité pour le produit mais de distinction pour lui-même.


" Et de vrai, on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis en moi cette idée pour être comme la marque de l’ouvrier empreinte sur son ouvrage ; et il n’est pas aussi nécessaire que cette marque soit quelque chose de différent de cet ouvrage même (…) ". Descartes, Méditation troisième, Pléiade 1970, p. 299


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