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Une question naÏve : la vie a-t-elle un sens ? (01)

Publié le 06 octobre 2008 par Osmose

Plus une question est naïve, plus elle est philosophique. Pour les réponses, c’est l’inverse.


Si la vie n’a pas de sens, à quoi bon vivre c’est-à-dire faire les efforts parfois extrêmes qu’elle nécessite ? 
A quoi bon aussi la donner ?
Comment même expliquer que des criminels la prennent, puisque le mal qui est d’abolir le sens ne saurait s’attaquer à ce qui n’en a pas ?
Or nous vivons, nous faisons des efforts et le mal existe. Chacun pense donc que la vie " vaut la peine " d’être vécue, comme si elle se trouvait depuis toujours estimée par cette équivalence qui marquerait sa justification, interdisant qu’on la réduise à la contingence d’exister.
Cela ne va pas toujours de soi : la possibilité reste ouverte qu’un jour, les conditions étant alors ce qu’elles seront (maladie atrocement invalidante, diminution drastique des facultés intellectuelles, perte d’êtres chers, déshonneur…), il nous apparaisse que " vivre, ce n’est pas cela ".
Ce jour-là nous saurons sans erreur possible que nous aurions tort de poursuivre parce que la vie n’aura plus de sens. Et personne ne veut d’une vie qui n’ait pas de sens.

 

Nous ne possédons aucun savoir sur le " sens de la vie " ; en posséderions-nous un – doctrine métaphysique, révélation religieuse – qu’il serait forcément lettre morte, puisqu’on pourrait aussi bien s’y soumettre ou s’en indigner qu’y rester indifférent : son sens viendrait de notre attitude dès lors forcément arbitraire.
Cependant nous ne sommes pas sans savoir que, dans les conditions qui nous sont actuellement faites, si absurde qu’elle puisse apparaître aux yeux des autres et parfois de nous-mêmes, la vie que nous menons a encore un sens…

 

Autrement dit nous vivons comme si nous étions les détenteurs d’un savoir sur la vie qui nous la fait reconnaître comme encore valable, mais un savoir seulement susceptible d’être appréhendé de manière négative, à travers l’impossibilité d’aller au-delà d’une certaine limite, de payer pour la garder plus qu’un certain prix.
Car pour chacun, et sans qu’il sache d’avance laquelle, il y a une limite au-delà de quoi la vie n’aurait plus de possibilité d’être vraiment la vie : elle le serait toujours en réalité, mais plus en vérité. Aucun être humain ne veut d’une vie qu’il n’ait pas d’une manière ou d’une autre raison de mener.

 

Ainsi chacun vit-il pour lui-même d'un vivre ordonné moins à la réalité qu’à la vérité manquante de sa propre compréhension, une vérité singulière plus radicale que la vie parce qu'elle en est la décision, tache à jamais aveugle d'une existence par elle seulement humaine et personnelle. La question du sens de la vie est celle de cette tache aveugle.

 

L’hypothèse de l’ " éthique " et de la " vie bonne "

 

Une première réflexion semble indiquer la nature de cette " tache aveugle " : n’est-il pas évident que nous agissons à chaque fois " pour le mieux ", même si nous ne sommes pas toujours capables de discerner réellement notre bien ?
En d’autres termes, ne sommes-nous pas guidés par une certaine idée de la vie " accomplie ", dont nous n’avons le plus souvent qu’une conscience obscure mais qui agirait en nous à la façon d’une boussole pour maintenir le cap dans la multitude contradictoire des nécessités quotidiennes ? Dans ce cas, l’idée de la limite s’éclairerait : il peut arriver que des événements nous affectent d’une manière telle que l’accomplissement de notre vie devienne définitivement impossible.
Nous choisirions alors d’y mettre un terme, en toute conscience, afin de conserver un minimum d’estime de soi.
On parlerait donc d’une éthique (par opposition à la morale qui renvoie au respect de soi et concerne la légitimité universelle de nos actions, quelles que soient par ailleurs nos fins ultimes) pour désigner cette poursuite de la " vie bonne ", dans la diversité concrète et souvent aporétique des situations.

 

Outre sa générosité peu réaliste, cette position est aujourd’hui intenable parce qu’elle méconnaît l’enseignement essentiel de la psychanalyse, qui est non seulement que nous sommes divisés, mais que nous sommes littéralement faits de notre division. S’en trouve totalement ruinée l’hypothèse d’une finalité intérieure dont l’agir humain serait habité, même si on la conçoit comme un va et vient de détermination réciproque entre un idéal (d’ailleurs injustifiable : pourquoi telle idée de la " vie bonne " plutôt qu’une autre ?
Par simple contingence culturelle et psychologique ?) et les principales décisions que nous sommes amenés à prendre au cours de notre vie.
Non seulement nous sommes divisés entre ce que nous voulons et ce que nous désirons (ainsi tout élève veut réussir à l’école ; mais le comportement de beaucoup montre qu’ils ne le désirent pas) et par conséquent entre la poursuite consciente de notre bien dont la notion se rassemble dans l’idée générale de bonheur et la recherche réelle d’autre chose qui n’est pas notre bien, mais encore nous sommes divisés entre ce que nous représentons à nous-mêmes et aux autres et ce que ces autres entendent et voient légitimement de nous.

 

De sorte que nous ne savons absolument pas qui nous sommes : nous en avons seulement une imagination de type romanesque (nous sommes le personnage principal de notre vie), par ailleurs en permanente reconstruction (on ne raconte pas du tout la même enfance à 20 ans et à 50).
Cette imagination nécessaire n’est certes pas sans intérêt pour la réflexion, mais il faudrait la qualifier de mensonge si nous prétendions la substituer à la reconnaissance de l’aberration que nous sommes réellement pour nous-mêmes, nous qui n’avons pas voulu être ce que nous sommes (qui aurait choisi d’être lâche ou paresseux ?) et qui ne nous comprenons pas.

 

Et puis les grandes épreuves que nous devons parfois traverser, celles qui subvertissent notre conscience de nous-mêmes, nous laissent parfois sidérés de nous être aperçus tels que nous n’aurions jamais pu concevoir que nous étions...
Dans ces conditions, la question pour chacun du " sens " de sa vie ne peut pas être celle de son rapport à un idéal, même confus et constamment redéfini. Par " éthique " il faut donc entendre tout autre chose que ce qu’indique la tradition aristotélicienne : ce n’est pas d’une " vie bonne " ni par conséquent du service des biens qu’il s’y agit, mais d’une sorte de butée à tout ce que nous pouvons accepter – une butée aussi absurde que le fait d’exister, aussi injustifiable que le fait d’être soi et non pas quelqu’un d’autre.

 

Nous ne refuserons jamais la vie, si contraire qu’elle puisse être aux représentations normatives que nous nous en faisons (peut-être accepterons nous avec reconnaissance une opération nous assurant une vie que nous estimons aujourd’hui affreuse ou indigne) ; mais il se peut qu’un jour nous constations, comme on constate la présence d’un caillou au fond d’une rivière sans qu’il y ait le moins du monde à en délibérer, qu’elle n’est plus acceptable – alors même qu’elle pourra correspondre encore à la représentation normative que nous en avons. La question du " sens de la vie " est de penser cette éventualité, qui n’est jamais celle d’une estimation volontaire et consciente.

 

Notre vie comme métaphore légitime

 

Tout le monde sait qu’il y a une limite, et chacun le dit. Il faut écouter cette parole : personne ne veut d’une vie qui ne représente plus rien, qui soit sans signification, qui ne soit plus vraiment la sienne. La question du " sens " de la vie renverrait donc à la nécessité qu’elle soit une représentation, et que cette représentation soit elle-même originale et singulière puisqu’une vie où s’effectuerait une nécessité transcendante, si sublime qu’on puisse l’imaginer, l’aurait pour vérité et ne serait pas vraiment propre à son sujet.

 

On récusera donc aussi l’idée, inhérente à la réflexion universalisante, que le " sens de la vie " soit finalement moral. Car si " Tout respect pour une personne n’est proprement que respect pour la loi dont cette personne nous donne l’exemple ", cette personne ne compte pas puisqu’elle sera d’autant plus accomplie qu’elle aura moins différé de la nécessité morale, par définition unique et universelle.
Or nul ne veut d’une vie qui ne soit pas vraiment la sienne. On objectera qu’une majorité d’humains ont choisi le conformisme et la soumission comme existence personnelle.

 

Mais précisément : ils les ont choisis, ils ont décidé de se mentir (la " mauvaise foi " sartrienne) en faisant semblant de croire qu’il suffit qu’une habitude, un savoir ou une révélation soient donnés (ce qui n’est d’ailleurs jamais le cas puisqu’on peut toujours réexaminer ce qui a été fait et dit) pour être valables. Identique à son propre déni, la trahison de soi reste un acte, une décision singulière, donc encore une option personnelle sur le " sens de la vie ".
Autrement dit personne n’est vraiment n’importe qui, à commencer par celui qui enferme sa vie dans la passion rageuse d’être réellement n’importe qui. Bref, on ne peut parler d’un " sens de la vie ", même dans cette éventualité paradoxale, qu’à le supposer propre, donc singulier et inouï.

 

Une telle représentation, opposée à une objectivité que chacun effectuerait semblablement, c’est une métaphore. Impossible autrement de répondre aux exigences rappelées : la métaphore représente quelque chose, et elle le fait d’une manière non seulement juste mais propre et singulière c’est-à-dire inouïe – puisque toutes ne conviennent pas et qu’elle est forcément une invention (on ne peut pas apprendre à en faire).
Si donc nous admettons l’idée d’un sens de la vie, nous posons par là même pour chacun que la réalité normative de sa vie est son statut de métaphore. Mais métaphore de quoi ?

 

Il suffit de poser la question pour avoir la réponse, dès lors qu’on l’entend à travers la nécessité d’avoir toujours raison de vivre : c’est la vérité qui est en cause.
En cause, précisément : une vie qui n’aurait plus de sens, c’est une vie qui ne représenterait plus la vérité, qui n’aurait plus la vérité pour cause représentative. Penser cette tache aveugle du rapport singulier à la vérité impliqué dans l’idée de vie acceptable, c’est d’abord élucider le rapport de représentation que la vie entretient avec la vérité.


à suivre...


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