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"L'arsenal devient l'épine dorsale de Cherbourg"

Publié le 07 octobre 2008 par Theatrum Belli @TheatrumBelli

Professeur d'histoire moderne à l'université de Caen et chercheur au Centre de recherche d'histoire quantitative de Caen (CRHQ/CNRS), André Zysberg est un spécialiste de l'histoire maritime. Pour lui, grâce à sa rade artificielle, la cité demeure une place unique. Récit.


Avant de devenir un port moderne au milieu du XIXe siècle, à quoi ressemblait Cherbourg ?

C'est une place forte militaire liée à sa position géographique. Les Cherbourgeois ont l'habitude de dire qu'ils sont plus proches de la Grande-Bretagne que du reste de la France! Au Moyen Age et sous l'Ancien Régime, l'importance de cet avant-poste fluctue au gré de nos relations avec les Anglais. Durant la guerre de Cent Ans, l'ennemi juré annexe la ville entre 1380 et 1450, ce qui lui permet de tenir tout le Cotentin. Plus tard, le roi de France, Louis XIV, prend conscience de l'importance stratégique de la ville. Mais il est face à un dilemme : le lieu est tellement vaste, tellement ouvert, tellement prenable qu'il nécessiterait des investissements colossaux pour être fortifié. Vauban, qui surnommait Cherbourg "l'auberge de la Manche", va plus loin dans cette réflexion puisqu'il imagine quadrupler la surface de la cité. Son projet n'aboutira jamais, et il faut attendre la fin du XVIIIe siècle (1776) et la guerre d'Indépendance des Etats-Unis pour que la monarchie tranche. Après Brest, le royaume doit se renforcer par un autre grand port militaire, cette fois-ci en Manche. Malgré l'état piteux des finances publiques s'engage alors l'un des plus gros ouvrages maritimes de tous les temps : la rade artificielle.

Les travaux vont s'étaler dans le temps et c'est, non pas à un roi, mais à un empereur que l'on doit leur achèvement. Pourquoi ?

Napoléon agissait en stratège militaire. Il voit grand. En visite à Cherbourg au mois de mai 1811, il promet de renouveler, sur la côte nord du Cotentin, les "merveilles de l'Egypte". Et accélère les travaux : en 1815, la digue du large s'élève à 20 mètres au-dessus du fond marin sur une longueur de 4 kilomètres ! Mais à nouveau, il va falloir attendre et changer de régime pour que l'ensemble portuaire soit achevé. En août 1858, Napoléon III inaugure l'ensemble... flanqué de la reine Victoria : ironie de l'Histoire, Cherbourg devient enfin une immense base navale au moment où la Grande-Bretagne cesse d'être l'ennemi intime de la France! Les travaux ont duré trois quarts de siècle (1783-1860) et ont coûté la bagatelle de 3 à 4 millions de francs or par an. Cet ouvrage monumental ne sera pas inutile puisqu'il jouera un rôle déterminant dans l'épopée transatlantique. Mais, surtout, il abrite en son sein un joyau qui, depuis, rythme la vie des Cherbourgeois : l'arsenal.

Après ceux de Brest et de Lorient, sa réalisation était-elle nécessaire ?

A partir du moment où l'on décide de bâtir une telle rade artificielle, disposer d'infrastructures pour réparer, puis construire les bateaux semble logique, et Napoléon III pousse à l'achèvement des trois bassins actuels. Les effets de ce bouleversement - un modeste port de pêche devient l'un des plus grands complexes militaro-industriels d'Europe - se font sentir à la Belle Epoque : le Cotentin est une région rurale, portée par l'agriculture, et Cherbourg fait rapidement figure d'exception. La ville change avec l'arrivée de milliers d'ouvriers venus de toute la France. Ils deviennent une véritable "aristocratie ouvrière", souvent enviée - avec un travail, des horaires fixes, un salaire loin d'être modeste et, bientôt, une retraite. Ils sont 4000 au début du XXe siècle et vivent près de l'arsenal ou dans les communes alentour (Equeurdreville, Hainneville, Querqueville, Tourlaville, Octeville ou encore La Glacerie). Leur rôle économique dans la société cherbourgeoise est indéniable tout comme leur poids politique, qui va grandissant. En octobre 1903, lorsque Albert Mahieu est élu maire, sept ouvriers figurent sur sa liste !

Peut-on dire que la ville change radicalement de visage à l'époque contemporaine ?

Elle ne s'étend pas particulièrement mais connaît un âge d'or. Dans la dernière moitié du XIXe siècle sont ainsi édifiés un grand hôpital, un théâtre, un jardin public, puis arrive le tramway. Autant de signes extérieurs de prospérité. Il faut rompre avec cette image un peu miséreuse : Cherbourg n'est pas pauvre et, à la Belle Epoque, devient même la grande ville de la Manche. Un symbole ? En son centre historique s'impose une bourgeoisie commerçante, à l'instar de la maison Ratti, un grand magasin connu pour son luxe. Autre marque de prospérité, une vaste exposition internationale est organisée place Divette, au mois de juillet 1905. Cherbourg est à son apogée. Cette réussite, elle la doit à la construction navale. Dans son sillage, l'arsenal draine une multitude de sociétés œuvrant dans le domaine maritime, comme les ateliers de réparation Hamel ou les chantiers de démolition Cousin. Des spécialisations qui valent de l'or. L'arsenal lui-même ne cesse d'évoluer, s'agrandissant et se lançant dans la formidable aventure des sous-marins : du Narval, le tout premier, construit en octobre 1899, jusqu'au Terrible, inauguré au mois de mars dernier, plus d'une centaine d'engins de ce type sont sortis de l'arsenal. Aujourd'hui encore, il est la colonne vertébrale de la ville.

Source du texte : L'EXPRESS


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