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Alimentation populaire et réforme sociale

Publié le 16 octobre 2008 par Anonymeses

Alimentation populaire et réforme sociale. Les consommations ouvrières dans le second XIXe siècle. Un ouvrage d'Anne Lhuissier (Quae éditions/MSH, novembre 2007, 284 p., 26 €)

[A paraître dans Liens Socio]

L'ouvrage d'Anne Lhuissier[1] a pour objectif de restituer la cohérence des pratiques familiales d'alimentation des familles ouvrières, en échappant à une lecture misérabiliste des consommations populaires du XIXe siècle, lecture longtemps prédominante. Basé sur des enquêtes du XIXe siècle, en particulier sur les monographies de familles réalisées par Frédéric Le Play et ses disciples, ce livre dégage des enjeux méthodologiques d'importance. D'une part, ce livre permet de s'interroger sur le partage des tâches entre sociologues et historiens. Les sociologues qui vont chercher leurs données, dans le domaine des historiens, font-ils de la sociologie du passé ou de l'analyse secondaire des enquêtes anciennes ? Adoptent-ils les méthodes et manières de penser qui sont propres à l'histoire ? C'est sur ce débat que revient Claude Grignon dans sa préface intitulée « Histoire et sociologie ». Deuxième intérêt méthodologique de l'ouvrage, il permet de faire rebondir le débat ouvert par Claude Grignon et Jean-Claude Passeron[2] dans Le savant et le populaire. Parce qu'elle a été un sujet d'observation, une question publiquement débattue dans les sphères politiques, administratives, patronales et charitables, l'alimentation est au XIXe siècle sujette à des jugements moraux. Les disettes et les revendications ouvrières sur les denrées alimentaires ont fait émerger une réflexion sur les subsistances. La question prédominante est celle du coût des denrées. Les inclinations morales des enquêteurs les poussent souvent à des défauts d'observation, des interprétations hâtives et erronées, partielles et misérabilistes. Retravaillant sur ces données, Anne Lhuissier s'appuie sur les éléments les plus objectifs, compare les monographies des leplaysiens à des enquêtes économiques sur la consommation de viande de boucherie. Elle sonde avec constance les enquêtes du XIXe siècle, qui avaient une visée de réforme sociale et arrive à trier le grain de l'ivraie. Le matériau d'enquête est présenté de façon très précise dans le chapitre 1, qui lui est entièrement consacré.

Qu'observent les réformateurs sociaux au XIXe siècle ? Le second chapitre « Les observateurs sociaux face aux pratiques ouvrières » y revient de façon méticuleuse. Soucieux de la manière dont les familles gèrent leur économie domestique, les enquêteurs s'intéressent à la diversité des espaces d'approvisionnement, sur les choix effectués par les femmes, choix de substitution souvent selon le coût des produits de consommation courante. Les enquêteurs insistent sur la capacité des femmes à gérer l'économie domestique familiale, distribuent bons et mauvais points. Les repas ouvriers font l'objet de jugements moraux et hygiéniques. S'opposant souvent à l'emploi féminin, les réformateurs considèrent avec peu de respect ces femmes, que leur travail prive du temps nécessaire à la préparation des repas. Ils stigmatisent la déchéance morale des familles. Les repas sont considérés comme une dimension majeure de la vie familiale et de la santé des ménages. Mais ce sont les consommations hors du domicile, et plus spécialement les comportements du boire, qui sont les plus sujets à condamnations morales. Le troisième chapitre « Des économats aux cantines » s'intéresse à la mise en place dans les manufactures de dispositifs patronaux de prise en charge de l'alimentation ouvrière. La première préoccupation concerne l'endiguement du crédit, indice d'une mauvaise gestion de l'économie domestique. Les patrons tentent de développer le paiement au comptant. Des dispositifs non marchands, des conventions passées avec des détaillants, des économats ou coopératives de consommation sont mis en place. Dans certains établissements, des cantines sur le lieu de travail tentent de contrecarrer la fréquentation des traiteurs et des cabarets. Le quatrième chapitre « Les boutiques sociétaires comme expérience réformatrice » revient sur le cas de la boucherie et du restaurant sociétaires de Grenoble comme cas exemplaires des boutiques sociétaires. Les restaurants sociétaires sont des établissements privés, qui préparent et vendent de la nourriture à consommer sur place ou à emporter. Pour pouvoir y consommer, il faut être sociétaire de l'association. Les modalités de fonctionnement (horaire, service) reproduisent un cadre moral semblable aux dispositifs patronaux.

Dans une deuxième partie, Anne Lhuissier esquisse une typologie descriptive des familles ouvrières, en trois groupes. Cette partie s'appuie essentiellement sur les monographies de Le Play, comme sources de première main. Les modèles ont été établis à partir de deux axes d'analyse : l'observation de la longueur de la chaîne d'approvisionnement et la comparaison des pratiques d'alimentation des familles. Anne Lhuissier propose ainsi de différencier le modèle de la « prodigalité », le modèle du « surinvestissement au travail », le modèle de la « frugalité ». Chacun des modèles est développé dans un chapitre dédié. Le modèle de la prodigalité rassemble des ouvriers dont les pratiques de sociabilité sont importantes, pour lesquels la nourriture forme le support d'interactions sociales. Il concerne peu de familles du corpus, de plus, celles-ci présentent des profils très contrastés selon leur trajectoire et leurs attaches urbaines et rurales. Le modèle du surinvestissement au travail concerne des familles qui accordent une place centrale au travail et se situent dans une perspective d'ascension sociale. Ce sont majoritairement des familles urbaines et plus particulièrement parisiennes. Le modèle de la frugalité est caractérisé par une logique de préservation du revenu et du devenir familial, la gestion du budget est orientée vers l'épargne. Dans chaque modèle, Anne Lhuissier explicite le rôle qu'y tient l'alimentation. Un chapitre conclusif « Les repas ouvriers dans le second XIXe siècle » achève cet ouvrage. Au total, Alimentation populaire et réforme sociale. Les consommations ouvrières dans le second XIXe siècle est un livre spécialisé, précis, clair et bien construit, autant de qualités qui en facilitent la lecture.

Par Frédérique



[1] Anne Lhuissier a co-écrit avec Faustine Régnier et Séverine Gojard un ouvrage de synthèse sur la sociologie de l'alimentation, dans la collection Repères. (La Découverte, 2006).

[2] Grignon, Claude, Passeron, Jean-Claude, Le savant et le populaire, misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Hautes Etudes/Gallimard/Le Seuil, 1989


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