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Dans la vallée d’Elah (In the valley of Elah)

Publié le 07 octobre 2008 par Sylvainetiret
Reverse the flag !
Il y a des films qui vous navrent et d’autres qui vous transportent. Il est des films qui vous distraient et d’autres qui vous apprennent quelque chose. Il est des films inutiles et d’autres qui vous disent quelque chose du monde que vous n’auriez sans doute pas compris sans eux. « Dans la vallée d’Elah » est de cette seconde catégorie. Enfin, je crois. En tout cas, il l’est pour moi. Peut-être est-ce le film lui-même, peut-être l’ambiance qui l’entoure, peut-être la personnalité des un ou des autres, peut-être le discours du réalisateur, Paul Haggis, qui présente son film, … Allez savoir ! Peut-être qu’on a chacun des révélateurs qui nous sont propres, qui ne touchent que nous-mêmes, qui font vibrer je ne sais quelle corde sensible qui ne résonne pas sur la même fréquence que chez notre voisin de palier. Si c’est le cas, parler de ces films-là, c’est parler de soi. Mais si parler de soi permet de parler du monde, si cela peut éveiller une autre conscience à quelque chose d’importance, alors je veux bien parler de moi.

Affiche France (cinemovies.fr)

Il y a pourtant une longue tradition du film engagé ou militant. Elle est cependant bien souvent entachée d’un manichéisme atavique, d’une naïveté certes touchante mais surtout rebutante. « Dans la vallée d’Elah », de façon inattendue, ne pêche pourtant pas par ces travers pour l’essentiel. A bien y regarder, on trouvera bien quelques raccourcis, quelques facilités téléphonées, mais finalement pas tant que ça compte tenu du risque. La seule que j’ai pour ma part repérée tient dans un drapeau monté à l’envers qui symboliserait l’appel à l’aide de toute une nation devant une catastrophe imminente. La seule sur tout un film … pas de quoi fouetter un chat (qui ne l’aurait d’ailleurs pas mérité …).

Affiche USA (cinemovies.fr)

L’histoire est celle d’un policier militaire en retraite, Hank Deerfield (Tommy Lee Jones), dont le fils Mike (Jonathan Tucker), engagé lui aussi, rentre de mission en Irak mais disparaît de son casernement avant d’avoir même averti ses parents de son retour. Apprenant cette absence irrégulière, Hank sent l’embrouille et, laissant sa femme Joan (Susan Sarandon) à la maison, se met sur la trace de son fils, d’abord pour lui éviter des ennuis, puis rapidement en réalisant qu’il est probablement en danger. Il met en œuvre les quelques relations qui lui restent dans l’armée ou auprès de la police locale, sans grand succès si ce n’est un accueil poli de la part du Lieutenant Kirklander (Jason Patrick), côté MP, et du détective Emily Sanders (Charlize Theron), côté civil. Tout au plus parvient-il, auprès du Sergent Carnelli (James Franco), le chef de groupe de son fils, à obtenir une visite de sa chambre et une rencontre avec ses plus proches compagnons d’armes, le Caporal Chef Penning (Wes Chatham), les Caporaux Gordon Bonner (Jake McLaughlin)
Ennis Long (Mehcad Brooks), et le Soldat Robert Ortiez (Victor Wolf), tous prévenants et respectueux tout en restant sur une réserve militaire très manifeste. Sentant bien qu’il n’apprendra pas grand-chose de cette façon, Hank profite de la visite pour subtiliser le téléphone portable dans les affaires de son fils, point de départ de son enquête personnelle.
Installé dans un hôtel proche de la base, Hank commence à faire parler la mémoire du portable qui livre ses secrets au compte-gouttes, en particulier les photos et les vidéos tournées par son fils pendant qu’il était en Irak. Les choses prennent un tour dramatique avec la découverte d’un corps découpé en morceaux partiellement carbonisés qui se révèle être celui de Mike.
Malgré l’horreur de la situation, Hank décide de ne pas lâcher prise, de ne pas laisser à d’autres manifestement moins expérimentés que lui, le soin de l’enquête. Avec l’aide d’Emily qu’il finit par intriguer suffisamment pour qu’elle se charge de l’enquête du côté civil malgré quelques entraves administratives tenant à la concurrence des services, civils et militaires, Hank commence alors à dénouer les liens et à remonter l’emploi du temps de son fils. Deux histoires se mêlent alors, tantôt reliées, tantôt séparées, à mesure que les indices se révèlent : d’une part l’enquête sur les circonstances de la mort de Mike, et d’autre part l’accumulation des informations sur les conditions de la guerre en Irak et de son vécu par les troupes au plus près du terrain.
De l’aveu même de Paul Haggis, le film est fortement engagé contre la présence américaine en Irak. Il s’appuie sur une fiction, certes, mais alimentée d’une multitude de faits réels, glanés par le réalisateur alors que commençaient à naître ses doutes sur l’action de son pays, en particulier sur les documents saisis sur le terrain par les soldats sur leurs portables et expédiés à leurs proches aux USA.
Et c’est cet engagement qui saisit à mesure que se développe l’histoire. A quasiment aucun moment le regard ne s’arrête sur un aspect technique ou un autre. La réalisation est simple, sobre, efficace, comme pour se faire oublier devant le fond du sujet. Comme s’il s’agissait avant tout de ne pas chercher l’effet, ni dans un sens ni dans l’autre, d’éviter toute fausse note qui pourrait détourner l’attention, mais d’éviter aussi bien toute emphase ou tout excès de style qui pourrait éloigner des faits. Les plans restent simples et limpides, sans fioriture. Les situations sont claires, leur enchaînement linéaire sans pour autant en laisser se perdre l’intensité. Pas ou très peu de cascade, de cris, de poursuite cavalcadante. Juste la découverte progressive d’une vérité qui est suffisamment pesante par elle-même. Une vérité politique et historique qui se dévoile à l’image de la vérité de l’intrigue qui s’éclaire.
Les acteurs sont à l’image de ce choix de sobriété et de transparence. Les rares moments de colère restent contenus, maîtrisés, pudiques. Comme pour ajouter un vernis de dignité qui seule permet de soutenir l’horreur des évènements. Seule Susan Sarandon, dans son rôle de mère qui n’est autorisée à vivre les choses que par procuration, à distance, laisse éclater des sanglots où se mêlent détresse et colère. Tommy Lee Jones construit une épaisseur, une densité. En quelques plans fixes, on lit sur son visage, dans sa posture, dans son timbre de voix, défiler les émotions les plus profondes, les plus authentiques. Il y a dans ce visage buriné, dans ces oreilles affalées par l’âge, dans ces paupières tombantes comme des rideaux qui descendent lentement sur une vie qui s’achève dans un ultime non-sens, une vérité à réellement frémir. Impossible de ne pas voir, dans ce père, notre propre père s’il était plongé dans la sidération de la violence de tels évènements. Et de même que le courage ne peut exister sans la perception de la peur, il ne peut non plus exister sans fragilité, sans qu’une faille ne vienne déstabiliser et détruire quelque chose.
C’est tout cela qui est, dans le moindre détail, dans les yeux de Hank. Dans sa façon de surmonter sa douleur en s’adressant au fils d’Emily, comme du plus profond d’une absence dont on ne revient que parce qu’il y a un sens à revenir, parce que quelqu’un a un besoin vital de votre retour, même s’il ne le sait pas encore. Car ce fils est un passeur, une barque qui vous fait retraverser le Styx dans l’autre sens, qui vous force, dans sa naïveté, à reconstruire un monde autrement en charpie. Et pourtant, il faut bien que tout cela retrouve du sens, redonne une raison de vivre, de se regarder en face, de se lancer dans un combat de David contre Goliath, de descendre dans la vallée d’Elah la peur au ventre et d’en revenir vainqueur. Pas pour en tirer gloire ou fierté. Simplement pour pouvoir vivre à nouveau après avoir mis la peur et la honte juste un peu à l’écart, simplement pour pouvoir se regarder en face, après avoir accepté de regarder le monstre de l’horreur dans les yeux, après avoir plongé au plus profond de la fange et en être ressorti couvert de blessures et de résidus puants, mais vivant. A l’image de cette simple blessure de rasoir sur la gorge de Hank, qui n’en finit pas de saigner jusqu’à ce que ce soit l’application du morceau de papier toilette qui en vienne à bout. Le symbole est là, simple, discret, direct, abject, mais sans insistance, presque invisible tant il est transparent.
Charlize Theron est, elle, posée comme le support de la normalité, de la vie qui reste malgré tout la priorité. Elle doute, elle se révolte, elle hésite, elle baisse les bras, elle tente à nouveau, elle sourit, elle pleure … elle vit, elle, la source de cet enfant qui demeure le seul espoir restant dans un monde en décomposition.
Parce que le monde de ces soldats de retour de ce front perdu au fin fond du désert est effectivement en décomposition avancée. Il n’y a plus de sens, plus de limite, plus de barrière. L’horreur n’y est plus qu’un mot, sans méchanceté, sans haine, juste une banalité. Un monde où le rire et les larmes se mêlent sans nuance, sans fard, sans transition. Où il n’y a d’ailleurs tout simplement plus de larme. L’horreur n’y est plus qu’une notion abstraite, théorique. On sait bien que certaines choses ne se font pas, qu’un corps coupé en morceau n’est pas dans la normalité de la plupart des gens. Mais on ne se souvient plus en quoi c’est anormal. On se rappelle bien qu’un jour on avait ce sentiment-là aussi, mais dans une autre vie, dans un passé presque oublié. On sait que cela se fait de compatir dans certaines circonstances, qu’il faut dire « Condoléances », que cela soutient parfois les éplorés, alors on le dit comme mécaniquement, comme un mauvais acteur qui récite son texte sans trop savoir de quoi il est question. Il n’est pas question de méchanceté, de haine, de violence. Il est question d’oubli, de perte de sens, de disparition de valeur. De toutes ces valeurs qui faisaient simplement que l’Homme était un Homme, de ces valeurs qu’on a appris à oublier, avec succès.
C’est précisément là qu’est l’horreur. Dans cette infinie violence qu’il y a à réaliser, après des millénaires de civilisation, après des siècles de construction d’un pays qui se voulait havre de paix et de liberté, qui se voulait phare de la conscience, après des décennies de digestion d’un bourbier sud-vietnamien et de lente cicatrisation de ses plaies, à réaliser le retour de la sauvagerie, de la barbarie, de l’animalité au sens propre, le retour à cet état pré-humain d’avant l’apparition de la conscience.
Que devant cette découverte, malgré son courage, sa volonté, Hank se sente dépassé, démuni devant l’immensité du drame, et ne trouve d’autre recours que de s’en remettre à un ultime appel au secours, à un drapeau hissé sens dessus dessous, c’est finalement cela le fond du drame.
Le drame, c’est que plus personne ne se pose la question du pourquoi, du pourquoi y être allé. La seule question qui persiste dans un monde insensé, c’est celle du comment, du comment ça se passe, comment la bête remonte que l’on croyait enterrée depuis des lustres. Comment se comportent ces hommes ? Comment en arrivent-ils à perdre leur âme ? Même plus celle du comment on en sort, car il n’y a plus de sortie sauf par un miracle, un miracle qui ne peut plus venir que du dehors, comme une réponse d’on ne sait où à un drapeau renversé.
Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment en est-on arrivé à ce que des hommes de cette trempe, celle des Paul Haggis, en viennent à ne plus savoir à quel saint se vouer, à appeler au secours, simplement, dignement ? Au-delà du drame lui-même de ce qui se joue sur le terrain, de son éventuelle légitimité ou de son absence de légitimité, que l’on ait pu laisser aller les choses jusqu’à ce que de tels hommes, à l’image de ce qu’on nous dit de ceux qui sont sur place, se sentent à ce point perdus, à ce point éloignés de ce qui, un temps, avait fait la foi d’une nation, constitue une source d’interrogation aussi insondable et désespérante que la guerre elle-même.


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