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Les deux mondes

Publié le 07 octobre 2008 par Sylvainetiret
Par augure et par pythie
Un après-midi de désoeuvrement pour s’aérer la tête en sortant d’un congrès passionnant mais un peu spécialisé quand même. Un genre « Culture des hortensias en milieu sub-tropical ». Y’a des choses à dire quand on veut entrer dans les détails, et pas des plus inintéressantes. Mais bon, un peu prise de tête quand même. Alors après deux jours pleins à se consacrer à ça, un tour à Montparnasse, et hop, la première affiche un peu ludique qui se présente, c’est la bonne. Tiens, y’a Benoit Poelvoorde dans « Les deux mondes ». Bon, pourquoi pas. D’un certain Daniel Cohen. Y’a pas connaître. Ca ne fait rien. Après tout, du moment que je n’entends plus parler d’hortensias pendant une heure ou deux …

Rémy Bassano (Benoît Poelvoorde) est un restaurateur de tableaux parisien. Il travaille dans son petit atelier et mène une vie bien rangée entouré d’une épouse, Lucile (Natacha Lindinger), qui manque un peu de reconnaissance professionnelle, et de deux bambins un peu pots de colle. Du banal, quoi. Un jour, un musée lui confie la restauration d’un dessin de Toulouse-Lautrec en même temps qu’une jeune femme, Delphine (Arly Jover), vient le solliciter pour un petit tableau mal en point. Peu après, Lucile lui annonce sa décision de divorcer pour convoler avec Antoine Geller (Stefano Accorsi), un médecin rencontré pour son travail. Sidéré, Rémy cède docilement la place presque en s’excusant. Tentant de trouver consolation dans sa famille, il n’y rencontre pas plus que le vague intérêt habituel d’un parmi huit frères et sœurs.
Cependant, ces quelques journées sont émaillées de phénomènes étranges de plus en plus marqués, avec l’impression épisodique chez Rémy de s’enfoncer dans le sol ou que le temps s’arrête. Jusqu’au jour où il ne s’agit plus d’une impression mais d’une véritable téléportation vers un univers parallèle peuplé de sauvages dans une contrée hostile. La raison de ces impressions s’éclaire alors, tenant aux sortilèges du chaman local qui use d’une mystérieuse magie pour accomplir la prophétie annonçant la venue d’un sauveur devant libérer le peuple bergaménien de son statut d’esclave et de garde-manger du sanguinaire et cannibale Zotan (Augustin Legrand).
D’abord effrayé par ce qui lui arrive, Rémy se prend progressivement au jeu, pour finalement endosser le rôle qu’on attend de lui, tout en continuant à faire des allers-retours avec son monde habituel.
Tout d’abord, ami cinéphile, ne te fais pas d’illusion. Il ne s’agit en aucune manière d’un remake du film homonyme de 1930. Existe-t-il d’ailleurs sur terre un dernier individu vivant à avoir vu cette antiquité ? Non, il s’agit de l’œuvre inédite de Daniel Cohen, fan de bandes dessinées qui a poussé le plaisir de manier la caméra pour la seconde fois jusqu’à se joindre à la troupe de ses acteurs et tenir le rôle du chaman bergaménien. Non sans s’adjoindre un personnage de sorcier en second, ou de chef de la tribu - difficile d’être certain -, attribué à Michel Duchaussoy.
Cela dit, autant annoncer tout de suite la couleur. On vient pour passer un bon moment. Eh bien c’est le cas. Il faut dire que Benoit Poelvoorde a bien changé depuis sa période spécialisée dans les têtes à claques grandes-gueules et pitoyables. Je ne saurais dire depuis quand exactement, mais le fait est acquis et c’est tant mieux. Comment il a réalisé qu’on pouvait faire rire tout en restant touchant, c’est probablement son secret. En tout cas, ce secret n’est pas parvenu jusqu’à moi. Résultat, on a perdu en acidité et ce n’est pas une si grande perte. Au moins on rit de bon cœur, sans se sentir coupable du moindre mauvais sentiment.
Pour en arriver là, on passe par moults effets spéciaux, assez réussis au demeurant. Pas besoin d’être spécialement bon public pour apprécier l’engloutissement du pauvre Rémy par le moindre canapé vorace ou sa noyade sous l’effet aspiratif d’un carrelage de cuisine. On a même droit en passant, comme dans « Night Watch », à une reprise du modèle « Matrix » avec un ralentissement du temps figeant tous les personnages d’une scène à l’exception du héros qui semble alors se balader au milieu d’un tableau vivant. Ca devient un peu connu, mais le résultat est là ! Et puis on a par la même droit, lorsque le chat se fige en plein saut pour devenir à l’évidence une pauvre peluche à l’œil terne, à la séquence « effet raté » qui donne juste ce qu’il faut de décalage pour sourire et apprécier le reste. Juste pour le fun, on remet ça avec le géant Zoltan dans sa grotte aux prises avec un modèle standard d’humain : on approche alors, comble du kitsch, la qualité inénarrable des effets spéciaux d’un bon vieux « Voyage de Gulliver » des années 50. On ne s’épargne même pas le clin d’œil à l’ « Astérix » d’Alain Chabat avec le discours subitement psychanalytique d’une troupe de vestales lubriques.
Au service de toute cette épopée, Benoit Poelvoorde n’est pas le seul à mettre la main à la pâte, même si la troupe est loin d’être égale. Grossièrement, les personnages des scènes parisiennes, qu’il s’agisse de Deplhine, de Lucile, ou de personnages secondaires comme Serge (Pascal Elso), le copain confident de Rémy, ou comme une impayable libraire (Catherine Mouchet), sont notablement plus réussis que ceux des scènes bergaméniennes. Parmi ces derniers, Michel Duchaussoy est autant à sa place qu’un manteau de vison au milieu d’un défilé syndical (encore que rien ne soit impossible en Sarkozie …). Augustin Legrand, en sauvage famélique et en Zoltan aux dents longue, passera moins sûrement à la postérité que pour sa très estimable prestation de Don Quichotte en chef (On se demandait ce qu’il avait bien pu partir tourner en Afrique du Sud quand il avait disparu quelques semaines au moment des tentes du canal Saint-Martin. Maintenant, on sait ! ).
La réalisation, quand à elle, ne démérite pas. Il y a quelques scènes intimistes tout à fait honorables, encore que le talent de Daniel Cohen se déploie plus distinctement dans les plans aux larges horizons. Quelques scènes de lac en pleine nature ne dépareilleraient pas dans « Excalibur » ou dans « Danse avec les Loups », c’est dire. Pour autant, malgré sa bonne volonté, la caméra de Daniel Cohen se laisse un peu trop souvent aller à la farce burlesque ou à quelques pitreries poelvoordiennes. Il faut dire que quelques personnages secondaires, en particulier dans les scènes de foule, n’aident pas à la crédibilité ou à l’onirisme. On peut même se demander si le réalisateur ne prend pas quelque malin plaisir, dès lors qu’il a construit les condition d’une envolée de l’imagination, à en minorer l’effet par un soudain retour au comique troupier. Curieux mélange.
Quoi qu’il en soit, avec ses forces et ses faiblesses, le résultat, s’il n’est pas continûment captivant, mérite un détour amusé. D’autant que l’histoire n’est pas absolument sans intérêt, pointant à quel point chacun peut porter en lui les germes qui ne demandent qu’à éclore de capacités insoupçonnées, comment il peut enfiler les bottes d’un super-héros si les conditions se présentent. Car Rémy n’est pas seulement ce petit homme discret habitué à humblement et silencieusement travailler au fond de son atelier en sous-sol sans même quasiment d’indication sur le pas de sa porte. Il n’est pas seulement cet anonyme inutile dont même le plus bête des convoyeurs de fonds ne parvient pas à saisir ni le rôle ni le nom. Il est aussi ce révélateur qui d’une triste croûte déchirée et enduite d’un vernis inégal fait sortir une image lumineuse ouvrant à un autre monde. Il est ce naufragé de la vie se noyant littéralement dans l’eau inondant son atelier comme il se noie dans les avanies du quotidien pour renaître, non pas différent, mais révélé tel qu’en lui-même, comme un papier argentique exposé à la lumière et noyé dans un bain sombre se révèle sous la main du photographe. Comme à l’accoutumée, il n’est que de bien lire les noms des personnages pour décrypter le conte : le doux et benoît Benoit, naïf et timide, accouché en lui-même au contact de Delphine, littéralement « celle de Delphes », pythie annonciatrice des augures autrement irreconnaissables.
C’est ainsi en toute clarté que cet accouchement donne naissance à un nouvel homme, au travers d’un bain forcé dont il émerge pour se trouver face à un peuple bergaménien dont il ne comprend pas un mot de la langue, mais dont la cérémonie d’accueil au travers d’une olive déposée dans la bouche, lui livre la maîtrise du langage. Olive, forme végétale d’œuf, symbole d’une vie qui renaît, quasi hostie complétant un rite baptismal. Maîtrise de la parole, du verbe, du Verbe, essence religieuse de vie et de création. Et pour faire bonne mesure, le Rémy nouveau, en Bergaménie, se retrouve doté d’une dense barbe aux allures christiques. Comment être plus transparent dans le propos ?
Mais qu’on ne s’y trompe pas. Rien de ces aventures d’un autre monde ne traverse la barrière du réel autrement que dans l’esprit de Rémy. Le temps écoulé dans cet autre monde n’est même pas décompté du temps du réel, tout se déroulant dans une suspension du temps concret. Seul Rémy change, dans sa vision de sa vie, dans sa maîtrise de son sort. Même Delphine, seul élément de passage, finit par s’effacer devant le retour au monde dès lors que son rôle de passeur mythique est accompli.
Il serait tentant de poursuivre le décodage de chaque séquence du film, de chaque scène, de chaque instant. Sous des dehors de farce, le film est ainsi surchargé d’une multitude de symboles et de sous-sens. Mais que resterait-il du plaisir de la découverte ? De l’amusement du décryptage personnel d’une bouffonnerie plus sérieuse qu’il n’y parait ?
La question de savoir si ce ou ces sous-sens peut éclairer la conscience du spectateur qui tentera de se livrer à l’exercice est un autre problème. Qui dit que ces messages sous-jacents sont nécessairement d’une teneur révolutionnaire susceptible de changer la face du monde ? Personne, assurément. Mais que sous des dehors bariolés ou naïfs, on conserve le goût de lire entre les lignes, de s’escrimer à rechercher les ressorts d’un discours, d’une image, d’un évènement, bref de tenter de comprendre l’autre et le monde qui nous entoure, voilà bien le premier des plaisirs et des enseignements du cinéma.
Et s’il fallait pour cela se préparer l’esprit à couper les cheveux en quatre en se saturant les neurones de finasseries sur la culture des hortensias, le jeu en valait certainement la chandelle.

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