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Sarkozy, le Québec et la Francophonie : la trahison

Publié le 19 octobre 2008 par Roman Bernard
Je m'étais inquiété, à la veille du second tour de l'élection présidentielle, de la sincérité de l'attachement de Nicolas Sarkozy à la langue française : celui qui allait être élu président de la République avait alors appelé, dans Le Figaro, à « une francophonie vivante et populaire », formule dénuée de sens et donc sujette à caution. Depuis, et ce malgré l'inscription dans la Constitution, lors de la révision de juillet dernier, du titre XIV intitulé « De la francophonie », et de l'article 87 stipulant que « la République participe au développement de la solidarité et de la coopération entre les États et les peuples ayant le français en partage », ma méfiance, ma défiance demeuraient.
La majorité présidentielle n'a-t-elle pas ratifié le protocole de Londres sur les brevets ? Le ministre de l'Enseignement supérieur, Valérie Pécresse, n'a-t-elle pas affirmé en février dernier, au mépris de l'évidence, qu'il existe en France un « tabou de l'anglais », alors que, comme je l'écrivais à l'époque, « les murs des rames et stations de métro, à Paris comme en province, sont tapissés de publicités pour l'institut de formation Wall Street English » ? Le ministre de l'Économie et des Finances, Christine Lagarde, ne rédige et ne fait-elle pas rédiger ses notes en anglais avec ses collaborateurs, à Bercy, comme le révélait le Canard enchaîné ?
Indifférence et ingérence... contre la souveraineté
Autant de questions réactualisées par les déclarations de Nicolas Sarkozy à Québec, dans le cadre du Sommet Canada-Union européenne et du Sommet de la Francophonie, lequel a été en majeure partie snobé par le chef de l'État, comme l'avaient été les commémorations pour les 400 ans de la fondation de Québec par Samuel de Champlain. Maniant comme à son habitude le sophisme avec habileté, il a lancé, aux côtés d'un Stephen Harper ravi : « Franchement, s’il y a quelqu’un qui vient me dire que le monde a aujourd’hui besoin d’une division supplémentaire, c’est qu’on n’a pas la même lecture du monde ». En clair : reniant ainsi le « Vive le Québec libre ! » du général de Gaulle, Nicolas Sarkozy a rompu aussi avec la doctrine du « ni ingérence, ni indifférence » qui prévalait dans l'attitude du Quai d'Orsay à l'égard de la Belle Province depuis ce 24 juillet 1967 de glorieuse mémoire.
On peut reprocher à cette formule son ambiguïté, comme tous les « ni, ni » érigés en principes de gouvernement par François Mitterrand puis son héritier Jacques Chirac.
Mais elle garantit au moins que la France ne restera pas étrangère au sort du Québec. Elle n'exclut pas non plus, formellement, un soutien à la cause souverainiste.
Nécessaire soutien
Car le statut précaire du Québec en Amérique du Nord (quelque six millions de francophones isolés parmi plus de trois cent millions d'anglophones), érodé par la fin, depuis la « Révolution tranquille » des années 1960, de la « revanche des berceaux », laquelle avait permis aux Québécois de résister démographiquement aux Canadiens anglophones, justifie que la France, qui a une responsabilité historique vis-à-vis des Canadiens français qu'elle avait abandonnés à leur sort (la reddition aux Anglais), use du chantage à l'indépendance pour garantir la subsistance d'une communauté francophone au Canada, après l'acculturation des Cajuns de Louisiane.
Les Français ne s'offusquent pas - peut-être aussi parce qu'ils ne sont pas au courant - que l'Allemagne appuie les revendications identitaires des germanophones d'Europe centrale et orientale, utilisant même les institutions européennes communautaires (Union européenne) et intergouvernementales (Conseil de l'Europe) à cet effet, comme le révélait l'excellent livre de Pierre Hillard (j'interviewerai très prochainement cet historien, ici-même).
Pourquoi, dès lors, devrait-on condamner le soutien de la France aux souverainistes québécois ? Soutien qui vise moins à obtenir l'indépendance de la Belle Province - ce sont les Québécois qui trancheront, comme ils l'ont fait, négativement, en 1980 et 1995 - qu'à les aider dans le bras de fer avec Ottawa, qui n'a jamais vraiment cessé.
Sarkozy a eu beau décrire les Canadiens (sous-entendu : anglophones) comme des « amis » et les Québécois comme des « frères », ce qui, d'ailleurs, n'est absolument pas incompatible avec la souveraineté du Québec, de telles déclarations ne peuvent que sonner comme un casus belli à l'égard des souverainistes du Parti québécois (PQ), en mauvaise posture depuis les élections provinciales de mars 2007.
Sarkozy... malgré tout
Et malgré ses protestations peu convaincantes, il est permis de penser, en raison de tout ce qui a été dit précédemment, que la Francophonie n'est pas une préoccupation de Sarkozy. Alors, pourquoi avoir voté pour lui, les 22 avril et 6 mai 2007, alors que son adversaire du second tour, Ségolène Royal, avait laissé entendre en janvier 2007 qu'elle était favorable à la souveraineté du Québec ? D'abord, et même si cette déclaration m'avait fait brièvement hésiter à voter pour elle , je suis assez sceptique sur sa sincérité : elle doit avant tout être interprétée comme un soutien au PQ, social-démocrate, aux élections provinciales.
Ensuite, et cela me permet de conclure ce billet sur une note moins partisane, la conduite des affaires de l'État ne se réduit pas à la défense de la langue française.
Par ailleurs, pour éviter les rituels commentaires enjoignant votre serviteur à s'ouvrir aux autres langues et cultures, je reproduis ci-dessous, comme je l'ai déjà fait, un document prouvant que défense de la langue française et ouverture au monde ne sont pas contradictoires. J'ai plutôt tendance à penser qu'elles sont complémentaires.
Sarkozy, le Québec et la Francophonie : la trahison
Roman Bernard
Criticus est membre du Réseau LHC.

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