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Des hommes chez les sages-femmes

Publié le 20 octobre 2008 par Anonymeses

Philippe Charrier, « Des hommes chez les sages-femmes. Vers un effet de segmentation ? », Sociologies contemporaines, 2007

Évoquer la masculinisation des sages-femmes revient à se demander si ce métier, radicalement marqué par son caractère féminin, peut se décliner au masculin sans en être profondément modifié ? L'article de Philippe Charrier traite de l'intégration des hommes chez les sages-femmes et de leur conception de l'exercice professionnel. Dans quelle mesure les hommes sont-ils conduits à adopter un profil divergent de celui des femmes, permettant de franchir l'obstacle de l'empathie sexuée de la patiente, n'étant pas à même d'éprouver la situation de femme enceinte ?

La faiblesse de la présence masculine chez les sages-femmes suggère l'existence d'un type particulier d'hommes. Leur originalité professionnelle relève-t-elle d'une spécificité sociale ou d'une trajectoire individuelle ? Ces hommes auraient-ils des profils identiques ou au contraire est-ce le hasard de la formation qui les conduirait à exercer cette activité ? Il est tentant de faire l'hypothèse que les hommes sage-femme se sont orientés dans cette carrière, après avoir été éloignés d'une carrière médicale « ratée ». Il y aurait alors un segment majoritaire de praticiennes mues par une vocation et en parallèle des praticiens minoritaires motivés par une revanche sur le destin. Les hommes sage-femme sont issus des classes plutôt modestes d'employés ou d'ouvriers qualifiés, dans quelques cas de PCS supérieures, tout en étant, en règle générale, dans une dynamique d'ascension sociale et professionnelle par rapport à leurs parents, ils se caractérisent par leur jeunesse. La moyenne d'âge dépasse légèrement 33 ans. Les entretiens montrent que le métier de sage-femme ne fait pas partie des aspirations professionnelles premières, le choix professionnel est évoqué comme un tâtonnement, plus qu'un projet déterminé à l'avance.

Philippe Charrier s'intéresse au vécu professionnel de ces praticiens. Quelles sont leurs relations avec les sage-femme « femme », et avec les parturientes ? Font-ils des choix qui les singularisent de leurs homologues femmes ? En effet, la fonction d'accompagnement de la parturiente est une tâche qui incombe traditionnellement à la femme. Mis à part quelques inflexions, on ne trouve pas actuellement de profil d'activité spécifique aux hommes. Au contraire, ils interviennent dans toute l'étendue de l'activité de la sage-femme. Les suites de couches et les soins infirmiers mis à part, la hiérarchie des tâches pratiquées est très proche. Les hommes et les femmes se rejoignent sur ce qui fait le « noyau » de la profession, à savoir l'accouchement (et la réfection d'épisiotomie qui l'accompagne souvent), mais se différencient sur d'autres actes, notamment les consultations qui semblent être plus importantes dans le travail des femmes. Plus inattendue est la place que tiennent les suites de couches dans l'exercice de ces hommes par rapport à celles des femmes (3e rang pour les praticiens contre le 6e pour l'ensemble professionnel). Il est intéressant de voir que cette tâche n'est pas récusée, quand on sait que ces suites de couches correspondent à une situation où la parturiente doit reprendre possession de son intimité. Enfin, les hommes s'attachent moins à la préparation à la naissance.

La question de la dénomination résume l'ambiguïté du positionnement professionnel des hommes : à savoir la particularité d'exercer un métier nommé par un sexe différent du sien. La problématique de l'intégration professionnelle des hommes sages-femmes est symbolisée par ce terme, ce qui revient à s'interroger sur la manière dont ils s'accommodent de cette altérité. Être nommé n'est pas anodin ; c'est une forme de catégorisation où s'exprime un véritable attachement personnel. Alors comment des hommes peuvent-ils accepter de se nommer « sage-femme »? Car, il apparaît que les hommes ne choisissent pas de se démarquer de leurs collègues femmes. Ils ne sont pas en quête d'un autre terme, ce qui peut s'expliquer par le désir de ne pas être distingué du reste du groupe professionnel.

Les hommes sages-femmes mettent en exergue le statut officiel de la profession, une « profession médicale à compétence définie » alors qu'elle est souvent assimilée à une profession paramédicale. La référence au genre n'est plus « la » base de la compétence professionnelle, comme elle pouvait l'être par le passé. Trois solutions sont mises en  œuvre par les hommes sages-femmes afin de dépasser cette compétence de genre. Premièrement, les hommes échappent à l'argument de leur incompétence de genre en remettant indirectement en cause la détermination sexuée de ces tâches, et en reconfigurant la relation praticien/parturiente. Certains sont explicites sur ce point ; ils endossent et revendiquent les tâches d'écoute de la parturiente sans porter de jugement ou effectuer un transfert de position.

Deuxièmement, certains esquivent la question en se conformant au modèle classique de la relation thérapeutique et médicale (Freidson, 1984). Ce ne sont pas deux personnes marquées par leur genre qui entrent en relation, mais une femme qui attend un service d'un professionnel. C'est une mise à distance, alors que la tradition maïeutique implique une proximité de genre.

La troisième solution consiste à souligner que l'étrangeté d'être un homme dans cette profession se mue en avantage : cela oblige à définir des règles relationnelles qui rendent plus visible l'action professionnelle. Tous les hommes sages-femmes interrogés rappellent qu'ils doivent établir une relation claire et explicite avec la parturiente, rien n'allant de soi, car celle-ci ne s'attend pas à être accompagnée par un homme. Selon eux, ils en tirent avantage avec un accroissement de confiance, mais aussi une confirmation positive de leur action professionnelle. 

par Frédérique


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