Magazine

13. La farce de la dinde

Publié le 18 octobre 2008 par Annecaro

Zirga a l'impression d'être une dinde gavée à des informations superficielles. Sa prise de conscience lui permet de découvrir que, concernant la gestion des ressources humaines, le système de fonctionnement de l'entreprise ne pose pas de problème à ceux qui n'en ont pas par ailleurs.

J'ai l'impression d'être une dinde qu'on gave et qui voue une confiance éternelle à ses nourriciers. Un animal qui déchante lorsqu'on lui retire les entrailles pour que d'autres s'en mettent plein la panse. Depuis mon arrivée à CinqS, je me suis nourrie avec des informations superficielles sur l'entreprise. Mais, la dinde que je suis ne sait toujours pas quel grain mout CinqS pour remplir son assiette.

Je suis en prime une dinde autiste car je n'ai jamais posé de question sur l'activité de l'entreprise. Mais, aussi une dinde étonnée du silence de mes interlocuteurs sur le sujet. Hier, lorsqu'on entrait dans une entreprise, les questions étaient superflues. On avait échantillons et informations qui indiquait clairement aux visiteurs qu'ils n'entraient pas dans une salle de gym ou de jeux.

La condition de dinde étant peu reluisante, j'ai décidé d'en savoir plus. Olivier, le jeune vieux numéropathe, ayant la relation collante, je profitais de son intrusion dans mon champ de découverte pour l'interroger sur les raisons de vivre de CinqS :

-
CinqS est un centre d'hébergement professionnel pour consultants de tous types, répond-il. Certains sont des journaliers. Ils viennent faire un pâté de sable et ils repartent. D'autres, comme moi, s'incrustent plus longtemps. L'avantage est que CinqS est une bonne maison dont la réputation n'est plus à faire mais qui peut se défaire en un éclair. Si le salariat existe encore dans d'autres entreprises, à CinqS, il a pratiquement disparu. Même les huiles de l'entreprise sont recrutées pour une mission. Les seuls permanents sont les associés fondateurs.

-
Consultant ! C'est à dire que si on n'a plus besoin de vous, vous êtes mis à la porte. Des salariés Kleenex ! L'entreprise lui extrait sa substantifique moelle et le jette. Hier, les salariés étant considérées comme des ressources humaines qu'on se devait d'exploiter. Je vois que rien n'a changé.


The job
envoyé par trescourt
-
Descend de tes grands chevaux. Etre à la porte n'est plus une affaire dramatique. Dans la rue, on peut s'aérer les idées et ensuite frapper à une autre porte. Ces changements sont vivifiants. On ne s'encroûte plus dans une entreprise. Mes grands-parents faisaient leur carrière dans une société. Mes parents ont changé trois ou quatre fois d'entreprise. J'ai eu une bonne quinzaine d'employeurs. Mes enfants ne comptent plus. Comme les consultants d'hier, ils gèrent leur activité entre plusieurs entreprises.
-
Ca ne donne pas le tournis cette valse entre les employeurs ?

-
Oh, cela ne pose aucun problème aux personnes éduquées compétentes, en forme.... L'aventure professionnelle est stimulante.

-
Bref, quand on n'a pas de problème, cette forme de travail ne pose pas de problème, dis-je avec un soupir qui en disait long sur ma connaissance des spirales vertueuses et plus encore vicieuses.

-
Oui, on n'a jamais le temps de s'ennuyer et se sentir indispensable est assez motivant. Imaginez qu'hier vous aviez pu changer d'entreprise comme de chemise, tu n'aurais jamais perdu pied.

Je ne réagis pas en sentant que Olivier avait glissé la phrase pour que je réagisse et lui livre le récit de mon passé.

-
Mais pour les autres, ceux qui ne sont pas des marathoniens et ne sont pas dopés au goût de l'aventure.

-
C'est difficile. Ils sont fatigués, épuisés, stressés... Ils ont l'impression d'être des bêtes traquées. Les suicides, les cancers et autres maladies sont en augmentation. Et les drames sont légions. Rien que la semaine dernière, quatre patrons ont été tués par des intérimaires ulcérés d'avoir été remerciés. On assiste aussi à un refus massif de cette forme de travail. Les citadins partent à la campagne, se regroupent et vivent en autarcie dans des zuls. On les appelle les TicToc. Tic parce qu'en général, ils accompagnent leur retour au vert d'une déconnexion du réseau. Toc parce qu'ils ne supportent pas les troubles obsessionnels compulsifs d'une société qui s'est reconfigurée pour privilégier que la caste des déjà privilégiés. Le mouvement, marginal à ses débuts, prend de plus en plus d'ampleur. On commence à manquer de personnes pour effectuer certaines tâches comme par le ménage ou le recyclage. Même si vous avez cru que des robots effectueraient les taches basiques, il n'en est rien. Dans certaines sociétés, la solution a été d'organiser le partage de ces tâches. Je rêve que les patrons des très grosses sociétés se retrouvent à deux heures du matin à nettoyer les cacahuètes sous mon bureau. Demain, peut-être pour l'instant, ils continuent à rouler sous la table lorsqu'ils font des abus de Don Pérignon....

Alors que je commençais à croire qu'Olivier pourrait poursuivre son monologue pendant des heures, il s'arrêta net et dit :

-
Si j'ai bien compris, tu aimerais savoir quelle est l'activité de CinqS ? J'hochai la tête en signe d'acquiescement.
-
Pose la question à plusieurs personnes de l'entreprise et juxtapose les différentes visions. C'est le seul moyen pour avoir une image de l'entreprise.

-
CinqS est un puzzle ?

-
Un puzzle ! Non, l'affaire plus complexe. Tous les morceaux s'assemblent pour former un autre assemblage. Les combinaisons sont infinies et l'image évolue en permanence.

De retour dans mon chez moi, j'ai regardé les gamins qui jouaient dans le parc en pensant que si l'on avait formé ceux d'hier à cette nouvelle donne de l'emploi, on aurait peut-être eu moins de dégâts aujourd'hui. Mais, à l'époque, les ministres de l'éducation et leurs cours préféraient pondre des mesures qui proposaient des changements qui ne changent rien. S'ils avaient des doutes sur l'avenir, ils allaient voir leurs confrères de la prospective. Ce ministère strapontin avait engagé quelques experts tireur de traits. Ces besogneux s'aidaient de chiffres et de quelques certitudes pour affirmer qu'il n'y avait pas de souci à se faire, demain les privilèges des nantis seraient toujours bien gardés.

Je ne regrette plus d'avoir explosé hier. C'était sans doute la seule manière pour ne pas s'engluer dans leurs propos marshmallow.

Photo Maladovo FlickR


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Annecaro 8 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte