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Ars curé 1786-1859

Publié le 23 octobre 2008 par Mystique

Merci Jean Marie

Au lendemain de la Révolution et de l’Empire, la France spirituelle est exsangue. Le 12 juillet 1790 a été votée la « constitution civile du clergé » qui assimilait les prêtres de l’Eglise de France à des fonctionnaires de l’administration civile. Le 27 novembre 1790, l’Assemblée constituante renforce la décision et oblige le clergé du pays à prêter serment devant les représentants du pouvoir.

L'état de la France à l'époque de la naissance de Jean Marie Vianney

Ces actes sont condamnés par Rome. La plupart des prêtres refusent le serment. Un grand nombre est massacré sous la Terreur. C’est l’époque du martyre des Carmes de Paris (plusieurs centaines sont assassinés), des déportations en Guyane, de la fermeture des établissements religieux enseignants et des séminaires non schismatiques. Un humble prêtre de l’Ain, dans les premières années de la Restauration, donne l’absolution, rend l’espérance, attire les foules, fuit sa paroisse, revient… Pénétré de sa petitesse il invoque sainte Philomène et lui attribue tous les miracles qui passent par ses mains sacerdotales… Pendant que la France commence à changer de régime politique cinq ou six fois par siècle, Dieu montre que c’est dans l’humilité du confessionnal que l’absolution du prêtre fait renaître et oriente une vie pour l’éternité.

Entre 1786 et 1859, pendant les soixante-treize années de la vie du curé d’Ars, la France connaît successivement la fin de la monarchie d’ancien régime, la Révolution, la monarchie constitutionnelle, la Première République, le Directoire, le Consulat, le Premier Empire, la Restauration, la monarchie de juillet, le Second Empire… L’échantillon est presque complet des formes de gouvernement pour un pays qui, en réalité, vit à cette époque la plus profonde des mutations qui soient pour une société : le passage d’une société théocentrique déclinante à une société anthropocentrique et laïcisée dont nous vivons aujourd’hui, comme, plus ou moins, la plupart des nations modernes.

Les conséquences religieuses sont évidentes. La foi devient une opinion et la « vertu laïque » qui se développe durant ces années-clef va exiger une éducation qui lui corresponde : bien des écoles religieuses vont devoir fermer ; entre 1789 et 1799, l’établissement d’un clergé constitutionnel et schismatique, la confiscation de ses biens, la fermeture des séminaires, l’émigration des évêques et des prêtres fidèles, le martyre de religieux et de religieuses en même temps que la naissance chez beaucoup d’un sentiment de culpabilité entretenu, sous prétexte de « retour à la simplicité évangélique », par ceux qui ne veulent plus de l’Eglise, tout cela fait exploser l’unité du corps ecclésiastique. Sans catéchisme, sans prêtre, la foi s’efface. La France chrétienne est officiellement déchiquetée. Ces années-charnières Jean-Marie Vianney les a vécues sans sortir de son Lyonnais natal, d’abord à Dardilly, le petit bourg où il est né, puis à Ars, dont il fut le pasteur. Tandis que les passions politiques déchirent la France jusqu’au cœur des campagnes les plus reculées, il s’occupe d’aller à l’essentiel.

« La Sainte Vierge, c’est ma plus vieille affection : je l’ai aimée avant même de la connaître »

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La famille Vianney est de cette modeste roture paysanne française que la foi chrétienne a faite noble en la rendant généreuse et fidèle. La fidélité ? Un prêtre l’apprendra à ses dépens, lorsque Madame Vianney mère s’aperçoit qu’il est assermenté et lui reproche si fort sa désobéissance au pape et à l’Eglise que le « jureur » lui fera cet aveu : « C’est vrai Madame, le cep vaut mieux que le sarment ». Cela se passe sous la Terreur.

La générosité ? Il y a toujours chez les Vianney un abri et du pain pour les nécessiteux ou pour les prêtres qui se cachent. Quatrième de six enfants, Jean-Marie est un garçon à la volonté forte. Il aime jouer, mais lorsqu’il décide de se retirer pour prier, personne ne peut changer sa détermination. Il en est parfois même impétueux. Pourtant déjà, à quatre ans, c’est le mouvement du cœur qui domine : au cours d’une dispute violente pour récupérer le chapelet que sa sœur lui a pris, sa mère intervient : « Donne-le à Marguerite pour faire plaisir à Jésus »… il donne avec élan. Par la suite, il révèlera le secret de son amour pour le chapelet : « La Sainte Vierge, c’est ma plus vieille affection : je l’ai aimée avant même de la connaître »… La piété mariale de Jean-Marie Vianney sera de tous les instants ; c'est à la Vierge Marie que, devenu prêtre, il demandera la force de tenir, dans son ministère de confession (1).

Victime de la fermeture de l’école religieuse de Dardilly, Jean-Marie va commencer tard sa scolarité et toute sa vie intellectuelle en sera marquée. Il n’apprendra à lire qu’à neuf ans, n’aura accès à la préparation à la première communion qu’à treize ans, et par l’enchaînement des circonstances ne sera formé au sacerdoce qu’à l’âge des vocations tardives, alors que la sienne est au contraire, des plus précoces. Depuis qu’il a accès au catéchisme, il le sait intérieurement et sa mère en a la confidence. La nuit, dans le réduit qu’il partage avec son frère, il passe de longues heures à lire les livres saints pour rattraper son retard, et il prie. Jean-Marie va devoir s’armer d’une patience théologale à toute épreuve pour garder l’espérance contre toute espérance devant les obstacles nombreux qui se dressent face à sa vocation.

Une grande vocation que satan essaie de briser dans l'oeuf…

Il est évident que le prince de ce monde a d’autant plus essayé de la contrer qu’il la pressentait exceptionnelle. Ce sera tout d’abord le veto d’un père qui a besoin de ce fils, nerveux et noueux, mais robuste comme branche de chêne, pour assurer le travail de sa terre. Après l’entrée tardive au petit séminaire, ce sera l’épreuve du latin. Plus âgé que les autres, moins doué intellectuellement, Jean-Marie n’y arrivera que grâce à un pèlerinage à La Louvesc, en Vivarais, auprès de saint Jean-Francois Régis, afin d’obtenir de savoir « juste assez de latin » pour être admis à ses examens ; puis, c’est l’épreuve inattendue du service militaire qui va le briser dans un élan studieux si péniblement acquis.

Epreuve inattendue, car le jeune homme avait été exempté, selon les possibilités en usage à l’époque. Or, à la suite d’on ne sait quelle erreur administrative, il est appelé et doit rejoindre son régiment qui marche vers la guerre d’Espagne à plusieurs journées d’avance. Muni d’un énorme paquetage, seul, le conscrit se met en route, mais en pleine nuit, dans les monts du Forez, il s’égare. Mal renseigné par un déserteur qui ne se découvre pas, il ne rejoindra jamais son corps et déserteur malgré lui, il va vivre une année entière caché, dans ces hauts pays de Loire, travaillant pour les habitants du petit hameau des « Noës » qui l’a recueilli. Une amnistie napoléonienne le ramène au séminaire. Il a 26 ans et entre à Saint-Irénée, à Lyon. Nouveau coup rude pour l’espérance du séminariste, plus encore que pour son humilité : on le congédie à cause de ses difficultés à l’étude. Il retourne chez le prêtre, Monsieur Balley, qui depuis toujours comme Madame Vianney, croit à la grandeur de sa vocation. Lui-même, cependant, est assailli par la tentation du doute : est-ce bien à la prêtrise qu’il est appelé !…

Enfin, prêtre ! Et dans quel désert paroissial !

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STATUE DE L EGLISE DE AUBENNAS ARDECHE

Quatre ans plus tard, grâce au dévouement de l’abbé Balley, Jean-Marie est prêt. Le 13 août 1815, à l’âge de 29 ans, il est ordonné prêtre, enfin. Ce qu’a pu être sa joie du moment est indicible mais les mots qu’il écrit à quelque temps de là le laisse mesurer : « Que le prêtre est quelque chose de grand ! Le prêtre ne se comprendra bien que dans le ciel. Si on le comprenait sur la terre, on mourrait, non de frayeur mais d’amour ! ». Le 9 février 1818, après quelque temps de vicariat à Ecully, il arrive à Ars, tout petit village de la Dombes où il est nommé curé. Il y restera 41 ans, jusqu’à sa mort. Le nouveau curé d’Ars a trente-deux ans. De ressources et de réserves de forces humaines, il en a peu : une maigre pension, aucune facilité de parole et une vitalité qui est celle de sa vie théologale plutôt que celle de sa nature.

Mais Jean-Marie Vianney est d’autant plus rayonnant de la force du Seigneur en lui qu’il ne peut guère s’appuyer sur ses propres moyens. Il arrive à Ars consumé par un seul désir, brûlé par un unique souci. Son désir : être tout abandon à la volonté du Père. Il ne s’habituera jamais au sacrifice de la Croix et n’évoquera jamais le don d’amour de Dieu sans en être bouleversé. Son souci : ramener au Seigneur tous ceux qui lui sont confiés. Depuis longtemps Jean-Marie a compris que la seule soif de Dieu c’est celle de l’amour de ses enfants. Au cours de son long ministère, le prêtre aura parfois une conscience si aiguë du poids des âmes qui lui sont confiées et un tel vertige devant cette lourde responsabilité qu’à deux reprises, il essaiera de quitter Ars de nuit, se jugeant indigne d’une telle paternité. Ses propres paroissiens le tireront de cet autre « coup de patte » du démon en le ramenant au bercail.

La paroisse d’Ars est à l’image de la plupart des paroisses de France lorsque le curé Vianney prend ses fonctions. Parce que la tradition catholique y est ancienne, on y fait encore ses Pâques, d’autant qu’à ce rythme-là la religion ne gêne pas trop le travail des champs, mais quant à « Dieu premier servi », la devise était bonne pour Jeanne d’Arc… Aujourd’hui, il ne faut pas exagérer. Bref, déboussolés par suite des tourments du temps ou tout simplement attiédis par des démissions personnelles répétées, les paroissiens d’Ars –et qui pourrait se vanter de n’avoir jamais cédé à cette tentation- sont devenus un troupeau d’« âmes habituées » au sens où Péguy dit qu’ « une âme habituée est une âme morte ». Le jeune prêtre fait le tour des familles pour connaître ses ouailles nouvelles. Le contact est bon car un curé « genre ascète » et que l’on croise, récitant son chapelet, cela inspire confiance… Mais, à chacun ses occupations et l’Eglise reste désespérément vide, même le dimanche. Ce jour-là, on travaille comme en semaine, ou bien l’on va au cabaret.

Comment le curé d'Ars rendit la foi à sa paroisse

Le curé d’Ars n’est pas un « gagne-petit » avec le Seigneur. En quelques mois, son église va devenir la plus délicatement tenue de la région : ses quelques économies, il les emploie à acheter les ciboires les plus riches, la plus belle croix d’autel, les habits sacerdotaux les plus respectueux et les mieux ornés. Si, peu à peu, les paroissiens reviennent fréquenter son église, c’est sans doute d’abord pour cela. Ce qui convertit Ars, c’est la délicatesse, l’immense respect d’amour de ce prêtre qui, du cœur même d’une pauvreté que tous peuvent mesurer, a remis Dieu à sa place de « premier servi ».

En rendant ainsi aux chrétiens le sens de la transcendance de Celui qui « a aimé le premier », le curé d’Ars a d’autant plus réchauffé les cœurs qu’il n’a jamais pris sa paroisse paysanne pour rustre sur le plan spirituel. De chacun à sa mesure, il a toujours exigé le meilleur ; à chacun il a su faire comprendre que Dieu voulait donner toute son intimité. Il n’est pas non plus démagogue avec les siens. Certes, les prêches de l’abbé Vianney peuvent parfois sembler sévères… Le curé d’Ars a le sens de la liberté humaine et n’hésite pas à dire la vérité aux plus obstinés. Il sait qu’il n’est pas besoin d’assassiner ou de voler père et mère pour se damner, qu’il peut suffire de suivre doucement la pente de son orgueil, qui que l’on soit. Un religieux lui dit un jour en confession : « J’ai mis quelque négligence à faire ceci, mais au fond, j’ai bonne volonté »… Il ne répond que quelques mots : « O mon ami, des bonnes volontés, l’enfer en est pavé ».

Il ne s’accordera plus que deux ou trois heures de repos par nuit et confessera des pénitents, souvent venus de très loin, dès avant le lever du soleil pour ne s’arrêter qu’au moment de la messe…

Dans ses confessions comme dans ses prêches, l’enfer revient souvent, mais ni ses paroissiens, ni bientôt les centaines et les milliers de pèlerins ne vont s’y tromper : son exigence réveille, elle convertit sur l’heure d’innombrables cœurs purs venus le trouver. Pourtant ! Le prédicateur est tellement peu doué pour l’éloquence qu’il s’arrête parfois au milieu de ses phrases, ne trouve pas ses mots. Souvent même –il a toujours gardé le trac en chaire –il est obligé de redescendre sans avoir su terminer car c’est le « trou ». Offrant chaque fois cette épreuve publique d’humilité, il revient à l’autel. Combien de cœurs se retournent alors, à cause même d’une telle simplicité intérieure !

Quant aux confessions, elles vont occuper peu à peu l’essentiel de son temps. Le prêtre sait qu’il y a dans chaque âme une heure pour la grâce ; qu’elle passe parfois pour ne plus revenir lorsque le cœur est trop engourdi pour la discerner. Aussi, le curé d’Ars ne s’accordera bientôt plus que deux ou trois heures de repos par nuit et confessera les pénitents venus jusque de l’étranger, dès avant le lever du soleil pour ne plus s’arrêter qu’au moment de sa messe et des offices, puis le soir, à une heure avancée.

Parmi les nombreux pèlerins qui pourraient témoigner ainsi, je sais une paysanne d’Ardèche qui passa trois jours à attendre son tour devant le confessionnal et qui, au moment où elle devait repartir, fut appelée par le confesseur. Le discernement des conseils de ce dernier éclairera la vie de cette femme pour toujours. Je ne citerai pas les conversions célèbres qui se sont opérées dans la petite église d’Ars, il y en a trop. Il faut dire que Jean-Marie Vianney a passé, enfermé dans son cube de bois, chaque jour, pendant des dizaines d’années, plus de temps à lui seul qui six confesseurs ajoutés ! En réalité, toute sa vocation est un combat quasi-visible entre le diable et lui, pour le salut des âmes. Satan l’a tourmenté plus d’une fois par des visites nocturnes et comme le remarque le curé d’Ars lui-même, les attaques démoniaques redoublent à la veille d’une grande conversion.

Malgré tout, Jean-Marie Vianney, a aussi trouvé le temps de fonder, à Ars, une école et l’orphelinat de « La Providence », que le pape Pie X a cité comme « modèle d’éducation populaire ». Il a aussi contribué de toutes les ressources de sa paroisse aux missions organisées par les évêques dans les campagnes françaises, après la vague de déchristianisation de la fin du XVIIème siècle. Riche uniquement de son désir apostolique, quotidiennement, le curé d’Ars « marche sur les eaux ». Certains matins, il n’y a rien à mettre dans l’écuelle des orphelins de « La Providence ». Le prêtre fait prier, puis demande que l’on aille de nouveau inspecter les coffres de blé au grenier : surprise, ils regorgent tandis que l’heure d’avant, ils étaient vides. A qui accepte le pas aveugle dans une confiance absolue, comment le Père du ciel pourrait-il ne pas répondre au centuple ?

Rayonnant de sainteté, il deviendra le saint patron universel des prêtres…

De même, lorsque le dimanche, soucieux de l’orage de grêle qui peut éclater et emporter leur récolte, les paysans demandent s’ils doivent renoncer à la messe, il saura équilibrer à la fois leur prudence naturelle et la primordiale vertu de foi qui requiert toujours un acte d’abandon intérieur. La plupart du temps, au dire même des habitants d’Ars, les intempéries les plus rudes ont évité la commune… pendant tout son ministère. Jean-Marie Vianney meurt épuisé, le 4 août 1859 à l’âge de soixante-treize ans. Tous les biographes s’accordent à reconnaître que son caractère est, de nature, « brusque et violent » et que sa qualité première n’est pas la patience. Pourtant, les témoignages concordent aussi pour reconnaître que malgré le nombre d’heures passées au confessionnal, et les pressions constantes de la foule autour de lui, qui parfois le suffoquent, « il apparaissait toujours un ange de charité et de douceur. Sur sa figure -cependant- se lisait le surmenage physique ».

Abandonné, perdu, en Celui qui le porte, il n’est alors plus que la force surnaturelle qui l’habite. Ici, c’est l’image de Jean-Paul II, le front contre son crucifix, au milieu des foules, qui me vient à l’esprit. En ce milieu du XIXème siècle, dans une France où montent un libéralisme et une morale laïque qui relèguent la vie théologale à une façon de vivre archaïque sur la palette pluraliste des opinions possibles, parce qu’il a cru à l’Amour et à la liberté donnée à chacun de lui dire « oui », parce qu’il a offert sa vie pour les pécheurs, le curé d’Ars a converti sa paroisse, redonné tout son sens au ministère sacerdotal, converti à travers les frontières et les âges, des générations qui viennent encore aujourd’hui en pèlerinage demander son intercession et maintenu en France l’histoire et la victoire invisibles de la grâce, au cœur de l’une de nos plus grandes tourmentes politiques.

Pour cela, Satan lui a crié un jour : « S’il y en avait trois comme toi sur la terre, mon royaume serait détruit ». C'est bien pourquoi aujourd'hui saint Jean Marie Vianney, curé d'Ars, a été nommé saint patron de tous les prêtres du monde.


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