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Maya Angelou, libre et sans cage

Publié le 27 octobre 2008 par Bababe

«Si on est très engagé et sérieux au sujet de la politique, on ne vote pas pour la race, on vote pour les idées. J'imagine que la plupart des Noirs vont voter pour Obama, mais il y en a qui sont républicains à l'os, et ça aussi, c'est correct. Voter pour Obama juste parce qu'il est noir, c'est une forme de racisme que je n'accepte pas.»

«C'est vrai qu'il y a dans nos livres respectifs (Obama) de la candeur, de la franchise et de la bonté, concède-t-elle. Obama est un homme bon. Moi aussi, j'ai beaucoup de bonté en moi. Du moins, je choisis d'en avoir. Nous avons cela en commun. Quant à la candeur, pour moi, c'est une forme d'intelligence. Et je ne parle pas d'un truc intellectuel mais bien d'une intelligence instinctive et innée. Les Afro-Américains appellent cela le motherwit, l'intelligence qu'on a dans le ventre de sa mère. Et puis, être franc, c'est savoir que, si tu mens, tes mensonges vont te rattraper tôt ou tard. Moi, je veux dire la vérité. Pas les faits. Les faits peuvent parfois nous empêcher de voir la vérité. Plus il y en a, moins on a de chances de se rendre à la vérité. Moi, c'est la vérité qui m'intéresse.»

La Presse

Chaque fois qu'on a voulu mettre Maya Angelou en cage, l'écrivaine, poétesse et militante afro-américaine a réussi à s'échapper. Tout dernièrement encore, alors que ses amis, dont Oprah Winfrey, la pressaient d'appuyer Obama, elle est restée fidèle à Hillary Clinton jusqu'au bout. À quelques semaines de la parution aux Allusifs de Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage, le premier tome de sa volumineuse et passionnante autobiographie, nous avons rencontré Maya Angelou chez elle, à Harlem.

Maya Angelou habite la 120e rue à Harlem, à un jet de pierre du boulevard Malcolm-X. Sa maison en grès sang-de-boeuf est typique des maisons en rangée du quartier, en cela qu'elle a connu plusieurs vies, quelques morts et au moins une résurrection. Maya Angelou revient ici aux deux mois, s'occuper de ses affaires. Le reste du temps, elle habite une vaste maison en Caroline-du-Nord, non loin de l'Université Wake Forest, où elle enseigne la littérature.

Une assistante vient ouvrir la porte en chêne massif et m'entraîne dans le vestibule, où la moquette est si épaisse que je pourrais m'y enfoncer jusqu'au mollet. Dans le hall, les couleurs explosent sur les murs ornés de dizaines de tableaux aux teintes éclatantes. La maison est cossue, mais chaleureuse et accueillante. Maya Angelou m'attend au bout de la grande table de la salle à manger. Cette figure imposante de près de six pieds a traversé le XXe siècle avec vigueur et audace, milité auprès de Martin Luther King comme de Malcolm X, lutté pour les droits des Noirs en Afrique-du-Sud avant de se mettre à raconter, sur les conseils de James Baldwin, l'histoire de sa vie en six volumes, de devenir l'idole de plusieurs générations de Noirs et la reine incontestée du coeur d'Oprah Winfrey. Reste que, à 80 ans, cette femme dont l'anniversaire tombe le jour de l'assassinat de Martin Luther King et qui a vécu plusieurs vies a de la difficulté à respirer et encore davantage à se mouvoir.

La maladie la cloue à son fauteuil et à une bonbonne d'oxygène. Elle n'a pas pour autant perdu sa vivacité d'esprit, son sens de l'humour ni ce sourire marqué par la douceur et la bonté, deux qualités héritées de sa grand-mère paternelle, le personnage central de son enfance et du premier tome de son autobiographie, Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage.

Le prétexte de notre rencontre est justement la traduction en français de ce livre qui paraîtra en novembre chez Les Allusifs. Mais ce matin, au lendemain du deuxième débat Obama-McCain, l'actualité nous rattrape. Je lui demande ce qu'elle a pensé du débat. Elle avoue qu'elle ne l'a pas regardé parce que ce genre d'exercice la rend nerveuse. «Au lieu d'écouter, je passe la soirée à me ronger les sangs. Je préfère que mes amis m'en fassent le rapport le lendemain. De ce que j'en ai compris, personne n'a vraiment gagné, mais M. Obama s'en est en sorti frais comme une rose.»

Monsieur Obama: impossible de ne pas relever la saine distance où elle tient Barack Obama, un homme qu'elle a mis du temps à appuyer publiquement. Je lui demande si sa décision de se ranger derrière Hillary a été déchirante.

«Pas du tout, répond-elle. J'étais une vraie supporter de Hillary. Je croyais sincèrement qu'elle était la meilleure candidate. Je l'avais vue aller en Arkansas quand elle était la femme du gouverneur. J'aimais qu'elle soit plus intéressée par les problèmes de logement qu'à prendre le thé avec ces dames. J'ai tout aimé chez elle, y compris son refus de se retirer de la course. Des amis démocrates m'ont demandé de faire pression sur elle pour qu'elle se retire. Je leur ai répondu: jamais de la vie! Puis j'ai appelé Hillary et je lui ai dit que je serais avec elle jusqu'à la fin. Cela dit, nous ne sommes pas des amies. Nous ne socialisons pas ensemble, mais j'ai des liens avec elle depuis 20 ans. J'ai même lu un poème lors de la prestation de serment de Bill Clinton, en 1993, alors que j'ai entendu parler du sénateur Obama il y a seulement quatre ou cinq ans.»

Malgré sa réserve du début, Maya Angelou a depuis embrassé pleinement la cause d'Obama, sans s'excuser ni chercher à se justifier. En septembre, lors d'une grande soirée partisane en Caroline-du-Nord, elle a présenté Michelle Obama en rappelant à la foule que la soeur du sénateur portait le prénom de Maya en son honneur.

En lisant ses écrits autobiographiques, impossible de ne pas être frappé par la candeur qui s'en dégage et qui rappelle celle de Barack Obama dans sa propre autobiographie.

«C'est vrai qu'il y a dans nos livres respectifs de la candeur, de la franchise et de la bonté, concède-t-elle. Obama est un homme bon. Moi aussi, j'ai beaucoup de bonté en moi. Du moins, je choisis d'en avoir. Nous avons cela en commun. Quant à la candeur, pour moi, c'est une forme d'intelligence. Et je ne parle pas d'un truc intellectuel mais bien d'une intelligence instinctive et innée. Les Afro-Américains appellent cela le motherwit, l'intelligence qu'on a dans le ventre de sa mère. Et puis, être franc, c'est savoir que, si tu mens, tes mensonges vont te rattraper tôt ou tard. Moi, je veux dire la vérité. Pas les faits. Les faits peuvent parfois nous empêcher de voir la vérité. Plus il y en a, moins on a de chances de se rendre à la vérité. Moi, c'est la vérité qui m'intéresse.»

Une enfance brisée

Ce besoin impérieux de dire SA vérité est ce qui a poussé Maya Angelou à raconter, dans le premier volet de son autobiographie, l'épisode qui a brisé son enfance: son viol à 8 ans par le compagnon de sa mère, viol qui s'est soldé par un procès où l'agresseur a été acquitté puis battu à mort par les frères de sa mère. Après le drame, Maya Angelou est retournée, avec son frère Bailey, vivre chez sa grand-mère, qui tenait un magasin général en Arkansas. Pendant six ans, elle a refusé de parler, sauf à son frère.

«C'est évident que si ce drame n'était pas arrivé, je serais une autre femme. Laquelle? Je l'ignore. Je reviens sur le sujet du viol dans mon nouveau livre, Letter to my Daughter. Vous savez, la tendance, aujourd'hui, c'est de dire que le viol n'est pas un acte sexuel mais un abus de pouvoir commis par un agresseur impuissant. Bullshit. Le viol est d'abord un acte sexuel, d'une vulgarité sans nom.»

Maya Angelou cesse subitement de parler et sort son appareil pour respirer comme si ce souvenir douloureux venait de lui couper l'air. Au bout d'un instant, elle reprend le fil de sa pensée.

«Ce que cet événement dramatique m'a appris, c'est à pardonner mais non à oublier. Et pardonner m'a fait le plus grand bien parce que ça m'a libérée du poids du blâme. Longtemps, je me suis blâmée. Et quand mon agresseur a été battu à mort, par ma faute en quelque sorte, ç'a été encore pire. C'est pour ça que j'ai arrêté de parler. Mais le jour où j'ai compris que peu importe quelle petite fille il aurait trouvée sur son chemin, il l'aurait violée, ça m'a délivrée. J'ai compris que je n'y étais pour rien.»

La scène du viol, ainsi que les deux autres scènes où l'agresseur séduit la petite Maya, sont écrites avec une candeur retenue et touchante. Il n'y a rien de scabreux dans la description et pourtant c'est à cause de ces passages que Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage, qui a été publié en 1969, est encore banni dans plusieurs États américains.

«Ce qui est absurde, c'est qu'en même temps que ce livre est banni, il est une lecture obligatoire dans la plupart des universités. En ce qui me concerne, ça devrait être le cas partout et pour tout le monde, surtout pour les enfants, qui devraient être libres de lire ce qui leur chante. Laissez-les prendre d'assaut les bibliothèques. Aux parents et aux profs de leur expliquer ce qu'ils ne comprennent pas.»

Vivre et laisser vivre. Ce credo, Maya Angelou l'applique aussi en politique. Aussi comprend-elle parfaitement les Noirs qui appuient McCain.

«Si on est très engagé et sérieux au sujet de la politique, on ne vote pas pour la race, on vote pour les idées. J'imagine que la plupart des Noirs vont voter pour Obama, mais il y en a qui sont républicains à l'os, et ça aussi, c'est correct. Voter pour Obama juste parce qu'il est noir, c'est une forme de racisme que je n'accepte pas.»

Il y a une autre chose qu'elle n'accepte pas: les esprits chagrins et défaitistes qui clament que la condition des Noirs n'a pas vraiment progressé depuis les luttes de Malcolm X et Martin Luther King.

«Pensez-vous que la chemin parcouru va être défait et qu'un jour on va revenir à l'esclavage ou à la ségrégation? Impossible. Ce qu'on a accompli est irréversible. De grands pas ont été franchis et je ne permettrai à personne de prétendre le contraire. Et même si Obama n'est pas élu -ce qui est improbable, mais qui sait?- le fait qu'un Noir se soit rendu jusqu'à la présidence est énorme. Il y a 10 ans, si on m'avait dit qu'un Noir pouvait aspirer à la présidence du pays le plus puissant de la Terre, je ne les aurais pas crus. Nous revenons de loin.» Nathalie Petrowski
 

Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage, traduit par Christiane Besse, 312 pages, 29,95$, en librairie le 11 novembre.


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