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La visiteuse 4

Publié le 28 octobre 2008 par Porky

« Mais à la fin, allez-vous me laisser parler ! » s’écria-t-elle désemparée, visiblement à présent au bord des larmes, et la lueur d’affolement qu’il vit luire au fond de ses prunelles faillit lui faire perdre une fois encore son sérieux. « Je ne comprends rien à ce que vous dites, poursuivit-elle. Vous êtes fou ou quoi ? » « Non, pas encore. Quant à vous laisser parler, n’y comptez pas. Vous n’avez rien à dire. Vous êtes venue pour exécuter, c’est tout. » « Exécuter quoi ? » demanda-t-elle d’une voix si tremblante que les mots devenaient presque inaudibles. « Un ordre, donné par je ne sais qui et dont l’identité m’indiffère. Un ordre qui, lui aussi, m’indiffère. Vous venez faire votre travail. Alors faites-le. Vite. Mais ce n’était pas la peine de m’envoyer cette lettre, de me parler de train et de je ne sais trop quoi encore. Tenez, comment sauriez-vous que je devais faire le réveillon cette nuit chez un de mes amis si vous n’étiez pas celle que vous vous défendez d’être ? » « Mais… Je ne sais pas, bredouilla-t-elle. Je… J’ai dit cela au hasard, parce que c’est ce que font tous les gens cette nuit… » « Evidemment, railla-t-il. Un bon point pour vous. Mais tous sauf vous. » Elle respira profondément. Ses efforts pour garder son calme et ne pas prendre ses jambes à son cou l’amusaient énormément. L’idée était excellente, vraiment. « Je vous affirme que je ne me moque pas de vous, dit-elle. Ce que vous racontez n’a aucun sens. Il fallait que je vous voie ce soir, alors je vous ai écrit, j’ai pris le train, je suis entrée dans l’immeuble grâce à un de vos voisins qui sortait et… Mon Dieu, il n’y a là rien d’extraordinaire. Je pense que vous me prenez vraiment pour une autre. » « Oh, sûrement pas. Je ne me trompe jamais. Je sais qui vous êtes. » « Bien sûr, je vous ai indiqué mon nom dans ma lettre. Je m’appelle Sylvaine Martin. Et j’ai trouvé votre adresse dans l’annuaire, tout bêtement… » « Ca, ma chère amie, c’est le nom que vous donnez aux imbéciles qui veulent bien vous croire. Ce soir, vous êtes Sylvaine Martin. Demain, vous serez Henriette Dupond, ou Germaine Truche. Votre véritable nom, je le connais. Vous êtes… »

Il s’arrêta un instant, savourant la peur qu’il lisait dans ses yeux, essayant de ne pas céder à l’hilarité qui montait en lui. Il se détourna, se versa un verre de whisky, afin d’être sûr que, lorsqu’il la regarderait de nouveau, il n’éclaterait pas de rire.

« Vous êtes simplement… Tout simplement… La mort. Ma mort. »

Elle le contempla, ahurie, terrifiée, incapable du moindre mouvement. Il s’avança lentement vers elle. « Je vous ai reconnu tout de suite, ma chère. Vous avez si mal mentir… »

Elle poussa un cri étouffé, recula, puis se précipita vers le fauteuil, rafla ses gants et quitta la pièce en courant. Il la rejoignit dans le hall, alors qu’elle essayait vainement d’ouvrir la porte. « Lâchez-moi ! cria-t-elle en se débattant. Vous êtes fou ! Vous êtes complètement fou ! Je n’aurais jamais dû venir… » « Je vous lâcherai si vous me promettez de ne pas crier », rétorqua-t-il. Elle céda après quelques contorsions inutiles. Lorsqu’il l’eut libérée, elle s’écarta précipitamment de lui. « Vous êtes vraiment cinglée, murmura-t-elle. Ou vous vous me moquez de moi. Oh, c’est ça, dites ? C’est ça ? » Cette voix suppliante l’émut quelques secondes. « Non, je ne me moque pas de vous », dit-il d’une voix presque tendre. « Je suppose que si j’appelle à l’aide, personne ne viendra à mon secours… » « Personne, confirma-t-il, abandonnant la pitié pour jouir de sa terreur. Revenons dans mon bureau. Nous y serons mieux pour bavarder. » « Non. Je veux partir. Je vous en prie… » « Et ce fameux message que vous aviez à me délivrer ? » « Je… Au fond, cela n’a pas d’importance. Je reviendrai, oui, je reviendrai. Un autre jour. Quand vous irez mieux. »

Une subite lassitude l’envahit. Pourquoi continuer cette comédie idiote ? Mais malgré lui, il s’entendit répondre : « Cessez de me prendre pour un fou quand vous savez que je n’en suis pas un. Venez. » L’air épouvanté de la jeune femme lui rappela une seconde le visage de son fils. Il ajouta sans trop savoir ce qu’il disait : « Venez. N’ayez pas peur, je ne vous ferai aucun mal. » Le son de sa propre voix dissipa le malaise qui l’avait envahi. Le jeu devait continuer ; il était allé trop loin pour revenir en arrière. D’ailleurs, il n’en avait plus envie.

A peine revenue dans le bureau, elle se réfugia derrière le fauteuil, refusant de voir la main qui lui désignait le divan. « Etes-vous prête à m’entendre ? interrogea-t-il. Très bien. Je ne fais pas semblant de vous prendre pour la mort. Pour moi, vous êtes la mort. Au fond, personne n’est mieux placé que vous pour connaître votre identité exacte. Vous venez me dire que mon heure est venue et que je dois vous suivre. Je vous imaginais sous d’autres traits, je l’avoue. Je suppose toutefois que la mort elle-même se modernise et qu’elle remplace la cape et la faux par le manteau et le sac à main. Ce qui, entre nous, par un temps pareil, me parait relativement intelligent –soit dit en passant. » « Ne recommencez pas à délirer », supplia-t-elle. « Je ne délire pas. » « Alors, si c’est un jeu, par pitié, stoppez-le. On ne joue pas avec ça… » « Et pourquoi pas ? Pourquoi ne jouerait-on pas avec la mort, je vous le demande ? Y a-t-il une loi qui l’interdise ? C’est un adversaire comme un autre, ma chère. Voilà des années que je joue avec vous. En grillant des feux rouges, en roulant trop vite, en prenant trop de risques, en fumant trois paquets de cigares par jour, en m’imbibant d’alcool… Nous nous connaissons depuis longtemps, vous et moi. Nous sommes de vieux amis et c’est pour cela que je trouve votre procédé un peu cavalier. J’ai toujours réussi à vous éviter, à vous vaincre. Mais je savais bien qu’un jour, vous prendriez votre revanche. C’était inévitable. Et normal. Voilà pourquoi je vous attendais, Sylvaine Martin. Dites, une remarque en passant : vous auriez pu choisir un nom plus original. » « Je n’y peux rien, dit-elle machinalement. Le nom de famille, c’est comme la famille elle-même, on ne le choisit pas. » « Excellente réponse ! s’écria-t-il. Et qui me prouve une fois de plus que je ne me trompais pas. Mademoiselle Martin n’eût jamais songé à répondre cela. » « Mais si, dit-elle, les mains crispées sur son sac. J’ai simplement dit n’importe quoi, ce qui me passait par la tête. »

« Vous appelez n’importe quoi cette vérité fondamentale ? Vous déraillez. Et cela m’étonne de vous. Soyez bonne joueuse, avouez que vous avez été démasquée, que vos effets de surprise sont ratés. Vous pouvez bien perdre cette bataille puisque, de toutes façons, vous gagnerez la guerre ? »

(A suivre)


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