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La vengeance du pied fourchu : 19

Publié le 28 octobre 2008 par Porky

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Elle voulut crier, se débattre, mais il lui était impossible de faire un seul geste, d’émettre un seul son. Pétrifiée d’effroi, elle ne pouvait que regarder celui qu’Asphodèle avait fait apparaître devant elle quelques semaines plus tôt. Mais il semblait avoir changé. Pourtant, au premier abord, c’était bien le même homme en noir qui avait évoqué le collier d’émeraudes et le danger qu’il représentait pour elle. Son regard avait la même ironie diabolique, et son visage mince, au menton pointu, reflétait le même air de dédain féroce. La puissance occulte d’Asphodèle ayant disparu, il semblait à présent beaucoup plus fort et surtout déterminé à user de tous ses pouvoirs. Missia en eut la démonstration immédiate lorsque, tout à coup, il leva la main : une force gigantesque la souleva de terre et la maintint à quelques mètres du sol, puis la transporta dans les airs et l’immobilisa à la verticale d’un gouffre vertigineux dont les parois rougeoyaient. Du fond de l’abîme montait la lueur d’un énorme brasier, tandis que résonnaient à intervalles irréguliers des cris et des gémissements. Elle ferma les yeux, épouvantée.

« Il ne tient qu’à moi de te précipiter dans les flammes éternelles, dit soudain une voix grave, qui n’était pas celle du Rêveur. Mais ce serait trop facile. Tu m’as donné tant de fil à retordre que te voir disparaître en une seconde serait un bien piètre plaisir. Et surtout trop rapide. »

Suspendue au-dessus des abysses infernaux, Missia respirait à peine. Elle ne pouvait toujours pas bouger un seul doigt. Un geste plus vif du Rêveur la fit revenir sur la plate-forme. Libérée de l’étreinte infernale, elle s’effondra sur le sol, haletante. « Oh, ne me dis pas que tu as perdu ta superbe, reprit la voix, très ironique, cette fois. D’habitude, tu fais meilleure figure face au danger. Aurais-tu peur, par hasard ? Oui, bien sûr, continua-t-elle sans attendre de réponse. Tu as peur et tu as raison d’avoir peur. Tes stupides gris-gris ne te protègeront pas. Et le collier, pas davantage. Donne-le moi donc, il n’a pas terminé son travail, lui. » Avant même qu’elle eût pu réaliser ce qui se passait, le collier d’émeraudes se retrouva dans la main du Rêveur, lequel le contempla en souriant. « Ah, ce joyau en dirait de belles s’il pouvait parler… Il a tenté et vaincu bien des mortelles… »

« Que voulez-vous ? demanda Missia qui avait enfin retrouvé sa voix. Pourquoi m’avez-vous amenée ici ? » « Pourquoi ? Mais voilà une bien sotte question. Pour que mon piège achève de fonctionner, évidemment. » « Quel piège ? Vous n’avez aucun pouvoir à cet endroit. » Missia retrouvait peu à peu son courage. « Vous-même l’avez dit : vous n’êtes que le support des rêves de votre Maître. » « J’ai dit ça, moi ? » La voix du Rêveur vibrait d’une sorte d’étonnement amusé. « Ca ou quelque chose de ce genre, rétorqua Missia. Votre seul pouvoir, c’est celui de vous introduire dans les rêves de Satan. » « J’ai de l’imagination, je l’admets, dit l’homme en noir avec un petit rire. L’ennui, vois-tu, c’est que ta chère Asphodèle, lorsqu’elle a appelé le Rêveur, ne l’a pas fait surgir lui. C’est moi qui suis venu à sa place, mais sous son apparence. T’imaginerais-tu, par hasard, que l’on peut me duper aussi facilement ? La mise en garde contre le collier, c’est mon œuvre ; le désir de ton beau-frère de l’offrir à ta sœur, c’est mon œuvre ; celui qui a poussé la chère Catherine à venir dans la montagne la nuit déposer son collier dans la cabane, c’est moi ; celui qui a titillé ta curiosité au point de te faire commettre l’erreur fatale de te promener sans protection, c’est moi. Où est ton flacon d’eau bénite ? Où est la statuette de celle censée te sauver de tous les dangers ? Chez toi. » Missia était devenue livide. Elle venait de comprendre à qui elle avait affaire et l’identité de l’homme en noir ne faisait plus de doute. Et c’était elle-même qui s’était précipitée tête baissée dans le piège monté à son intention. « Oh, il m’a fallu jouer serré, continua l’homme en noir. Et emprunter de très tortueux chemins pour parvenir jusqu’à toi. Avec de la persévérance, cependant, on arrive à tout. Il fallait simplement orienter ton esprit vers une autre préoccupation que la sauvegarde de ta petite personne. J’étais certain que tu ferais le rapprochement entre les promenades de Catherine et la disparition du collier. Tu avais une seule chance de m’échapper : si tu avais laissé le joyau sur la cheminée, le sortilège n’aurait pas fonctionné car je n’aurais pas pu prendre l’apparence de ta sœur. Il fallait que tu succombes au désir de régler toi-même cette affaire. Mais je comptais bien sur ton petit orgueil et ton amour-propre. » Missia le dévisageait, incapable à nouveau de rétorquer quoi que ce soit. L’avertissement… La voix qu’elle avait entendue et qui lui ordonnait de reposer le collier… « Si seulement je l’avais écoutée, cette voix… » A présent, il était trop tard. Elle avait été constamment manipulée et elle ne s’en était même pas rendue compte.

« Vous n’avez pas encore gagné la partie, murmura-t-elle enfin. Mon aïeule a été plus intelligente que vous. Cela fait des siècles que vous attendez votre vengeance, et vous croyez avoir enfin réussi. Vous vous trompez. Jamais vous ne gagnerez contre nous, même si vous me précipitez au fond de votre enfer. » L’allusion à la Première Missia ne parut guère faire plaisir à l’homme en noir mais il se contenta de ricaner. « Ah, voilà comme je t’apprécie. De nouveau prête à lutter. » « Inutile de vous réfugier dans l’ironie, répliqua Missia qui avait retrouvé toute sa fougue. Vous savez que ce qui a eu lieu une fois se reproduira, encore et toujours. Parce que vous êtes condamné dans les siècles des siècles à être toujours le perdant. Et c’est ça qui vous met en rage. Tramez autant de complots que vous le voudrez, jamais vous ne parviendrez à vaincre Celui qui vous a fait tomber dans l’abîme. Et ses serviteurs pas davantage. »

Ce petit discours, destiné à exciter la colère de l’homme en noir, ne provoqua qu’un léger haussement d’épaules mais le regard du Maître de l’Enfer brilla tout à coup d’une lueur si mauvaise et si sardonique que Missia regretta aussitôt sa provocation. « J’aime cette résistance désespérée, dit-il. Tes malédictions sont une bien douce musique à mes oreilles. Tu oublies simplement une chose : qui va bien pouvoir te venir en aide alors que personne ne sait où tu es et que ton Seigneur n’a pas droit de cité dans mon royaume ? Tu es à ma merci, totale, complète. Ton intelligence ne pourra pas te sauver face à mes pouvoirs. Tu ne peux pas t’échapper de cet endroit, il faudrait pour cela une force supérieure à la mienne et cette force-là, aucune des personnes de ta connaissance ne la possède. N’entre pas ici qui veut. Il faut savoir trouver la porte et seuls mes adeptes la connaissent. » « Vos adeptes ! jeta Missia, dédaigneuse. Louis et Sigrid, par exemple, ceux qui ont permis à Philippe d’acheter le collier ! » « Louis et Sigrid ? répéta l’homme en noir, surpris. Non, ils ne font pas partie de ma troupe. Une fois de plus, tu t’es trompée. J’ai d’ailleurs été ravi de voir à quel point tu te méfiais d’eux. Pendant que tu cherchais à percer le mystère de ces inoffensifs mortels, tu ne cherchais pas à savoir ce que je tramais. Par contre, Rosette… » Il claqua des doigts. Une seconde plus tard, la jeune fille apparaissait et se prosternait devant lui. « Relève-toi, ma belle. Tu as fait du bon travail. Tu peux maintenant reprendre ton véritable visage, je n’ai plus besoin de toi. Mais fais-le dans ton antre : je ne tiens pas à ce que ma prisonnière meure de peur en constatant à quel point tu es laide. » Sans que Missia pût comprendre ce qui se passait, Rosette disparut en un instant dans la muraille. « Ainsi, Rosette est… » balbutia-t-elle, épouvantée. « Oh, ce que tu as vu n’est qu’une apparence de Rosette. La vraie est ici, prisonnière comme toi. Et le prochain personnage créé par Satan qui déambulera dans ton village, ce sera toi, ma belle enfant… »

(A suivre)


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