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Là-bas.

Par Ananda
Appartient-on au présent, au passé ou à l'avenir ?
Le souvenir, parfois, jaillit. Chien bondissant dans un jeu de quilles.
La part de vous qui est restée à la traîne dans le passé vous interpelle.
Quelquepart, coincée dans le passé, il y a, je le sais, une petite fille. Elle regarde tout avec étonnement, avec ahurissement. Sa peau a une couleur jaunâtre, légèrement ambrée.
Elle n'en finit pas de sentir la présence de l'hiver, massée autour d'elle.
Elle le regarde scintiller, tintinnabuler dans la pièce.
La pièce est grande, lumineuse, comme écartelée par un vide lisse. L'air y a une singulière texture de vacuité neigeuse. La séparation, le hiatus y couchent leur immobilité.
La peitie fille sent. Elle sent cette musicalité bouleversante.
Les mangues viennent d'arriver, blotties dans des caissons de planche de bois pâles. Toute la petite famille se presse autour de l'arrivage : il y a trois caisses.
A l'intérieur, les fruits sont allongés sur d'épais lits de copeaux.
La petite fille jaunâtre aux joues encore trop rondes (si rondes qu'à le vérité on a toujours l'impression qu'elle souffle sur ses bougies d'anniversaire) s'émerveille.
Bardée de gilets, elle ressemble à un paquet engoncé, ficelé.
Pour la deuxième année consécuticve, son notable de père a commandé des mangues, qui lui ont été expédiées d'Afrique noire.
Le goût des mangues atténuera un temps l'exil, le manque d'Afrique, le manque de tropiques.
La petite file oubliera la brutalité de l'arrachement. Elle se réappropriera un peu du continent où elle est née et, encore plus loin, un peu de l'île où sa mère et sa tante ont vu le jour, elles-mêmes au terme d'une longue lignée d'ancêtres nés là-bas, dans l'hémisphère sud. Mais ce sera ici, au coeur de l'hiver magique, aux airs d'absence. Ce sera là. Au beau milieu du grand cratère que l'hiver creuse.
Le goût de thérébentine et de douceur fondante de quelques mangues suffira-t-il ?
La famille fait cercle autour d'elle et se délecte à l'avance. On dirait  des bêtes qui se ruent vers un point d'eau, par temps de sécheresse. Elle sait que son père lui réservera, à coup sûr, les fruits les plus beaux et les plus odorants.
Elle regarde sa mère, sa tante (maternelle) et sa cousine (maternelle) humer les mangues couchées.
Elle entredevine que toute une part d'elle-même est demeurée bloquée là-bas. Là-bas ?...c'est à dire en un lieu (déjà) indéfini. Mythique.
Ses grands yeux sombres un peu ahuris et rêveurs s'attardent sur les trois femmes qui hument. Elle tiennent au creux de leur main les mangues veloutées, rebondies, et les approchent de leurs bouches, de leurs narines.
Elles frémissent. Tout à coup, l'enfant sent que c'est LA-BAS qu'elles voudraient être.
D'aileurs, LA-BAS, elles n'en finissent pas d'en parler à tout bout de champ.
Elles redoutent le froid d'ici et se repaissent d'évocation tellement vivantes !
L'enfant les observe : créatures manifestement exotiques. Parlers sonores et mélodieux, qui traînent et trillent en escamotant allègrement les "r" au passage.
Elles exsudent "là-bas", ces femmes. Les mangues exsudent là-bas, aussi.
Mais l'hiver est là, bien présent. Bien installé dans l'air. Paillettes.
Evanescence hantée de vide.
Anti-lieu par excellence.


Patricia Laranco.

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