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Hubert Védrine, Continuer l’histoire / par Argoul

Publié le 21 octobre 2008 par Alains

Ancien conseiller pour les affaires étrangères, puis ministre cinq ans sous Jospin, Védrine sait de quoi il parle. En réaliste, en spécialiste, en homme de la génération d’aujourd’hui – ni coincée par le tabou communiste, ni baignée tout petit dans le gauchisme, Hubert Védrine ne croit ni à la fin de l’histoire, ni au choc des civilisations. Il croit que chaque nation se doit d’avoir un Etat pour exister dans le monde actuel et que chaque Etat a des intérêts qu’il doit clarifier, exposer et défendre, pas tout seul mais en pensant à lui d’abord. Son court essai, version étendue d’un article, s’articule sur une critique de l’idéalisme (I) à laquelle il oppose les moyens concrets de créer ce monde meilleur auquel tout le monde aspire (II), avant de s’interroger sur le projet européen (III) et sur la place de la France dans le monde qui se globalise (IV).

Vedrine Continuer lHistoire
La chute de l’Union soviétique a fait croire l’Occident à la fin de l’histoire et au triomphe de toutes ses valeurs, qu’il appelle « universelles ». Le sommet de l’idéalisme est atteint lors de la Déclaration du Millénaire, dans laquelle ont communié les onusiens, sous les incantations de la paix, la coopération, le développement, la liberté, la tolérance, le respect de la nature… Désormais, les Etats traditionnels n’existeraient plus, les guerres feraient zéro morts, la justice internationale arbitrerait tous les conflits, le multilatéralisme aurait l’ONU pour forum et les ONG aiguillonneraient tout le monde pour assurer droits de l’homme et mondialisation heureuse. Les crispations identitaires seraient diluées en même temps que les protections commerciales dans un monde irénique du ‘tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil’. Finie la vilaine realpolitik des rapports de forces ; elle laisserait la place à la gouvernance douce du multilatéralisme de la « communauté internationale » et de la morale de la « société civile ».

Cette doxa idéaliste, dont dégoulinent les média et les intellos « engagés » à gauche, n’est-elle pas la resucée de la vocation missionnaire des chrétiens ? de la destinée manifeste des Américains dès leur constitution en états fédérés ? du messianisme démocratique issu de 1789 ? de ce devoir de civilisation de l’époque coloniale ? de son dernier avatar sous la forme du devoir d’ingérence des humanitaires français ? Sommes-nous donc si sûr d’avoir raison pour le monde entier au point d’imposer notre civilisation à tous sous le prétexte qu’elle serait plus « avancée » ? Le monde en voie de globalisation le montre : cela ne fonctionne pas comme ça. L’émergence des émergents régénère aussi leur culture, donc leur façon de penser ; elle entre en concurrence avec « nos » valeurs que nous croyons universelles parce que, jusqu’ici, elles étaient les seules à se manifester. Les rapports d’intérêts ressurgissent, nous ne sommes pas dans un monde idéal, démocratique et pacifique, régi par le droit. Est-ce à dire qu’il n’y a rien d’universel ? « Personne, dans aucune culture, n’a envie d’être privé de liberté, violenté, assassiné ! » s’emporte Védrine. Mais il ne faut pas refuser de voir « que les droits de l’homme sont perçus par bien des peuples (…) du « Sud » comme un mélange de principes effectivement universels et d’autres mis en avant par les Occidentaux pour perpétuer leur suprématie. » p.24

Comment donc bâtir un monde meilleur en restant réaliste ? L’économie de marché est approuvée globalement, mais sa financiarisation croissante la fait se défausser de coûts sociaux et environnementaux qui deviennent insupportables – sans parler des dérives mathématiciennes selon lesquelles « le risque » n’existe plus ! « Contrôler » l’économie par un panel d’experts internationaux dans les organismes mondiaux anonymes n’est pas la solution. Le multilatéralisme non plus, impuissant si les Etats sont faibles. « Les Etats en développement auraient besoin d’Etats démocratiques forts et capables, pas seulement d’une société civile ou d’un marché. » p.69 S’il faut réformer l’ONU pour élargir le Conseil de sécurité, encadrer le veto, rehausser le Conseil économique et social, créer une instance sur l’environnement – le multilatéralisme est une copropriété, pas une instance d’appel. Rien ne remplace les Etats. Tous les problèmes d’environnement, de développement, de santé, d’éducation, de migrations, de contrôle des trafics, supposent des Etats capables.

L’Europe serait la bonne taille dans la mondialisation si elle savait qui elle est et ce qu’elle veut. Trois clarifications sont à faire : sur les frontières, le pouvoir, le projet. « Si l’on s’en tient aux critères de Copenhague de 1993 il suffit, pour intégrer l’Union, d’être démocrate, de pratiquer l’économie de marché et de reprendre l’acquis communautaire. A ce compte-là, pourquoi pas le Sénégal, le Japon, l’Inde ou le Brésil ? » p.93 Sous peine de créer une sorte de « sous-ONU », l’Europe doit dresser la liste des pays aptes à faire partie de l’Union et de sa civilisation particulière, et proposer aux autres diverses alliances et partenariats. En termes de pouvoirs, la vision fédéraliste a été démobilisatrice, dépossédant les électeurs de chaque Etat de la démocratie, puisque de plus en plus de décisions se prenaient « à Bruxelles ». Il faut donc réaffirmer que l’Union est une fédération d’Etats-nations et stabiliser leurs compétences. Quant au projet, les Institutions sont à réformer, mais sans la grandiloquence qui a fait voter ‘non’. Mieux vaut encourager les projets communs concrets sur l’énergie, la défense, la recherche, l’industrie, etc. « Si l’Europe ne devient pas une puissance et n’agit pas comme telle, son… impuissance la rendra dépendante des puissances réelles du monde de demain, qu’elles soient étatiques ou autres. » p.112

Et la France ? La globalisation "ne nous permet pas de nous projeter sur le monde avec nos idées, nos valeurs, notre langue. C’est le monde qui se projette sur nous et, pis encore, qui a tendance à nous juger inadaptés." p.120 D’où le blues du Français moyen, déstabilisé, effrayé, cherchant protection dans le passé et l’Etat-papa. Pourtant, « qu’il faille adapter et réformer le système économique et social français tout en préservant l’essentiel devrait être une évidence. On ne peut impunément NE PAS tenir compte des dures nouvelles lois de l’économie de marché globale et concurrentielle TOUT EN VOULANT bénéficier des avantages d’une économie ouverte, ni mener une politique économique, fiscale et sociale en contradiction avec celle de nos partenaire européens. » p.124 Cela, la gauche ne l’a manifestement pas compris – et toujours pas, malgré la crise qui a montré les interconnections. D’où son échec lamentable pour ‘irréalisme.

Pourtant, note Védrine, « ce pays qui était rural, protectionniste et traditionnel s’est urbanisé et transformé en l’espace de quelques décennies – les trente glorieuses – en une économie d’industries sophistiquées et de services, créatrice et entreprenante, largement libre-échangiste, dont les entreprises sont conquérantes sur les marchés mondiaux. Le mode de vie y a radicalement changé tout en restant très français. » p.132 Nous ne sommes pas un pays « moyen » mais dans le top des dix premiers des 193 Etats de l’ONU. Notre politique étrangère devrait « défendre clairement nos intérêts » et non pas se poser en porte-parole d’une vague « communauté des nations ». Car « 60 millions de Français ne sont pas des êtres virtuels ! » p.146 Ecrite en 2007, cette remarque fait déjà partie de la génération Chirac ; elle appartient au passé. Hubert Védrine a été entendu et ce n’est pas le mince mérite de ce petit livre.

Hubert Védrine, Continuer l’histoire, 2007, poche Champs actuel 2008, 150 pages, 5€


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