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Choc des taux, poids des mots / par Alain Sueur

Publié le 06 novembre 2008 par Alains

Baisse massive des taux d’intérêts administrés de la part des banques centrales européennes aujourd’hui : -1.5% pour la Bank of England, désormais à 3%, -0.5% pour la Banque Centrale Européenne, désormais à 3.25%. Le Royaume-Uni est en récession et ce choc psychologique, qui sera répercuté à peu près par les banques aux entreprises et aux particuliers, est le plus fort depuis 1981. L’Euroland est plus raisonnable, craignant toujours les effets «  de second tour » des revendications salariales et des indexations de prix.

Pays anglo-saxon, l’Angleterre connaît un crédit immobilier à taux variable et un développement des prêts à la consommation plus élevés que sur le continent : l’ampleur de la baisse aboutira à un allègement visible dans les remboursements mensuels. A condition que les banques jouent le jeu ? Mais peuvent-elles faire autrement désormais, puisqu’elles ont massivement eu recours aux financements et participations publiques ?

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Les pays latins et rhénans ont une arme taux de moindre puissance, mais une assise devise beaucoup plus solide. La BCE se préoccupe moins des allègements de remboursements que de la propension à investir, qui touche particuliers comme entreprises (tout en allégeant la facture annuelle des États pour leurs propres emprunts). Soutenir la conjoncture est, après la lutte contre l’inflation, l’un des objectifs dérivés de la BCE, puisque cette action soutient l’euro. Un euro qui fluctue peu en relatif aux autres devises permet d’atténuer les à-coups de conjoncture (les achats de pétrole et de matières premières, entre autres) – donc l’inflation, priorité n°1.

Dans les situations de crise, les pouvoirs publics ont quatre leviers possibles :

  1. le Budget (la dépense publique, la fiscalité, les subventions, les incitations) ;
  2. les taux d’intérêt (taux de refinancement des banques auprès de la banque centrale + les actifs éligibles en garantie de prêts) ;
  3. la parité devise (mais celle-ci dépend du marché international, elle n’est qu’une résultante de la plus ou moins bonne santé de la zone devise) ;
  4. la psychologie (les discours volontaristes, les réunions au sommet de coordination internationale, la régulation globale du système financier).

Comme l’ont montré nombre d’économistes, dont Keynes, la confiance est la variable économique clé. Cette confiance ne peut naître qu’en dehors du champ économique. Elle est du ressort de la société et du monde, donc du champ politique (et géopolitique). Flaubert avait raison, la Bourse est « le thermomètre de l’opinion publique » (Dictionnaire des idées reçues). Il se faisait l’écho de son temps, bien avant que le Grand Méchant Marché ne devienne la hantise des statutaires ou des nostalgique de la vie monastique. Mais si la bourse est un amplificateur, ce n’est pas l’économie qui la commande, mais la psychologie. Lors des crises, les comportements de marché deviennent totalitaires, dans une sorte de Plan à la soviétique où tout le monde se sent obligé d’aller dans le même sens sous la pression collective, comme les moutons du sieur Panurge. Un marché « normal » est incomparablement plus démocratique, laissant s’exprimer la diversité des opinions et les entreprises de risques diverses des individus.

C’est donc sur la psychologie que les pouvoirs publics se doivent d’intervenir. Ils jouent de toute la gamme, dont le plan Paulson et ses dérivés européens sont un instrument, dont l’élection de Barack Obama en est un autre, et dont les baisses de grande ampleur des taux en sont un troisième. Restent les mesures de relance de l’activité ; il ne faut pas qu’elles interviennent trop tôt, au risque de ne servir à rien, le panurgisme de panique subsistant ; mais il faut qu’elles interviennent avant que des comportements de frilosité et de vision paranoïaque (voire apocalyptique) de l’avenir ne s’installent, favorisant la dépression (économique, plus « réelle » que la psychologique). Encore faut-il pouvoir relancer...

A ce titre, les déficits persistants du Budget français, le laisser-aller trentenaire des politiques publiques, le tropisme dépensier de toute la gauche, le marasme des ego des leaders du PS – sont autant de boulets pour une reprise française. Le péché originel de Lionel Jospin fut de ne pas résister à dépenser la « cagnotte » du surplus budgétaire, au lieu de la mettre en réserve en haut de cycle pour des jours meilleurs ou de désendetter les générations futures… Ce tropisme a probablement été pour quelque chose dans son mauvais score au premier tour des présidentielles de 2002 : les Français étaient (et restent) inquiets pour leurs retraites, or créer de nouvelles couches d’ayants-droits est un tonneau des Danaïdes, il donne bonne conscience quand tout va bien, il enchaîne les marges de manœuvre quand tout va mal. Favoriser les fortunés par des baisses d’impôts n’était peut-être pas la meilleure chose à faire en 2007, mais j'en suis désolé pour les économistes trop partisans : il y a une différence. Nicolas Sarkozy n’a pas « dépensé » ce qu’il avait, il a omis de prélever des impôts. Or ceux-ci sont par nature « hypothétiques » puisque futurs, dépendant soit des décisions des acteurs (investir dans le capital-risque ou conserver de l’or au coffre), soit de la conjoncture (les revenus financiers pour le bouclier fiscal ou la valorisation des biens lors d’héritage). Les Français peuvent mesurer aujourd’hui, face aux pays voisins, combien le laxisme politique depuis 30 ans a englué le pays dans la Nécessité : dette, impôt, statuts, providence sociale. Puisque le Budget est coincé, que les taux dépendent de Francfort, que la devise dépend des autres (surtout de l’Allemagne) – ne reste plus que la psychologie.

Loin d’avoir des marges de manœuvre financières, la politique économique française en est réduite à « discourir ». Pas de choc des taux pour les Français : ne reste que le poids des mots.


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