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confidences sur l'écouteur

Publié le 16 novembre 2008 par Pjjp44


"Ecoutants", c'est comme cela qu'on nous appellait et bien sur à chaque fois que j'annonçais la couleur en réponse à la banale question du: "qu'est ce que tu fais dans la vie?" passé l'instant de surprise il me fallait développer et expliquer tant bien que mal, ce en quoi consistait ce boulot inconnu jusque dans les tablettes de l'insee. alors je racontais sans rentrer dans les détails que je bossais sur une ligne téléphonique -un numéro vert- où les gens pouvaient appeller de manière anonyme pour poser toutes les questions possibles (jusqu'au plus délirantes...) et trouver également du soutien, des adresses... concernant le sida. J'avais beau insister sur le fait que c'était un boulot comme un autre, rien n'y faisait et j'avais l'impression d'exercer dans la tête de mes interlocuteurs comme un sacerdoce, une mission divine.... bref un truc pas franchement normal et qui devait obligatoirement susciter l'admiration du public- (Ah oh! ih! ...)."je ne pourrais pas faire cela, ça doit être dur?" "ben pas plus qu'un autre travail et d'ailleurs y'en a des tas que je serais incapable de faire, tu fais quoi toi comme taf?...ah ouais et bien moi je pourrais pas, tu vois" Mais même en essayant de banaliser au maximum, ça marchait pas, j'étais l'abbé pierre, jeanne d'arc (forcément à cause des voix) et soeur emmanuelle réunis et du coup quasi obligé de faire des heures sup, comme par exemple avec ce type de l'anpe qui me reçu un jour, logiquement pour un entretien et qui au final me raconta sa vie, passionnante certes mais..."Un conseil, ne faites jamais carrière là dedans" c'est ce que nous dit un médecin formateur au tout début de la création de la ligne- elle savait de quoi elle causait la dame, volontaire à aides, elle avait animé pendant pas mal de temps en bénévole la ligne téléphonique lancée par l'association et qui fut à l'origine de -sida info service- Quand je repense à cela aujourd'hui, moi qui ai répondu au téléphone pendant quatre années, je me dis qu'il y a des ex-collègues qui sont encore sur le pont et que si cela continue ils vont devenir des retraités du sida, comme quoi...Mais ptêt qu'on s'habitue à tout! on se blinde, à quel prix? ...Entendre et parler en autre de cul pendant quatre ans- c'est enrichissant certes et c'est fou comme on en apprend des choses sur l'imagination sans bornes de nos contemporains, on se sent parfois très comment dire: banal à côté, mais c'est sur que ça interpelle et renvoie à sa propre sexualité, son couple, sa vie... c'est ce qu'elle voulait nous dire la volontaire de aides, et que je compris par la suite! Je repense à ce type qui me faisait entendre chaque lundi matin son vibromasseur ou à cette femme (psy) qui fantasmait sur ma voix et rappellait inlassablement jusqu'à ce qu'elle tombe sur moi! Un jour j'ai réussi à lui "caser" un collègue et j'étais drôlement content, au moins on était deux à se partager les assiduités de la personne...Mais tout cela c'était la version "marrante" parce qu'il y avait aussi, les cris, les larmes, les hurlements qui vous déchiraient la couenne, l'aide apportée aux transfusés ou à leurs proches pour remplir des dossiers d'indemnisation où tout était codifié, le préjudice moral ,sexuel... Il fallait faire avec l'intime, laisser parler les silences, ne pas bousculer ce qui était infiniment fragile, et permettre -peut-être- à l'autre de poser cinq minutes son sac trop lourd. Je dis bien -peut-être- parce qu' une fois l'appel terminé, on ne savait pas si on avait vraiment été "aidant" - Il fallait se méfier de ses impressions premières, du ressenti, ce n'était pas parce qu'un appel semblait réussi- traduisez valorisant pour nous, qu'il avait été efficace et inversement. Alors oui, c'était un drôle de boulot mais y'en a plein des pas faciles et pas forcément aussi bien payés. Et puis...peu à peu, j'ai voulu faire autre chose-et à force de perder en route des copains, des amis... bosser dans le "vivant "- "pourquoi ils meurent toujours les copains qui viennent à la maison?" c'est ce que m'a dit un jour mon fils qui devait avoir sept ou huit ans à l'époque et là j'ai vraiment compris qu'il fallait que je fasse autre chose, je ne regrettais absolument pas toutes ces heures de jour, comme de nuit passées à tendre l'oreille mais qu'il y avait un temps pour tout et que le moment était ptêt venu de se protéger et puis comme le boulot avait bien changé entre le: ce pourquoi j'avais été embauché (non jugement etc) et ce qu'était devenue cette ligne de plus en plus auxiliaire du médical normatif et chargée en fin de compte de ramener les" brebis égarées" vers les hopitaux , au risque de se couper de tous ceux qui avaient fait d'autres choix (tout aussi respectables) je me dis qu'il était plus que temps de raccrocher le téléphone comme nous l'avait si judicieusement conseillé la formatrice de mes débuts.

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