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Raisons familiales

Publié le 18 novembre 2008 par François Collette

Nous sommes rentrés d’urgence au pays de nos parents pour ce que l’on appelle pudiquement des « raisons familiales ». Raisons familiales, tout le monde sait ce que cela veut dire. Des soucis et du malheur qu’il faut assumer avec courage et sérénité aux côtés d’un parent livré subitement à la décrépitude physique.Devenir vieux, se défaire lentement puis se déliter tout d’un coup, voilà la réalité de la vie qui saute aux yeux quand on y est confronté par ceux qui nous sont proches. Tout cela fait évidemment réfléchir sur la condition humaine, la vie, la mort, surtout quand soi-même on a pris de l’âge et que l’avenir est derrière soi.

Dans « Mathilde et François », j’avais évoqué ce problème de décrépitude. Pure fiction qui, en l’occurrence, n’a rien à voir avec celui qui nous occupe et qui est uniquement physique.

… 

Agnès, vêtue d’une ample chasuble bleu ciel, est assise sur le bord du lit dont la grille côté chambre a été rabattue. Malingre, cheveux gris coupés court, regard éteint. Une loque. Trente ans de neuroleptiques. Absente, elle semble marmonner en pétrissant ses doigts déformés. Le médecin lui relève le menton et lui dit, d’une voix douce :
-  Agnès. Regardez qui est là. Agnès, hou hou, Agnès ? …
Elle lève lentement la tête vers moi. Je pose une main sur son épaule et me penche vers son visage :
-  Agnès, c’est François … François … Tu ne me reconnais pas ? Le petit voisin des Anselot, quand j’étais jeune … Thérèse, Armand, P’tit Paul, Jeanjean … J’avais envie de venir te dire un petit bonjour. Je t’ai apporté des fleurs et des chocolats …
Elle me regarde sans la moindre réaction et ne dit mot. J’éprouve les pires difficultés à parler. C’est un moment insoutenable. Je n’aurais jamais pu imaginer une telle dégradation physique et mentale. Qu’est-ce qu’ils lui ont fait ! C’est terrible. Le toubib parait insensible. C’est son monde, son  quotidien. Il s’est écarté et s’est placé dans l’embrasure de la porte. Je remarque qu’il a discrètement fait appel à une infirmière qui s’est postée à ses côtes.

J’ai obtenu l’accord de sortir dans le parc avec Agnès. On l’installe dans une chaise roulante et nous partons avec l’infirmière vers un banc posé sous un grand tilleul. Cet arbre me rappelle le grand tilleul millénaire de notre village, cerclé d’un banc en bois où les jeunes amoureux se donnaient rendez-vous dès la tombée du soir.
-  Agnès, tu te souviens du Gros Tilleul ? …
Elle n’a pas encore dit un seul mot depuis mon arrivée mais je crois percevoir une lueur dans ses yeux. J’ouvre la boîte de chocolats et guide sa main pour l’aider à en saisir un. Elle porte le morceau à sa bouche et le mâche en silence, mécaniquement, puis esquisse un léger sourire et pose une main froide sur la mienne. Je pose l’autre main sur la sienne, en signe d’amitié et je reste un long moment sans bouger. Je pense intensément à Mathilde. Je voudrais qu’elle parle. Je dois créer un choc, même si je la pousse à la crise. Je sors la photo de ma poche et la pose sur ses genoux.
-  Tu vois, Agnès, c’est quand tu habitais chez Thérèse. Regarde, ici à ta droite, c’est moi … A gauche, c’est P’tit Paul et Jeanjean. Tu nous reconnais, n’est-ce pas ?
- 
-  Regarde bien la petite, sur tes genoux. C’est qui ? … Tu ne te souviens pas ? … Tu l’as bien connue, pourtant …
J’ai bien soin de ne pas prononcer “ta fille”. Elle saisit la photo, la scrute avec attention, puis, enfin, daigne parler, d’une voix lente, pâteuse :
-  François, je t’ai reconnu sur la photo. P’tit Paul et Jeanjean, aussi. C’est une belle photo. Vous êtes bien, tous les trois. 
- Tous les trois ? Mais nous sommes quatre avec toi. Tu oublies la jolie petite fille, sur tes genoux …
-  Je ne la connais pas. 
-  Mais si, tu la connais. C’est Mathilde …
L’infirmière me regarde avec anxiété. Agnès lève les yeux au ciel et grimace.

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