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Ca fait mal... de travailler plus

Publié le 15 novembre 2008 par Nellym67

A l'heure où l'on apprend aux individus à s'adapter aux contraintes du marché en travaillant plus pour consommer plus, en allant au boulot même le dimanche bousculant pour cela leurs habitudes familiales afin de pouvoir réserver un peu plus de pouvoir d'achat à leur entourage le plus proche, à l'heure donc où l'on soumet l'homme au diktat des protocoles des organisations, des entreprises, qu'en est-il de l'épanouissement au travail?

L'individu, sur son poste de travail, est-il libre ou simplement le résultat d'un formatage au service de la compétitivité?

C'est une des questions à laquelle tente de répondre le film documentaire de Jean-Michel Carré, J'ai très mal au travail, sorti il y a un an, et rediffusé ce soir à l'Odyssée de Strasbourg dans le cadre du mois de l'économie sociale et solidaire en Alsace. Tout aussi dur et pessimiste qu'un film de Ken Loach comme Riff Raff ou It's a free world, il touche encore plus le spectateur car en tant que documentaire, la distance induite par la fiction est complètement absente et rend la réalité plus violente, mais aussi, il ne s'attarde pas seulement sur les défavorisés mais observe les travailleurs dans leur ensemble, de l'ancienne ouvrière de chez Moulinex aux cadres de chez Dassault, tout cela sous l'oeil attentif de psychanalistes, de politologues, sociologues et autres chercheurs.

Un débat était organisé après le film, mais il n'est pas facile de réagir après un tel coup de hache... Toutes ces images sur les conditions de travail et sur la pénibilité du travail insistaient surtout sur un point : la réduction de l'individu à sa dimension économique, état de fait considéré comme une idéologie succédant au taylorisme et au fordisme. Evoluant dans le monde des technologies de l'instantanéité et de l'accélération qui en découle, l'homme au travail ne distingue plus ce qui est urgent de ce qui est important, l'entreprise ayant un rapport avec le futur de plus en plus difficile, voire conflictuel.

Le management qu'il subit plus qu'il ne sollicite fait preuve de reconnaissance (pas toujours hélas) envers sa contribution, mesurée quantitativement et qualitativement en fonction de normes et de codes, alors que les attentes humaines se situent plutôt dans la rétribution morale.

Le recrutement, à l'aide de tests, privilégie celui qui sera le plus capable d'allégeance vis à vis des normes à celui qui a plus de compétences mais une forte tendance à l'insoumission.

L'évolution professionnelle répond aussi aux besoins de l'organisation et non à la montée en compétences d'un salarié méritant.

Le travailleur est défini selon les résultats obtenus aux évaluations réalisées par les outils de performance.

C'est ce système qui produit des pauvres (env 1 SDF sur 5 à Paris travaille), qui produit des chiffres records de troubles musculo-squelettiques, de maladies professionnelles, accidents du travail, suicides, qui loin de dynamiser un pays, provoquent des drames familiaux et contribuent aussi au déficit de la sécurité sociale dans sa plus grosse part.

Donc ce documentaire présente un réel parti pris. Un documentaire qui observe et qui montre des souffrances, et des solitudes. Qui nie toute possibilité d'épanouissement au travail, de gestion de ressources humaines intégrant aujourd'hui la Gestion Prévisionnelle Des Emplois et des Compétences, des CHSCT, etc. Même si les syndicats, les associations et les partis politiques déplorent souvent la désertion des adhérents et des sympathisants, doit-on voir dans cette évolution un fatalisme inévitable et une "servitude volontaire" au bord de l'explosion? Il y a encore des personnes heureuses au travail, qui n'ont pas l'impression d'être déshumanisées chaque fois qu'elles appliquent une consigne, et qui trouvent dans leur équipe une vraie solidarité et une convivialité qui leur permettent d'être plus motivées; des personnes qui ont trouvé dans leur activité professionnelle la raison d'être fier de soi.

Mais à l'heure où la crise mondiale nous fait craindre la montée du chômage et une plus grande pression de la concurrence, il est important d'avoir en tête les tendances fortes en cours dans les organisations. Des tendances à la conquête de l'humain par les organisations, à la déshumanisation des comportements normés et désindividualisés, à la négation de la pluralité...

Comment reprendre la main sur le destin des hommes au travail? Le film et les intervenants de la soirée (une médecin du travail et un créateur d'une grosse structure d'insertion) préconisaient de remettre l'homme au centre des préoccupations de l'entreprise, et d'adapter les organisations de travail à la personne, et non pas le contraire comme le slogan du "travailler plus" nous y invite.

Oui, quelques échos modémistes dans ces théories et ces réponses. Mais à la question "comment", on reste toujours aussi vague, hélas. On insiste sur l'importance du collectif, qui permet d'échanger et donc de briser la solitude tout en redonnant du sens au travail.

Je crois surtout qu'il vaut mieux éviter de dramatiser et de diaboliser les situations en donnant des images catastrophistes pas toujours très réalistes et répondant à d'autres peurs, celle de la déshumanisation ambiante influencée par la société du "consommer plus". Construire un projet, c'est avant tout surmonter ces peurs et donner du sens aux effets pernicieux, pour mieux les comprendre et les modifier. La crise est une opportunité pour redéfinir la place du travail dans la vie de l'homme, celle du non-travail aussi qui provoque autant de dégâts, dans le contexte de l'épanouissement et du vivre "MIEUX". Encourager l'homme à redonner du sens à sa vie, c'est lui permettre de retrouver le collectif et les échanges en participant à la vie de la cité avec des activités extra-professionnelles, qui lui permettront de reconsidérer ses priorités et de rencontrer l'autre.

Si le travail est placé en deuxième position sur l'échelle des valeurs du bonheur pour le Français alors qu'il ne parvient pas à s'y épanouir, c'est qu'il lui manque d'autres références de comparaison. Mais la fatigue, la télé et le manque d'argent conduisent chacun à rentrer chez soi au plus vite. Les liens sociaux à recréer doivent donc intégrer l'espace-temps et les contraintes des hommes, c'est aux collectivités locales d'encourager les initiatives permettant les rencontres... sur un nouveau type d'agora. Internet par le biais des blogs et des forums peut aussi tenir ce rôle. La proximité et le dialogue, pendant que dans les entreprises, le manager qui souffre lui aussi, modifie ses méthodes et par l'effet papillon, celles de son organisation.  

Les hommes ne sont pas que des ressources... ils ont eux-mêmes des ressources qui ne demandent qu'à être éveillées.

Pas facile de rester optimiste après ce visionnage, mais les combattants structurent leur révolte sur une réelle confiance en les capacités humaines, oder?

 Pour vous donner une idée de ce film que je me permets de critiquer, la bande annonce :


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