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L’éloge des coups fourrés ou le retour de la banane

Publié le 24 novembre 2008 par Greenpeacefrance

Stéphan Beaucher, consultant Océans pour Greenpeace France, nous raconte la réunion annuelle internationale pour la Conservation des Thonidés (ICCAT)

“La journée d’hier a été riche en rebondissements et en coups bas (très bas même).
Le Conseil de discipline s’est terminé (très vite) en queue de poisson (ouais bof, pas vraiment envie de rire…). La déléguée européenne a commencé par rappeler que l’ICCAT était une organisation de droit dans laquelle chaque partie contractante avait droit à un traitement non discriminatoire. Son raisonnement est le suivant : s’agissant de cas de fraudes, ils ne peuvent pas être tous connus et la liste ne peut être exhaustive. Dans cette mesure le fait pour certains états d’y être cités constitue une mesure discriminatoire. Peut-être et sans doute imparable sur le plan du droit (on peut faire confiance là-dessus aux bataillons de juristes qui constituent le gros des effectifs des grandes délégations) mais très confortable pour les tricheurs. Magnanime, elle a cependant daigné examiner rapidement les 29 accusations qui concernent l’Europe et les a tous rejeté en bloc. Pour l’intégralité des cas soumis par GP il y a une explication. Dans tous les cas ou nous avons surpris des senneurs en pêche après le 16 juin, nous nous sommes trompés ! En fait, ces bateaux étaient effectivement sur les zones de pêches, mais étaient utilisés comme remorqueurs !
Confortable comme position dans la mesure où, statutairement, nous n’avons pas le droit de réponse alors que nous disposons de toutes les preuves concernant ces cas. Bel exemple du fonctionnement démocratique de l’ICCAT : Tout citoyen, toute ONG est autorisé et même encouragé à dénoncer les actes illégaux, mais quand on passe à l’instruction de ces cas, seuls les accusés ont la parole !
Autre exemple : Les Manara 1 et 2 dont il n’est pas inutile de rappeler l’histoire. Deux armateurs français, alliés à un opérateur maltais ont acheté deux bateaux turcs, les ont fait transité par Malte sous pavillon bolivien avant de les envoyer à Tripoli sous pavillon libyen. Durant ce parcours, un savant tour de passe-passe s’était opéré et les deux chalutiers poussifs s’étaient transformés en senneurs performants (deux bateaux qui existaient déjà sous des noms et des immatriculations différentes). La déléguée européenne, constatant qu’aucun des trois pavillons utilisés dans ce périple n’était européen, assénait avec véhémence que ce cas ne concernait pas l’Union Européenne et qu’elle trouvait inadmissible que le nom de l’Union ait pu être mêlé à cela. L’ensemble des délégués préféra se satisfaire d’être pris pour les ravis de la crèche plutôt que de déterrer une affaire délicate et avalait cette déclaration forte pour que l’on puisse passer à autre chose. Le fait que ces deux bateaux aient transité pendant plusieurs jours à La Valette (port Européen) et que tous les acteurs de cette carambouilles soient des citoyens européens dont deux français exposait pourtant l’UE au premier plan.
À cet égard, un des opérateurs impliqués était présent dans la salle où ont lieu les débats sous badge Européen alors qu’à la suite de cette affaire, il figure sur la liste des opérateurs IUU, c’est à dire des armateurs s’étant livré à des actes de pêche illégale. Le seul fait qu’un armateur listé IUU puisse parader dans la salle en dit long sur la crédibilité morale de l’ICCAT. Une fois de plus on est très près de la “honte internationale” que dénonçait en septembre un collège d’experts indépendants.
Les soutiens à la proposition américaine (15 000 tonnes et fermeture de la senne au 1er mai) se sont massivement évaporés au fil des débats. En résumé, tous les pays sensibles, ceux qui présentent une forte dépendance vis à vis de l’Union Européenne en termes d’exportation, se sont désolidarisés du camp de la conservation. On a commencé par le Guatemala et Panama, deux gros producteurs de bananes dont les contrats avec l’Europe sont en cours de renouvellement. Le Japon a réaffirmé qu’il serait ferme sur les 15 000 tonnes mais qu’il était éventuellement ouvert à la discussion sur les périodes de fermeture. Puis la Côte d’Ivoire (café, banane, ressources minérales or whatever…) a, elle aussi prit la poudre d’escampette. À 14 heures 30 la coalition de la conservation se compose des : USA, Canada, Mexique, Brésil et Afrique du Sud
Répondant à une interrogation de la délégation libyenne sur les raisons de ces désertions la délégation américaine a publiquement fait état de pressions dont les “petits” pays ont été l’objet. Plus généralement une rumeur insistante faisait état ce matin d’une réunion informelle entre la délégation européenne et les pays africains au cours de laquelle l’UE aurait rappelé à ces derniers ce qu’il pourrait leur en coûter dans l’hypothèse où il leur viendrait à l’idée de choisir le “mauvais” camp. En gros, vos bananes sur nos marchés en échange d’un soutien au massacre du thon rouge!
Pour un ressortissant de l’UE qui pensait naïvement que le colonialisme avait pris fin dans les années 60, de tels comportements de la part des autorités européennes laissent un goût amer.

Pour le moment, le tableau ces captures globales en Méditerranée et Atlantique-Est n’est toujours pas validé après plusieurs heures de discussion là-dessus. Personne ne veut prendre la responsabilité de reconnaître le taux de surpêche, avant même d’attribuer cette surpêche à qui que ce soit ! En début de matinée, provocation ou histoire de détendre l’atmosphère, le Japon a fait en substance la déclaration suivante : “OK. Il y a une surpêche généralisée mais personne ne surpêche. Donc la seule solution serait de mutualiser la surpêche au pro rata des quotas des parties contractantes”. La déléguée européenne bondissait sur son micro pour vanter l’honnêteté des pêcheurs européens qui certes ont surpêché mais avoué qu’ils surpêchaient. Elle ajoutait que ces pratiques étaient d’une autre époque et que l’UE payait cher en termes de payback (remboursement des excédents de capture). On comprend aisément sa position : avec 60% du TAC mondial, l’UE aurait endossé 60% du dépassement !!!

On nous annonce une séance de nuit pour ce soir : Une fois encore, tout va être tenté pour trouver un consensus et éviter le vote. On parle également d’une réunion intersession qui aurait lieu en janvier ou février. Comme l’an dernier pour Antalya, Marrakech cette année n’aurait donc été qu’un spectacle de marionnettes. Les décisions seraient reportées à une réunion bien plus intime à laquelle ne seraient invités que les tenants du tuna business. L’an dernier, l’affaire avait été pliée en deux jours au Japon.”

Stéphan


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