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Le voyage immobile

Publié le 24 novembre 2008 par Uscan
Un sage a dit qu'il fallait être « dans le monde » sans être « du monde ». Que c'était un exercice de détachement, une manière de changer son regard.

C'est exactement l'état dans lequel me plonge la perspective du voyage, l'effacement des repères temporels de ma vie quotidienne, la disparition des obligations, des occupations et des activités. Je flotte dans le sud-ouest de la France, intégré dans un tissu social tout neuf, avec pour seule référence un ami de courte date, Antoine, que je ne connaissais pas il y dix mois et que j'ai très peu fréquenté dans l'intervalle.
C'est une sensation très agréable que de pouvoir laisser le temps s'étirer sans en concevoir un remord, sans subir la pression sourde des devoirs en attente, sans sollicitation, sans possibilité, même, de produire ou d'agir.
La chape de plomb qui s'est installée sur la région, et dont le couvercle opaque déverse sans discontinuer une pluie glacée, exacerbe en moi cette impression d'un ailleurs improbable. Bloqué sur le flanc des Pyrénées, écrasé par les nuages épais, coupé de Paris par la perte de mon téléphone portable, j'ai vraiment la sensation d'être bloqué, d'être arrêté, en butée. L'espace est fermé par la pluie, mes déplacements sont soumis à ceux d'Antoine. Je ne suis pas à proprement parler libre de mes mouvements.

Tout cela me convient parfaitement.

Il serait en mon pouvoir de changer cet état, de m'organiser, d'inventer des alternatives. Mais je ne le souhaite pas. En partant six mois pour l'Afrique, en décidant de suivre un vieux de Mopti dans différentes branches de sa famille, j'ai déjà accepté de me laisser faire, de me laisser porter, de ne plus palper le temps qui passe, de ne plus chercher à satisfaire mes désirs si la solution n'est pas simple et immédiate. Et dans la mesure où ces conditions de vie sont le fruit d'un choix elles sont l'exercice d'une liberté.

Alors derrière la pluie, au fond du froid, sur la terre même de France, vibrent à mon intention l'immensité africaine que nous allons traverser Antoine et moi, les 7000 kilomètres de route entre mer et désert, la succession des cultures, les petites aventures, les dizaines de fois où le soleil va se lever sur nous puis disparaître. L'infini du ciel est contenu dans les nuages amassés, l'énergie africaine rayonne des routes paloises et l'air, même, me relie déjà aux contrées lointaines qui attendent notre passage.

Mon esprit a déjà franchi la méditerranée tandis que mes yeux voient l'Europe. Il y a dans cette dissonance un délice qui rappelle la conscience claire du retour de voyage, lorsque le monde au sein duquel nous avons grandi nous apparaît dans sa terrifiante futilité, dans sa folie, dans sa vérité ; ce petit temps de grâce, si court ; ce laps ; ce flash ; qui très vite semble irréel ; aussitôt que notre esprit, capturé par le métronome silencieux de l'Occident, reprend son pas, se synchronise, et avance, fluide, invisible dans la masse qui s'ébranle au travail en cadence ; invisible et aveugle, de nouveau.


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