Magazine

Qui veut gagner du bonheur ?

Publié le 01 décembre 2008 par Anne-Caroline Paucot

L'histoire commence un lundi matin à 4 h 17. Jess Marsouin vient de rejoindre l'espace de co-travail de son immeuble et s'apprête à se connecter à Second Office afin de participer à la réunion hebdomadaire de son équipe.

Sa météo personnelle est aux nuages gris. Elle admet que la mondialisation est incontournable et qu'elle oblige à varier les heures de réunion afin de ne pas privilégier les habitants de l'un ou l'autre fuseau horaire. Néanmoins, elle déteste lorsque ces réunions se déroulent au moment de ses meilleures heures de sommeil. À ce moment, elle comprend ces salariés qui ne veulent travailler qu'avec des personnes vivant sur le même fuseau horaire qu'elles.

Ces nuages intérieurs ne l'empêchèrent pas de voir s'afficher sur le wall'cran du bureau, un signal considéré comme magique pour tous les habitants de la planète : l'invitation à participer au jeu « Qui veut gagner du bonheur ? ». Si Jess, comme tout un chacun, a rêvé de voir ce signal clignoter, elle n'a jamais imaginé que cela puisse s'inscrire dans sa réalité. Fébrile, Jess pose une main sur le logo clignotant et se trouve sur-le-champ en connexion avec l'inénarrable Cmonderniémojanpier l'animateur du jeu. Après avoir alourdi l'atmosphère avec ses habituelles circonvolutions langagières, Cmonderniémojanpier annonce qu'il va lire une phrase que Jess doit continuer.

-
Il voit là-bas dans le lointain les neiges du Kilimandjaro, dit-il.
-
Elles te feront un blanc manteau où tu pourras dormir. Auteur : Pascal Danel. Interprète CJérome… 1966, ajoute Jess.

Même si Cmonderniémojanpier affiche un regard étonné, Jess n'a aucun mérite. Fred, son assistant nétique, a immédiatement compris la problématique et affiché la phrase.

Cmonderniémojanpier lance une publicité pour les manteaux blancs qui grâce à leur texture néo Morphéinisé assurent un sommeil parfait avant de poser la deuxième question.

-
Avant hier, les neiges du Kilmandjaro étaient réputés éternelles. Avec le réchauffement climatique, elles n'existent plus. Citez cinq objets, métiers ou idées qui, comme ces neiges existaient au début du siècle et ont aujourd'hui disparu.

Jess regarde son écran et lit les mots qui s'affichent :

-
Les ampoules à incandescence, le métier de laveur de carreaux, les annuaires téléphoniques, les cartes routières ou plans urbains…
-
Quatre… Plus qu'un mot et les portes du paradis s'ouvrent pour vous, dit Cmonderniémojanpier en accompagnant ses propos du sourire stupide qui séduit si bien les ménagères au QI de moins de 50.

Le temps défile. Jess panique. Elle frappe l'écran pour que son assistant étique s'active. Alors qu'il reste moins de deux secondes, elle hurle à son adresse :

-
T'es où là ?

À son étonnement, la musique indiquant le succès du candidat démarre. Jess croit à une erreur, mais Cmonderniémojanpier affiche toujours le même sourire pour dire :

-
Félicitations. Vous avez gagné. « T'es où là ? » est effectivement une phrase prononcée à chaque communication lors des débuts du téléphone portable. Elle a disparu des échanges lorsque la géolocalisation la rendit inutile.

Cmonderniémojanpier lui apprend par la suite ce qu'elle sait déjà. L'émission va réaliser trois de ses rêves. Ils peuvent être délirants, fous, ordinaires. La production réalise tous les rêves.

Jusqu'à aujourd'hui Jess pensait que cette émission était inepte car les rêves sont faits pour êtres rêvés. S'ils sont réalisés, ce ne sont plus des rêves. Mais, à cet instant, elle admet que retourner sa veste est peut-être une question d'hygiène mentale.

Toute la journée, les wall'cran de son bureau clignotent de manière inhabituelle. Tous ses amis, virtuofriends, connus à oublier, inconnus à connaître lui rappellent que leurs existences sont liées. Jess s'amuse de leur cour intéressée. Ils sont en effet persuadés que, comme tous les autres gagnants, elle va demander tout d'abord un euro sur la première case d'un jeu d'échec, le doublement sur la deuxième et ainsi de suite. Son deuxième souhait sera la jeunesse éternelle. Et le troisième de remplacer Cmonderniémojanpier.

A force d'entendre ces courtisans de pacotille, Jess est écoeuré par ces rêves trop convenus. De retour à la maison, elle annonce à son mari qu'elle n'adoptera pas les rêves standard. En l'entendant Alain est soulagé et inquiet. Soulagé parce que toute la journée il avait craint que Jess ne désire devenir un personnage public qui appartiendra à tout le monde mais plus à lui. Inquiet parce qu'il se demande comme sa femme peut rêver alors que les événements leur interdisent d'utiliser ce mot. Jess le rassure en disant :

-
Je rêve d'avoir un clone du chanteur Christophe. Ce vieux crooner de l'autre siècle me construirait des marionnettes avec de la ficelle et du papier et me rappellerait qu'hier on pouvait chanter des excuses à un professeur.

A peine a-t-elle prononcé ces mots que leur nano imprimante de maison se met en marche. Elle commence par cracher des petits robots, puis différentes pièces que ces robots assemblent. Une heure plus tard, une représentation très fidèle du chanteur Christophe est dans leur salon et se met à faire danser des mots bleus.

Les chansons défilant, Alain est de plus en plus mal à l'aise. Il ne sait pas que si Jess a rêvé d'avoir un clone du chanteur, c'est pour l'entendre chanter Aline.

-
J'avais dessiné sur le sable son doux visage qui me souriait...

À peine Le cœur d'Alain s'emballe et il déconnecte le clone avant le refrain.

-
Et j'ai crié, crié : "Aline !", pour qu'elle revienne. Et j'ai pleuré, pleuré, oh ! j'avais trop de peine, hurle Jess.

Jess et Alain se taisent. Tous deux se souviennent de ce mois de Juillet, cinq ans auparavant. Pendant des heures, ils regardaient depuis leur maison leur petite fille qui jouait sur la plage. Un jour, ils la cherchèrent du regard et ne la virent plus. Inquiets, ils se précipitèrent sur la plage.

Quelques heures plus tard la mer déposa sur la plage le corps de l'enfant.

-
Je rêve que cette ville disparaisse de notre champ de vision et laisse la place à la plage de notre maison bretonne d'il y a 15 ans, murmure Jess entre deux sanglots. La mer serait agitée. Aline jouerait. Elle rirait quand tu ne réussirais pas des pâtés de sable. Elle t'enterrait dans le sable. Tu t'agiterais quand elle te mettrait du sable dans les yeux. Elle râlerait parce que tu bouges tout le temps…

Alors que Jess continue à évoquer ce passé dépassé, la baie vitrée de l'appartement se transforme et l'image de la plage bretonne de leurs souvenirs apparaît. Progressivement, le bruit de la mer est couvert par les rires d'une enfant de six ans.

Jess et Alain se regardent étonnés et émus par la réalisation de ce deuxième rêve. Alors que cet hier heureux se conjugue de nouveau au présent, ils restent des heures à le revivre et s'endorment dans cette béatitude.

Pendant six jours, ils ne prononcent pas le moindre mot. Ils ont commis le crime de déconnecter du monde extérieur, mais, pour la première fois, ils ne se sentent nullement coupables.

Le septième jour, Jess tourne la tête et voit son mari. Alain ressemble à une momie desséchée. Elle le secoue, mais il n'a aucune réaction. Affolée, elle rebranche les connexions au réseau afin que ses vêtements testent son état et fournissent les premiers soins. Un pronostic alarmant s'affiche sur l'écran.

Jess affolée hurle :

-
Émission « qui veut gagner du bonheur », écoutez-moi. Je rêve que notre monde redevienne comme avant mes deux premiers souhaits.

Quelques secondes plus tard, le clone de Christophe commence à se désagréger. Le bruit de la mer diminue.Le wall'cran se pixellise pour faire apparaître la ville. Lentement, Alain reprend conscience et retrouve couleurs et vitalité.

Depuis cette aventure, Jess et Alain conjuguent leur vie au présent et dégustent chaque instant comme s'il était le plus précieux. Cet exercice leur a permis d'accepter de nouveau d'être heureux.Ils attendent un nouvel enfant et n'arrêtent pas d'inciter leurs amis, virtutofriends, connus à oublier, inconnus à connaître à faire de leur vie un rêve et avoir des rêves assez grands pour ne jamais les perdre de vue.

Vision télévisée Des souhaits ridicules de Charles Perrault

Crédit photo Flickr


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Anne-Caroline Paucot 2 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Dossiers Paperblog