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Mardi 9 décembre 2008, Portugal, l’ordinaire de l’extraordinaire

Publié le 15 décembre 2008 par Memoiredeurope @echternach

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Sur la couverture du livre, une sorte de canard ou bien une oie à crête de coq nous regarde, dressé(e) sur quatre pattes. La description aura sans doute de quoi surprendre tous ceux qui ne verront pas la photographie de l’œuvre. A l’intérieur de l’ouvrage j’étais persuadé qu’il y avait également des photographies. Mais en y regardant de près, après quelques jours, je n’en retrouve que deux. C’est comme si les autres avaient disparu. C’est donc que l’intensité des textes était telle que j’ai cru voir Rosa en compagnie de sa famille, ou devant les officiels du régime de Salazar, un peu moqueuse, ou encore dans l’obligation des bras de son meunier de mari. Mais les deux photographies restantes la montrent dans son atelier en 1960 et en 1974, bouleversant la logique de la création divine !

Mário Cláudio, prix Pessoa 2005, un écrivain qui approche les septante ans, a écrit une trilogie. Le premier ouvrage était consacré à Amadeo de Souza-Cardoso, un peintre, ami de Modigliani et Brancusi, ainsi que du couple Delaunay. Le second, à Guilhermina Suggia, une violoncelliste qui, me précise la biographie de l’auteur, a été la maîtresse de Pablo Casals. Je n’ai lu ni l’un, ni l’autre, mais je vais tout faire pour les trouver.

Celui ci tourne autour de la personnalité de Rosa Ramalho, devenue un symbole de la réalité (et du génie) du Nord du Portugal. Réalité pour la gauche, génie de l’essence nationale du peuple portugais pour les défenseurs du Portugal éternel.

Ce roman biographique (au sens des derniers livres de Jean Echenoz) a paru en 1988, l’année où la céramiste, ou pour dire mieux, la potière, aurait eu cent ans. Il aura donc fallu vingt années pour disposer d’une traduction française (Editions La Différence, Paris dans la série “Littérature portugaise”, traduction de Ana Côrte-Real et Pierre Léglise-Costa). C’est dire le cas que l’on fait dans la francophonie des grands écrivains portugais !

Car il s’agit bien d’un écrivain majeur. Sa manière de tourner en effet autour du personnage, comme un ethnologue relisant un carnet de notes ou réécoutant  un enregistrement, cohabite avec la voix de l’imaginaire, celle du mauvais génie qui habite les personnages dont on révèle les passions, bonnes ou perverses. Et ce génie là est historique. Il fait pleurer son héroïne à la lecture de la mort des souverains en 1908, il la fait témoin de la prise de pouvoir des militaires. L’auteur sait débusquer des traces d’une histoire commune dans la tête de personnages façonnés comme des fantômes.

Rosa est devineresse, autant que témoin, une femme qui a attendu la fin de ses devoirs d’épouse et de mère, pour replonger les mains dans la glaise.

« Le bruit courait, mais c’était un mensonge, que Salazar s’était adressé à Rosa en lui demandant : « Ces petits bonshommes c’est toi qui les fais, ma fille ? » et qu’elle lui avait répondu, éhontée et avec une fieffée friponnerie, à un point tel que le petit monsieur s’était éloigné faussement interloqué, mi-surpris, mi-amusé. »

Ecrire, ne vaut que par les mots. Ce sont eux qui poussent notre imagination, comme une roue, comme un cerceau. Les mots de Cláudio sont parfaitement essentiels. Ils pèsent le poids de la juste poussée qu’il nous faut pour respirer entre deux phrases, avant d’aborder le continent de la suivante. 

Et au milieu, un très beau conte de saint Jacques : « Les Maures s’étaient répandus partout, il y a longtemps, avec leur bouclier rond où allaient se ficher dans une sourde vibration, les flèches que l’on tirait contre eux. Ils dressaient leurs tentes qui avaient au sommet une bannière avec un croissant, et ils s’accroupissaient très concentrés dans leurs jeux de dés, quand ils ne priaient pas en chœur ou ne chassaient des perdrix ou ne plongeaient, soudain, tout simplement dans une rêverie sans but. Les Chrétiens s’énervaient en voyant une si grande et si active foule humaine, et ils s’armaient, s’embusquaient, embrassaient  beaucoup leurs crucifix, juraient, forniquaient, et s’arrachaient les cheveux, pensant toujours à Jésus-Christ. Et c’est à ce moment là que le grand saint Jacques, toujours soucieux de ses adeptes, imagina une ruse contre ceux de Mahomet, et la mit en pratique aussitôt. Et ne voilà-t-il pas que c’est grâce à ce fait, et à bien d’autres par lui concoctés, que, par un beau matin portugais à douze siècles de distance, l’auteur de ces notes volantes écrit les lignes ci présentes avec un stylo feutre. Donc, à chaque corne de ses chèvres, car l’apôtre aimait à s’adonner au métier de berger, il attache une torche de goudron noir en feu, croisa sa cape en castorine, arrangea son chapeau avec une coquille qui pendait du bord relevé, monta sur son destrier et se mit à trotter devant son troupeau. Pris de panique, les chiens de l’Islam s’étaient mis à fuir en débandade et à grand bruit, s’emmêlant dans les plis de leurs burnous, laissant tomber leurs sagaies et leurs dagues, piétinant leurs propres pépinières plantées avec tant de soins et de fatigues. Mais ils ne pouvaient pas, tellement ils étaient pressés de s’enfuir, ramasser et emporter avec eux toutes les richesses de leurs trésors. C’est pour cela, dit-on, qu’ils appelèrent Rosa, la meilleure de toutes, et lui offrirent une pâte jaunâtre en lui conseillant de la mettre sur le feu dans un quelconque récipient pour la faire fondre. Et elle garderait pour toujours le secret de cette troupe, brune et de blanc vêtue, qu’elle ne reverrait jamais, secret uniquement partagé par quelques monarques de sa cour en céramique, qu’ils ne propageraient jamais, c’est certain, étant, tous, tout à fait muets. »

Photographies  extraites du site pontoblogue.com


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