Magazine Journal intime

Jeux d'hiver

Par Pierre-Léon Lalonde
Une maudite belle tempête s’abat sur la ville. C’est vendredi, les bureaux se vident et l’heure de désappointe bat son plein. Montréal se gonfle de neige et d’impatience. Très lentement, elle déverse son flot de conducteurs à fleur de pot, vers les banlieues. Dans ce beau gros bordel métropolitain, les conditions déroutent. La radio parle de code rouge partout et d’au moins quatre heures d’attente pour l’intervention de la CAA. Pour les taxis, une soirée survoltée est à prévoir. Nuit de tir aux câbles à «booster», de patinage de fantaisie et d’abominables slaloms des neiges.
En plus du trafic normalement débile, il faut faire avec les camions de sel, ceux des vidanges et les chasse-neige, qui ont vite fait de réduire la largeur des boulevards. Comme chaque année, il y a ceux qui n’ont pas encore changé leurs pneus. Comme chaque année, il y a ceux qui ont oublié comment rouler sur cette affaire blanche-là! Une géante course à obstacles fait rage. Les trottoirs bondés sont de grosses patinoires et plusieurs piétons se risquent (et périls) dans les rues. Plus personne ne s’occupe des feux de circulation. Ça roule tout croche, ça tourne au vinaigre, la ville bouchonne. Une «belle immobilité», dit le gars de la radio.
Les autos parquées en ont jusqu’au milieu des portes. Ça pousse, ça pellette, ça pousse encore. Les balais et les grattoirs se font aller. Ça sent le dépourvu pis «l’avoir su, je serais pas viendu»! Je dois ouvrir ma fenêtre régulièrement pour secouer l’essuie-glace. On entend les avertisseurs des camions qui reculent, les moteurs refusant de démarrer et ce bruit particulier des pneus qui roulent à vide dans la neige.
Puis ça pousse encore. Et ça ressort la pelle. Et la charrue repasse.
«Y’en aura pas de facile», comme disait l’autre.
N’empêche que, si ça peut en décourager quelques-uns de venir en ville en char, ça sera toujours ça de pris. D’ailleurs, pourquoi ne laisse-t-on pas la neige en paix? Tout le monde en raquettes, en ski de fond, en traîneaux à chiens! Montréal la blanche, interdite aux chars pour l’hiver! Vous reviendrez au printemps!
On peut toujours rêver… Les cols bleus sont déjà à la tâche pour que tout le monde revienne le plus vite possible! Il faut bien que l’économie puisse continuer à rouler! Pour l’instant, ça roule pas fort. Plutôt à la va «comme je te pousse». Les accrochages se multiplient et plusieurs côtes se sont transformées en pistes de luge et bobsleigh. Un 4X4 s’est encastré dans un lampadaire dans la pente Atwater. Comme quoi le véhicule ne fait pas le conducteur.
Enfin bref. Je multiplie les courses en prêtant une oreille attentive aux péripéties de mes clients. La plupart déversent leur fiel sur cette saison maudite: «Crisse d’hiver! Maudite neige! C’est l’humidité! Putain d’température!». Je connais toutes les variantes du pleurnichage contre les intempéries. Il faut croire que chialer est le sport préféré des Montréalais. Fin psychologue sportif, j’encourage leurs vitupérations, j’épaule leurs récriminations, je supporte leurs protestations. En autant qu’ils ne me salopent pas la voiture et qu’ils paient à la fin du voyage, je suis prêt à endurer les pires doléances. Je sais que ça leur fait du bien de sortir le méchant. Lâchez-vous lousse! La consultation est incluse dans le prix.
La neige continue de tomber, la nuit tombe aussi. Ça change la manière de voir. Avec tout ce blanc, Montréal rayonne d’une lumière irréelle. Elle brille d’une nouvelle aura. Simplement magnifique.
Pourtant à, l’heure où j’écris ces lignes, il n’y a qu’une petite neige fine qui tombe. Même pas foutue de rester au sol! Il n’y a pas de bancs de neige, pas de luminosité incroyable, pas de gros bordel métropolitain.
Ça me gonfle et je m’impatiente. Je me sens comme un gamin qui attend de faire son premier gros bonhomme de l’année. Vite la neige, que je sorte ma gratte, ma pelle, mon balai! J’ai hâte de vous entendre chialer, aux premières loges derrière mon volant pour observer les braves affronter la saison froide. Pour voir les courageux d’hiver.
Inédit tiré du Volume Un

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