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Les gens qui se renient eux-même

Publié le 17 décembre 2008 par Hrvatska

Les gens qui se renient eux-mêmes

Bora Cosic dans un entretien pour H-alter : L'Holocauste est un thème quotidien en Allemagne, il n'y a pas un seul programme télévisé sans qu'il ne soit évoqué une fois au cours de la journée. Ici cela n'apparaît pas, tous font l'idiot tandis que Gotovina figure sur les murs ou alors la statue de Draza Mihailovic au milieu du ministère de la Culture de Serbie. L'arme principale des politiciens, ce sont les gens qui sont prêts à se renier eux-mêmes pour le compte d'une idée, d'une généralité qui n'existe pas du tout.

Lors de la quatorzième foire du livre de Pula, "La Foire du livre en Istrie 2008", Bora Cosic a présenté son nouveau livre intitulé "Le consul à Belgrade". Le fait même qu'il s'agisse d'un grand écrivain croate et serbe, que Cosic appartienne pleinement autant à la culture croate que serbe comme quelque chose de commun, mérite toujours un entretien. Nous avons discuté avec Cosic sur le rôle des écrivains et des auteurs dans les guerres balkaniques récentes, sur l'Europe, la Serbie contemporaine, les masses et la mission des écrivains.

Dans une interview récente dans la revue Tema vous avez déclaré que la responsabilité des écrivains a été enterrée par les guerres balkaniques. Qu'est-ce qui d'après vous a fait qu'un nombre significatif d'intellectuels et d'écrivains sur le territoire de l'ex-Yougoslavie aient endossé le rôle de bardes nationalistes ?

C'est l'affaire du destin. Il existe des circonstances lorsque les gens réagissent positivement et de manière constructive, en faveur du développement social, et il existe des situations où tout le milieu intellectuel sombre dans la boue, la fange de l'idéologie négative régnante. Pas mal d'auteurs ont plié le genou au début de l'ère hitlérienne. Dans la Russie soviétique il a existé une multitude d'écrivains médiocres qui s'étaient faits les apologistes du régime dictatorial ; seuls les plus grands se sont tenus non seulement du côté de l'expression littéraire moderne, mais aussi du socialisme démocratique. C'est ainsi qu'en Serbie et en Croatie il n'est resté que peu de gens non contaminés, non infectés, qui sont restés fidèles à l'esprit démocratique et planétaire ; avant tout qui sont restés fidèles à l'intelligence. Un Rade Konstatinovic ou un Bogdan Bogdanovic sont une rareté, mais une rareté précieuse ! Lorsque je me suis trouvé à Belgrade l'année dernière, j'ai réuni mes coreligionnaires à presque une seule table de café, mais cela m'a suffit.

D'un autre côté dans ce que l'on appelle l'Europe, dans les pays européens modernes, les écrivains n'ont plus aucune influence sociale, ils sont réduits à une fonction divertissante, purement esthétique. Quel est l'avenir de la littérature, sachant notamment que sans doute d'ici un certain temps cette situation prévaudra aussi entièrement dans nos contrées ?

Dans la littérature comme ailleurs il se produit des étapes cycliques. Il existe des périodes très stériles, improductives, puis surgit une renaissance dans laquelle tous sont très productifs. Ensuite vient une époque terne... Je pense qu'il ne faut pas s'inquiéter pour l'avenir et que de nouveaux Rilke, Musil, Svevo, Nabokov vont se forger... Mais avec de nouvelles formes d'expressions, naturellement.

Toutefois, nous ne pouvons nous attendre dans la période à venir à une large fonction sociale de la littérature, telle qu'elle l'a connue durant le XXe siècle, liée à différents mouvements d'avant-garde ?

On ne le sait pas exactement, je ne suis nullement un optimiste dans le sens où quoi que ce soit de ce que l'un d'entre nous fait puisse avoir la moindre influence sur les événements. Le temps des prophètes, le temps de ceux qui montent aux barricades avec des vers est irrémédiablement révolu. Ce n'est désormais plus qu'un rêve romantique. Mais les gens qui dans leur abnégation sont assis dans une petite pièce et qui écrivent quelque chose est bien plus significatif, cela peut être interprété par la suite, être admis comme modèle et donner matière à ce qui devrait être et de quelle manière. Il me semble que cela importe bien plus qu'un Majakovski qui a tonitrué de toute sa voix, en se faisant le protagoniste d'une révolution qui n'a fait que le trahir.

Vous avez une expérience européenne. Qu'est-ce que l'Europe représente et qu'est-ce qu'elle offre ? Tous les pays d'ici partagent, pour ainsi dire, une faute balkanique - nous sommes des Balkaniques, non démocrates, etc. Pourtant, même dans des pays tels que l'Allemagne, qui est passée par une terrible catharsis après Hitler, nous constatons des phénomènes tels que le renforcement du néonazisme. A quel point cette tutelle est-elle hypocrite, ou est-ce qu'entre eux et nous il existe tout de même un gouffre civilisationnel qu'il nous reste encore à franchir ?

Il faut être très prudent lorsque l'on parle de l'Est et de l'Ouest. Tout a ses forces et ses faiblesses. J'ai récemment écrit un livre sur l'Allemagne de l'Est. Nous tous dans les pays de l'Est, nous étions comme dans la République démocratique allemande - si ce n'est que nous, nous l'étions un peu moins, et que, disons, l'Albanie et la Roumanie l'étaient un peu plus. Mais le pivot de cette pression sur la vie humaine était la République démocratique allemande. Il se trouve que j'ai vécu l'année dernière dans l'ouest de l'Allemagne, à Cologne, où il n'y a eu aucune Honecker, et j'ai ainsi découvert une quantité de problèmes qui ne découlent pas d'une sorte d'ordre social ; je suis absolument certain que l'Allemagne actuelle est démocratique. Les néonazis n'y sont que marginaux, la possibilité n'existe pas comme ici que certains symboles passent sans être sanctionnés. Si un bonhomme porte un tee-shirt sur lequel figure non pas seulement une croix gammée mais aussi quelque chose de similaire, il est impossible qu'il ne soit appréhendé. Cependant, en dépit de cet ordre démocratique, il existe une série d'aberrations qui proviennent du mode de vie moderne, qui recèlent de grands pièges, quelque chose de difficile à élucider, et dans la vie de tous les jours il arrive que la personne soit rendue folle par une modernisation énorme ; l'homme sert les appareils et non pas l'inverse. Bien sûr, tout cela dépend de la façon dont quelque chose est accepté - de la manière.

Comment jugez-vous la situation en Serbie aujourd'hui ? Il semble que la Serbie actuelle ressemble à la République de Weimar - déconfite et frustrée, mais sans avoir vécu une catharsis, sans avoir affronté la réalité ?

Je ne cesse de répéter que c'est parce que la Serbie n'a pas vécu de défaite militaire au même titre que l'Allemagne. Lorsque l'heure est venue de capituler, Keitel avait dû signer la reddition devant Joukov. Cela Kadijevic ne l'a pas fait, bien au contraire ce monde-là se comporte comme s'ils avaient gagné la guerre, or ils ont perdu quatre guerres en quelques années. Le manque de catharsis repose là-dessus, et du coup le manque de conscience de ce qui s'est passé. Les Allemands d'aujourd'hui savent très bien ce qu'il y a eu et de quelle manière. L'Holocauste est un thème quotidien, il n'existe pas un seul programme télévisé entre treize et six que je regarde sans qu'une fois ce thème ne soit évoqué dans le courant de la journée. Par moments ce sont des discussions, des photographies de victimes ou des souvenirs de personnes ayant survécu, des drames, des films documentaires ou mis en scène, y compris ces quelques SS survivants qui tentent de relativiser la chose, mais là-bas cela ne fonctionne pas ! Ici cela n'apparaît pas, tous font l'idiot tandis que Gotovina figure sur les murs ou alors la statue de Draza Mihailovic au milieu du ministère de la Culture serbe.

Qu'est-ce qui fait qu'en quarante-cinq ans d'unité et de fraternité on ne soit pas parvenu à développer ce sentiment d'un nous commun, yougoslave, et que les masses aient très vite écouté les élites lorsqu'elles les ont excitées les uns contre les autres ? Les masses suivent toujours les élites, par conséquent cela aurait-il été à l'origine un crime des élites ?

Les masses sont malheureusement les masses. Il faut regarder ces images de défilés hitlériens, il s'agit absolument de foules en délire avec des personnes de belle prestance, en apparence décentes, des jeunes filles, des femmes, des hommes, des enfants, tous hurlent pour que lui les salue... C'est à se demander où ces gens se sont dissolus. Plus tard ils sont devenus quelque chose de tout à fait différent, lorsqu'en 45 ils arrachaient des pommes de terre et labouraient Unter der Linden afin de survivre, l'irréalisme total. Les masses ne sont pas un ensemble d'individus, elles font songer à des grains en vrac. Si l'on commence à séparer les grains, ce n'est qu'alors que l'on peut dire qu'un tel est tel et qu'un tel est ainsi. Une foule sur n'importe quelle place, dans une salle de congrès, pendant une assemblée de parti ou un meeting n'est qu'une petite tache, elle ne peut rien. Cette caractéristique du genre humain est très bien connue des politiciens et des manipulateurs. L'arme principale des politiciens, ce ne sont pas les bombes, mais bien les gens qui sont prêts à se renier pour le compte d'une idée, d'une généralité qui n'existe pas du tout.

Reprenant ce qui vient d'être dit, il apparaît souvent dans vos livres des années 90 une conscience séparée qui tente de reconstruire ce qui s'est passé, de s'affronter à la désintégration généralisée. Comment l'écrivain devrait-il se conduire dans une telle situation ? Se retirer dans une agréable tour d'ivoire ou influer sur la situation sociale ?

Cela dépend également de la mentalité d'un auteur. S'enfermer dans une tour subjective n'a pas grand sens à moins que l'individu ne crée une poésie abstruse ou un grand système philosophique, de sorte que tout ce qui est extérieur l'embarrasse. Mais même cette vaste entreprise spirituelle est contradictoire, car il se crée lui-même afin d'avoir ultérieurement un grand rôle. D'un autre côté, il ne faut pas adopter d'habitudes didactrices, sur ce point le rôle de Brecht a valeur de paradigme. Poète génial et homme de théâtre, il avait pourtant voulu enseigner au peuple comment il doit regarder la scène, comment il lui faut être ! Alors que dans sa vie personnelle il était plutôt brouillon, il courrait les filles, cela n'est pas immoral mais contredit son rôle de prêtre qui lève l'index et dicte le quoi et le comment dans l'existence. Cela, l'écrivain n'en a pas besoin, il lui faut tout d'abord se battre pour le bien de sa parole, de son style, pour la dignité formelle de sa littérature. Ainsi agira-t-il au mieux pour que certains lui emboîtent le pas, quand bien même ne serait ce qu'un amalgame de jeunes écrivains ou de gens qui ne recherchent pas une littérature triviale. En cela l'écrivain, sans qu'il s'y évertue, devient prophète.

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Source : H-alter, le 16 décembre 2008.


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