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La journaliste utile

Publié le 20 octobre 2008 par Infoguerre
Suite à notre éditorial "Claire Billet, reporter « à l’insu de son plein gré » chez les Talibans ?", Claire Billet a demandé à l’équipe d’Infoguerre un droit de réponse, le voici : Suite à votre édito du 2 Octobre, je me permets de réagir pour expliquer dans quel contexte les journalistes (français en particulier) travaillent en Afghanistan. Nombreux sont ceux qui passent, mais bien peu restent pour comprendre la complexité du conflit afghan. Encore moins nombreux ceux qui y vivent ou y ont vécu. Pour donner le maximum de clés aux auditeurs, aux téléspectateurs français, le journaliste doit rencontre toutes les parties engagées, que ce soit l’armée française, américaine, afghane ou les insurgés Taliban. Ce n’est pas un travail facile et on peut être tenté, à cause du danger, ou par facilité, de ne s’adresser qu’à l’une d’elle. Mais ça serait produire une information parcellaire et partiale qui nuit à la qualité de l’information. Si je ne trompe pas, notre pays (et sa population) s’est battue pour la liberté d’information et d’expression : refuser de tendre un micro à un insurgé Taliban serait une censure inacceptable. Par ailleurs, l’ « idiot utile », il ne faut pas se leurrer, est partout. Dans ce conflit comme n’importe quel autre, tous les acteurs utilisent les journalistes pour faire passer leur message. Tous les acteurs ont leur vérité à dire et leur propagande à diffuser. Le public est assez intelligent pour comprendre que personne ne s’adresse gratuitement à des journalistes. Couvrir un conflit est un travail compliqué, dangereux et les journalistes qui risquent leur vie, non pas pour un scoop, mais pour ouvrir les yeux sur une situation font simplement leur travail. C’est une bonne chose que Claire Billet ait répondu aux critiques qui ont été formulées à son égard sur le site Infoguerre. Ses arguments sont recevables si les journalistes font leur métier jusqu’au bout. Or force est de constater que ce n’est malheureusement pas le cas. La guerre du Vietnam si longtemps donnée en exemple comme démonstration d’une liberté de manœuvre des journalistes sur un théâtre d’opération militaire a démontré que les médias n’avaient filmé qu’une partie de la guerre, celle des Américains. La guerre  pratiquée du côté nord-vietnamien est un trou noir médiatique. Rappelons que les rares journalistes occidentaux qui ont pu filmer les troupes du Viêt-Cong du général Giap en action, étaient sélectionnés et contrôlés par les autorités communistes de Hanoi. Un journaliste doit savoir reconnaître qu’il n’est pas en mesure de faire correctement son métier et que cela a des conséquences directes sur sa manière de rendre compte de l’actualité. Un fait marquant de la guerre du Vietnam souligne l’importance de cette remarque : lorsque les commandos du Viêt-Cong s’emparent provisoirement de l’ex capitale impériale Hué lors de l’offensive du Têt en 1967, ils exécutent sans jugement plusieurs milliers de Vietnamiens. Cette information aura très peu d’échos dans la presse américaine et occidentale. Les journalistes présents au Vietnam n’avaient pas pu filmer ces scènes de massacre. C’était leur excuse pour ne pas donner à l’évènement l’importance qu’il avait. Lorsque le scandale de Mi Lai éclate au grand jour quelques années plus tard (des soldats américains massacrent des Vietnamiens dans un village), il fera la une des médias américains alors qu’il n’y a pas d’image de cet évènement. Deux poids, deux mesures. Dans le cas de Hué, on ne parle pas de crimes de guerre pour commenter les faits. Dans le cas de Mi Lai, on parle de crimes de guerre et on leur donne une résonance très importante dans les médias américains. Cette incohérence démontre que les journalistes ont beaucoup de difficultés à prendre du recul sur la finalité de leur travail. C’est le sens de notre éditorial sur les médias et la guerre. La guerre en Afghanistan présente beaucoup de similitudes avec la guerre du Vietnam dans le rapport aux médias. Les journalistes occidentaux qui couvrent cette actualité ne peuvent pas filmer l’autre versant de la guerre du côté taliban car lorsqu’ils paient les talibans pour les accompagner, ceux-ci les gèrent dans le cadre d’une opération de propagande à la manière des Nord-vietnamiens. Les journalistes ne peuvent pas filmer sur le vif et à l’improviste les talibans. En revanche ils peuvent faire parler des soldats de l’Otan sur leurs états d’âme et recueillir des critiques sur leur commandement ou leurs faux pas (cf. les deux missiles perdus lors d’une récente opération de l’armée française). Encore une fois, deux poids, deux mesures. Dans son droit de réponse, Claire Billet omet de signaler cette différence. Un journaliste occidental qui paie un intermédiaire pour filmer les talibans ne peut que filmer dans un cadre de propagande et non pas filmer en journaliste libre de ses mouvements et de ses choix. Le jour où les journalistes présents à Kaboul reconnaîtront cette évidence, on commencera enfin à aborder les questions de fond et à rendre compte de la réalité.

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