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Séance du 15/12/2008

Publié le 23 décembre 2008 par Colbox

Pseudopode
De la thermodynamique à la topologie
(De la pulsion au désir 3)

” Les pulsions du moi participent à la défense du moi contre son envahissement par la pulsion sexuelle” Freud, (”Troubles psychogènes de la vision dans la conception psychanalytique”, in ” Névrose, Psychose, Perversion 1)

En inventant la psychanalyse, Freud ne met pas seulement au point une pratique –celle de l’association libre, mais il indique aussi une théorie dont le point de départ pourrait être : tout symptôme n’est que l’expression d’un conflit psychique. Et plus précisément, le symptôme névrotique témoigne d’une inadéquation entre la libido –en tant que représentant de l’énergie sexuelle, et les exigences du moi. Pour Freud, le conflit est au cœur même de l’activité psychique humaine, et le symptôme est le produit du conflit entre les pulsions sexuelles et les pulsions du moi.
Entendons nous bien. La pulsion sexuelle n’est pas l’instinct sexuel, elle ne se réduit pas aux seules activités sexuelles mais elle rend compte de tout investissement libidinal inhérent à la préhension de la réalité. La pulsion n’est pas l’instinct parce qu’elle est la représentation, dans le psychique, de cette source continue d’excitation provenant de l’organique. Et cette représentation suppose une prise dans le signifiant.

La particulière immaturité biologique du petit être humain le livre corps et âme aux soins maternels. Les besoins fondamentaux ainsi comblés sont source de plaisir, ce qui introduit d’emblée la libido dans le fonctionnement psychique. C’est bien de sexualité dont il s’agit quand se distinguent, au cours de ce maternage, des zones particulières du corps qui deviennent autant de zones érogènes –c’est à dire à même de procurer une satisfaction particulière, celle de la pulsion sexuelle. On peut remarquer, avec Lacan, que ces premières zones érogènes (bouche, anus, œil, oreille) sont des structures de bords, qu’elles constituent des fentes, des ouvertures qui permettent la communication entre l’intérieur et l’extérieur du corps.
Dans les premiers temps, l’enfant n’a affaire qu’à des pulsions partielles qui peuvent ainsi affecter n’importe quel endroit du corps. La satisfaction sexuelle comme valeur ajoutée à la stricte satisfaction des besoins somatiques provoque un décollement entre la pulsion et la fonction sur laquelle elle s’appuie.
C’est ainsi que la satisfaction de la pulsion s’autonomise de la seule satisfaction des besoins. C’est ici qu’intervient l’ordre symbolique et la chaîne signifiante. Autrement dit, la sexualité humaine est inhérente à sa prise dans le signifiant, c’est l’aliénation fondamentale de l’être parlant.
“Le nouveau-né, en vérité, vient au monde avec la sexualité”, Freud, (in” Les explications sexuelles données aux enfants” en 1907). C’est le temps de l’autoérotisme.
Ces pulsions sexuelles partielles rentrent en conflit avec les pulsions du moi qui, elles, assurent l’intégrité de l’individu. Les pulsions sexuelles sont plus enclines à suivre le principe de plaisir, quand les pulsions du moi se plient plus volontiers au principe de réalité. “Les 2 principes coexistent tant bien que mal et souvent s’affrontent (…) En fait, la substitution du principe de réalité au principe de plaisir ne signifie pas une suppression du principe de plaisir, mais seulement une façon d’assurer celui-ci” indique encore Freud dans “Formulations sur les 2 principes du cours des événements psychiques” en 1911 (in “Résultats, idées, problèmes 1″). Ce dualisme pulsionnel est fondamental pour Freud, et c’est en grande partie pour régler ses comptes avec Jung et Adler qu’il écrit en 1914 “Pour introduire le narcissisme”. Pour aller vite, Jung remet en cause ce dualisme et plaide pour une énergie libidinale unique et universelle. Alfred Adler, lui, met en avant une force agressive universelle en lieu et place de la libido.
La notion de narcissisme s’impose à Freud après son travail sur Schreber (”Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa : le Président Schreber” en 1911). Sur le modèle du mythe grec du jeune narcisse, fasciné par sa propre image, le narcissisme désigne cette propension à prendre son propre corps comme objet sexuel. Il revient à Havelock Ellis, en 1898, d’avoir le premier utilisé l’expression “narcissus like” pour caractériser l’amour pathologique porté à sa propre personne, et Paul Nâcke, en 1899, reprenait le terme “narcismus” pour signifier une véritable perversion sexuelle.
L’analyse de la paranoïa du Président Schreber révèle une régression au narcissisme, allant jusqu’à l’abandon complet des investissements d’objet, et la reprise d’un mode de satisfaction autoérotique. Freud fait alors l’hypothèse du narcissisme comme stade intermédiaire entre l’autoérotisme et le choix d’objet : “Peut-être ce stade intermédiaire entre l’autoérotisme et l’amour objectal est-il inévitable au cours de tout développement normal” écrit-il dans “Le Président Schreber”. Hypothèse qu’il valide dans cet article sur le narcissisme : il généralise la notion de narcissisme pour en faire un moment originaire de la structuration de la vie psychique : “Tout d’abord, dans l’état de narcissisme, les énergies psychiques se trouvent réunies, indiscernables, c’est seulement avec l’investissement d’objet qu’il devient possible de distinguer une énergie sexuelle, la libido, d’une énergie des pulsions du moi”.
A l’encontre de Jung, seul le dualisme pulsionnel permet de rendre compte de l’autisme schizophrénique : la libido se retire des personnes et des objets extérieurs, et elle est apportée au moi. Ce surplus d’énergie des pulsions du moi explique les constructions délirantes, notamment celles centrées sur la personne propre du malade.
Ce processus de désinvestissement du monde extérieur et de concentration sur le moi est aussi à l’œuvre lors des maladies organiques douloureuses, état transitoire susceptible de survenir chez tout un chacun, comme dans le sommeil et le désir de dormir. Dans l’hypocondrie : “l’hypocondriaque retire intérêt et libido des objets du moi extérieur et concentre les 2 sur l’organe qui l’occupe”. En l’occasion, force est de constater que tout organe peut faire l’objet d’érogénéité –dans le sens où tout organe peut être investi par la pulsion sexuelle.
Si j’essaye de résumer la conception freudienne à ce moment de son élaboration théorique, à l’autoérotisme primordial succède le narcissisme primaire. C’est un progrès, un passage de l’indifférenciation psychique à une première conscience de soi. Progressivement, les pulsions partielles indifférenciées, représentants de l’énergie vitale organique, se distinguent en pulsions d’autoconservation du moi et pulsions purement sexuelles, pulsions objectales qui prennent le corps propre comme objet : “Les pulsions sexuelles s’étayent d’abord sur la satisfaction des pulsions du moi, et elles ne se rendent indépendantes que plus tard”
Le passage de l’autoérotisme au narcissisme reste énigmatique pour Freud : “une nouvelle action psychique doit venir s’ajouter à l’autoérotisme pour donner forme au narcissisme”. .
Il reviendra à Lacan de résoudre ce point de butée de l’élaboration freudienne. Avec le stade un miroir, en effet, se construit une image de soi qui apparaît comme une première ébauche du moi : “L’Urbild, qui est une unité comparable au moi, se constitue à un moment déterminé de l’histoire du sujet, à partir de quoi le moi commence de prendre ses fonctions. C’est dire que le moi humain se constitue sur le fondement de la relation imaginaire. (…) Dans le développement du psychisme, quelque chose de nouveau apparaît dont la fonction est de donner forme au narcissisme. N’est-ce pas marquer l’origine imaginaire de la fonction du moi ?” (in “Les Ecrits Techniques”). Ainsi, le stade du miroir apparaît comme ce qui va permettre le passage de l’autoérotisme au narcissisme.
Par la suite, le développement psychique se poursuit par les investissements d’objet. Freud donne une explication strictement économique de ce progrès vers la libido objectale, dans le sens où le trop plein d’énergie dans le moi est pathogène : “On dirait qu’au-delà d’une certaine mesure, l’accumulation de la libido ne peut plus être supportée. Il est permis de supposer que si la libido vient s’attacher à des objets, c’est parce que le moi y voit un moyen d’éviter les effets morbides que produirait une libido accumulée chez lui à l’excès” écrit Freud dans la “Conférence 26″.
Pour autant, l’empreinte narcissique demeurent dans les investissements d’objets, puisque c’est sur le modèle des pulsions du moi que les pulsions d’objets se développent : “Nous nous formons ainsi la représentation d’un investissement libidinal originaire du moi; plus tard une partie en est cédée aux objets, mais, fondamentalement, l’investissement du moi persiste et se comporte envers les investissements d’objet comme le corps d’un animalcule protoplasmique envers les pseudopodes qu’il a émis”. Avec Lacan, nous dirons que nous investissons les objets, la réalité extérieure sur le modèle de l’image unifiante du corps perçue à travers l’expérience du miroir : “C’est l’image de son propre corps qui est le principe de toute unité qu’il perçoit dans les objets. Or, de cette image même, il ne perçoit l’unité qu’au dehors, et d’une façon anticipée. Du fait de cette relation double qu’il a avec lui-même, c’est toujours autour de l’ombre errante de son propre moi que se structureront tous les objets de son monde” (in “Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse”).
Dès lors, le passage du narcissisme aux investissements d’objet n’est plus simplement une nécessité économique, mais aussi un fait de structure, puisque c’est dans l’autre, l’autre du miroir que le sujet reconnaît son unicité. C’est comme premier objet en quelque sorte que le moi émerge de l’expérience du miroir, permettant ainsi l’investissement libidinal de ce moi de la phase narcissique; mais c’est aussi sur ce modèle de l’image de soi que le sujet investi les objets.

Dans cette dynamique autoérotisme- narcissisme- objets, il y a un reste que nous avons déjà étudié les années précédentes, notamment à propos de l’expérience du bouquet renversé. Ce reste, Freud l’appelle ici l’estime de soi, responsable du refoulement des motions pulsionnelles susceptibles d’entrer en conflit avec certaines exigences du moi. Freud décrit une instance idéale, héritière du narcissisme primaire : “Ce que l’homme projette devant lui-même comme son idéal est le substitut du narcissisme perdu de son enfance, en ce temps là, il était lui-même son propre idéal”.
Dans ce texte, Freud peine à faire la distinction entre l’idéal du moi et le moi idéal : “C’est à ce moi idéal que s’adresse maintenant l’amour de soi dont jouissait dans l’enfance le moi réel” d’une part, et d’autre part “L’idéal du moi a soumis à des conditions sévères la satisfaction libidinale avec les objets, en faisant refuser par son censeur une partie de cette satisfaction, comme inconciliable”. Ce qui plus tard, pourra s’éclaircir d’un moi idéal comme représentation imaginaire dotée de toutes les vertus du narcissisme primaire; et d’un idéal du moi comme référent symbolique assurant la conformité aux valeurs des instances parentales et sociétales.

Le narcissisme secondaire, quant à lui, se comprend comme la réactivation du narcissisme primaire par abandon des investissements objectaux lors des processus pathologiques.

Avec cette introduction au narcissisme, que lui imposait la clinique de la psychose, Freud met à mal sa propre théorie des pulsions. L’investissement libidinal du moi remet en cause la première distinction entre pulsions du moi, d’autoconservation et non sexuelles; et pulsions sexuelles vouées à l’érotisme et à la reproduction. Le glissement s’opère donc au dualisme entre pulsions du moi et pulsions d’objet, toutes 2 pouvant trouver leur source énergétique dans la libido.
C’est dire si la métaphore énergétique des débuts trouve ici sa limite. Et le génie de Freud, c’est d’introduire dans ce texte les dimensions diachroniques et topologiques dans le développement de la vie psychique pour dépasser cette impasse. Diachronie par le repérage du narcissisme primaire comme stade intermédiaire entre l’autoérotisme et le stade objectal, avec toutes les articulations que nous avons tentés d’éclairer aujourd’hui; et topologie par l’invention d’instances idéales, réglant le rapport du sujet à lui-même, à ses objets et à son environnement. C’est-à-dire que nous sommes passés d’une logique de conflit, à une conception dynamique et spatio-temporelle de la vie psychique.
Néanmoins, manque toujours une théorie des pulsions qui tiendrait compte de ses remaniements, et c’est à quoi Freud travaillera dans la foulée, et c’est ce que nous verrons la prochaine fois.

Christian Colbeaux (15/12/08)

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