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Turquie : le pardon ou la reconnaissance

Publié le 12 janvier 2009 par Memoiredeurope @echternach

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Finalement, à ma grande surprise, la nouvelle est restée très discrète. J’ai pourtant gardé de côté l’article du Monde pour en parler le temps venu. « En quatre jours, plus de 13.000 Turcs ont signé la pétition lancée, lundi 15 décembre, sur internet. « Ma conscience ne peut pas accepter que l’on reste indifférent et que l’on nie la « grande catastrophe » subie par les Arméniens ottomans en 1915, dit le texte d’introduction. Je rejette cette injustice et pour ma part, je partage les sentiments et les peines de mes frères et sœurs arméniens. Je leur demande pardon. »

On comprendra je pense pourquoi j’y reviens ce soir où des massacres se poursuivent à quelques centaines de kilomètres. Mais en dehors de toute comparaison, qui reste plus de l’ordre du symbolique, je n’ai pas pu mettre de côté les grandes difficultés que j’ai rencontrées pour travailler en Turquie, ou en impliquant la Turquie dans les itinéraires culturels, depuis le début des années quatre-vingt dix, quand nous avions réussi à impliquer ensemble des experts de la soie, turcs, grecs et des macédoniens de l’ex-République yougoslave de Macédoine. Et de les faire venir ensemble dans l’Espagne andalouse ou dans les Cévennes françaises.

La radicalisation des positions, l’affrontement des extrêmes, les sursauts réguliers de durcissements à Chypre, le comportement vis à vis des députés d’origine kurde et vis à vis de la presse, ont laissé ce pays sur la laisse de la marée, abandonné pour nous.

J’y compte pourtant des amis et j’en apprécie avec passion la littérature, depuis Nâzim Hikmet, en passant par Yachar Kemal et tous les écrivains stambouliotes qui sont chers au cœur de Orhan Pamuk : Tanpinar et Yahya Kemal.

Ces ouvrages me font revivre des souvenirs qui datent déjà de 1974 quand j’avais eu la bonne idée de vouloir connaître ce pays alors que se déclenchait la guerre de Chypre.

J’en ai donc apprécié la beauté et la violence avec fascination et j’ai appris à comprendre la nostalgie un peu guindée, née dans le passage de l’Empire à la République laïque, puis de la République à un Islamisme ambigu.

J’en ai vécu les prolongements historiques autour de la Méditerranée et dans les pays qui ont connu, en Europe, la domination ottomane, tout comme dans l’Asie centrale et le Caucase des pays turcophones.

Mais pour de multiples raisons qui font à la fois que je suis partisan – pour la réalité historique – de l’entrée de la Turquie dans le cercle de l’Union Européenne, après son entrée il y a soixante années au sein du Conseil de l’Europe, j’ai suivi avec tristesse la manière dont l’Ambassade de Turquie a Strasbourg a constamment combattu toute référence à la « grande catastrophe », (pour reprendre cette expression arménienne - “Medz Yeghern” employée dans la pétition), jusque dans les termes employés par les experts qui ont présenté dans leur rapport l’étude de la politique culturelle de l’Arménie. Un rapport qui n’est toujours pas accepté par le Ministère de la Culture de la Turquie, tant qu’il est fait référence explicite au génocide.

A l’origine de cette campagne de pardon, un économiste, Ahmet Insel, un professeur de sciences politiques, Baskin Oran, un spécialiste des questions européennes, Cengiz Aktar et un chroniqueur Ali Bayramoglu. Inutile de préciser les insultes et les menaces physiques dont ils ont été l’objet. Ils sont stipendiés à la mesure de leurs prédécesseurs, Elif Safak, Orhan Pamuk ou Baskin Oran qui avaient mis le doigt là où la mémoire saigne. Il est vrai qu’il est question d’un million et demi de morts.

Si cette nouvelle n’a été au fond vraiment diffusée et discutée que par et dans des blogs ou des forums, ce qui tend à prouver que la visibilité passe par les interstices, le livre que Gérard Chaliand a publié en 2003 n’a pas connu plus de médiatisation. (Mémoire de ma mémoire, récit Julliard).

Ce spécialiste des conflits a éprouvé les plus grandes difficultés à parler et à écrire sur ses grands-parents. 

« Maintenant que tout le monde est mort, il est temps de se souvenir. Je suis, bon gré mal gré, héritier d’un peuple massacré, d’un pays à peu près aboli sur les cartes. J’ai longtemps détesté ces visages de vieilles, vêtues de noir, ressassant un passé de désastre.Mes jeux de l’enfance, avec mon cousin, ont été des rêves de vengeance guerrière. Plus tard, j’ai refusé de prendre en charge l’irréparable. Adieu, j’allais recommencer une histoire neuve, sans les traces de la tribu et le cercle des vieilles égrenant la douleur…

Je me souviens de l’une d’entre elles qui contait, en se balançant, la même scène, lorsque, d’un seul coup, elle avait perdu toute sa famille. Elle caressait, du pouce, une clef qui pendait à sa ceinture, celle de sa maison, là-bas, dans ce monde décimé qui n’était plus qu’un autrefois, obsédant de douleur. Je ne sais rien de la scène brutale qu’elle racontait. Je me souviens de son visage tragique, du murmure de sa voix. »

Ce livre juge avec des mots, avec un sens épique, avec beaucoup de poésie aussi, même si cela sonne étrange et respire à chaque page la difficulté de dire vrai.

Mais Agnès Varda termine son dernier film en disant: il faut se souvenir tant qu’on est vivant. 


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