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La création de l'État d'Israël et son impact sur les modes de perception du Proche-Orient

Publié le 13 janvier 2009 par Theatrum Belli @TheatrumBelli

On n'expliquera jamais assez combien la création de l'État d'Israël a pu influencer les divers modes de perception de l'histoire du Proche-Orient, qu'il s'agisse des notions de la temporalité, de l'espace ou du sujet historique. La complexité du mouvement de revendication de la Palestine par certaines personnalités européennes de confession juive, à la fin du XIXe siècle, sous l'étiquette de Mouvement sioniste, puis la création de l'Etat d'Israël au milieu du XXe siècle, ont contribué à solidifier des langages historiques contradictoires et à jeter encore plus de confusion dans les vocabulaires et les concepts employés. C'est ainsi que la revendication, puis la mise en place sur le sol palestinien, d'un État réclamant de la religion et de la mémoire collective juives sont perçues dans la conscience historique européenne et la culture politique qui en découle comme un phénomène quasinaturel et biologique. Les deux mille ans de rupture et de discontinuité, le peuplement du territoire palestinien, y compris dans les temps bibliques, par d'autres communautés ou tribus que celle des antiques Hébreux, la disparition de l'hébreu en tant que langue vivante : toutes Ces données objectives n'ont pas constitué un obstacle l'entreprise de restauration de l'État d'Israël. Certes le récit le montrera, l'entreprise ne fut pas aisée, compris au sein des communautés juives restées attachées à l'orthodoxie religieuse pour qui le retour en Terre promise doit obligatoirement se faire par l'intervention divine et non par celle des hommes.

Mais au fur et à mesure que le projet de retour juif en Palestine prenait consistance, puis que l'État d'Israël naissant parvenait, non seulement à se défendre avec succès contre ses ennemis, mais à conquérir de nouveaux territoires, les schémas d'histoire sainte biblique refaisaient surface dans la mémoire collective de l'Europe laïque. Temporalité antique, de nature biblique, confinée jusque-là dans la dimension religieuse et mystique de la conscience européenne, et temporalité moderne du XXe siècle, vécue sur le mode séculier d'un monde "religieusement désenchanté", entraient en collision, provoquant un dérèglement des catégories conceptuelles de saisie de la réalité historique et de la nature des événements se déroulant au Proche-Orient.


"Israël fait colonial ?", comme devait oser l'écrire Maxime Rodinson en 1967 (1), ou Israël "accomplissement de l'Histoire", perfection de la volonté divine, telle que manifestée depuis l'origine des temps et que l'orgueil humain s'efforce de nier: cette collision des temporalités n'a pas fini de brouiller la lecture des évènements contemporains du Proche-Orient, leur mise en contexte.

À nouveau, cependant, il s'agit de savoir si la religion fonde la nationalité, si des communautés, enracinées depuis des siècles dans des terreaux culturels et géographiques divers, sont de par leur seule appartenance à une origine religieuse commune, une même "race", un même "peuple", une même "nation", telle que décrite dans les histoires anciennes, livres de la Bible ou autres témoignages. Les Polonais, les Russes, les Allemands, les Irakiens, les Égyptiens, les Marocains ou les Yéménites de confession juive forment-ils une seule et même, communauté dont les racines plongent dans l'Antiquité biblique ? Ces communautés sont-elles vraiment une descendance directe des "tribus d'Israël" décrites dans la Bible sans que deux millénaires d'histoire n'aient fait leur œuvre ? Le judaïsme est-il une nationalité ou ce que l'on peut appeler une "religion nationale" dont les limites ne dépassent pas un groupe ethnique donné ? A l'origine des deux autres monothéismes, le christianisme et l'Islam, à vocation universelle, le judaïsme serait-il seul resté fixé sur un même groupe ethnique immuable par ses caractéristiques majeures depuis l'Antiquité (2) ? Ou bien le judaïsme serait-il le modèle de type universel où religion et nationalité se confondent, quels que soient les efforts modernes des rationalistes et des laïcs à séparer l'identité religieuse de l'identité nationale, à construire l'État moderne sur l'utopie positive d'une citoyenneté ouverte à tous ?

Dans ce cas, l'approche de l'observation du Proche-Orient à travers le prisme de l'anthropologie religieuse, focalisée jusqu'ici sur l'Islam et les "minorités", devient à nouveau pertinent. L'accueil du judaïsme, comme sujet actuel de l'histoire au Proche-Orient, supprime la discontinuité historique, puisque le "peuple d'Israël", notion biblique, aurait conservé le lien spirituel avec la terre de Canaan ; mais, dans ce cas, c'est alors la continuité historique de la Palestine "arabe" depuis le VIIe siècle qui est effacée de la mémoire collective européenne. Dans cette optique où le sens originel et primitif des mots reprend sa force, l'Islam devient lui aussi "nationalité", les Arabes du XXe siècle sont pareils à ceux du VIIe siècle, des nomades du désert où est né l'Islam et qui ont conquis et "islamisé" des territoires qui n'étaient pas les leurs. Juste retour de "l'histoire", la terre d'origine du premier monothéisme, le judaïsme, revient au "peuple d'Israël".

Ainsi les temporalités sont-elles totalement télescopées, la reconstitution historique de l'événement, que l'on pouvait croire sortie de ses origines mythologiques religieuses depuis le siècle des Lumières, quitte l'approche profane pour regagner le berceau de l'histoire sainte. Dans la culture européenne, la revalorisation du judaïsme, après les siècles d'antisémitisme et les horreurs de l'Holocauste qui permettent ces basculements historiques, marque une renaissance assez remarquable de la mémoire religieuse, refoulée par les derniers siècles de rationalisme et de développement de l'esprit laïc. L'antisémitisme est combattu avec vigueur ; le judaïsme, humilié et abaissé durant des siècles en Europe, est remis à l'honneur comme source essentielle du christianisme. Dans ce grand mouvement qui modifie profondément le fonctionnement de la culture européenne, et donc les modes de structuration de la mémoire collective, s'efface la perception autrefois si prégnante des racines gréco-romaines comme fondatrices de la Renaissance et de la modernité de la culture européenne. Elle cède la place à la perception nouvelle de racines dites "judéo-chrétiennes", là où durant des siècles la mémoire collective chrétienne n'avait Construit que des images de rupture radicale avec le judaïsme, excluant tout patrimoine commun.

Jusqu'ici, dans l'histoire de la religion chrétienne le terme « judéo-christianisme » servait à désigner les sectes orientales qui, durant les deux premiers siècles du christianisme au Proche-Orient, ont tenté la synthèse entre l'enseignement du Christ et judaïsme. L'existence et l'histoire de ces sect n'étaient connues que par les historiens spécialistes de la période des origines du christianisme ou par les théologiens. En fait, la culture européenne, même dans sa composante religieuse, s'est largement construite en opposition à la lecture de la Bible et de le Torah par le judaïsme et en opposition aux différents christianismes orientaux, qu'il s'agisse des doctrines byzantine, monophysite ou nestorienne. L'invocation de racines judéo-chrétiennes est donc un mode de saisie tout à fait nouveau dans cette culture, correspondant à un changement majeur de sensibilité lié aux événements dramatiques de la Seconde Guerre mondiale. Ce changement réintroduit, de façon paradoxale, l'espace proche-oriental dans la mémoire collective européenne, non point à partir du socle du christianisme oriental qui a fondé les premières Églises, mais à partir du seul judaïsme. La rupture de mémoire que nous avons constatée vis-à-vis du christianisme oriental reste donc entière. Cet acteur majeur de l'histoire religieuse et politique du Proche-Orient continue d'être absent de la vision historique européenne. Bien que la Palestine soit le berceau du christianisme, la réintégration de l'espace proche-oriental dans la culture occidentale ne se fonde pas sur ce fait historique, mais bien sur la mémoire du judaïsme (3). Le paradoxe n'est qu'apparent car, comme nous le verrons au cours du récit, le projet de "foyer national juif" en Palestine, conçu par la diplomatie britannique en 1917 sous l'influence des dirigeants sionistes, deviendra tout au long du siècle une entreprise dont les racines profondes se trouvent dans la vigueur des idées et philosophies nationalistes européennes. Les grands acteurs du mouvement sioniste seront des hommes pétris de culture et d'idéaux européens et la consistance de plus en plus forte que prendra le projet de création d'un État pour les juifs en Palestine sera rythmée par le déroulement des grands événements de l'histoire européenne, en particulier la "destruction des juifs d'Europe" (4) aux mains du nazisme et de ses alliés.

Ainsi la saisie du temps, comme celle de l'espace, est-elle totalement transformée dans la perception du Proche-Orient par la culture européenne. Le projet de création d'un foyer national juif, puis la consécration d'un État se réclamant du judaïsme au cœur de l'espace proche-oriental, sont stimulés par l'évolution de la culture européenne, notamment dans l'aspect séculier dont se réclame à l'origine le mouvement sioniste, considéré pourtant longtemps comme hérétique par le judaïsme orthodoxe. Le succès de cette évolution entraîne, à son tour, au fur et à mesure de sa consécration, une mutation profonde de la sensibilité culturelle occidentale qui l'a portée. Histoire européenne et histoire proche-orientale, entraînées dans un mélange difficile de temporalités divergentes et d'espaces croisés, sont liées par une série d'ambiguïtés conceptuelles, donnant naissance à des langages historiques où le sens des mots n'est plus le même et où les catégories de l'entendement sont radicalement opposées.

De l'autre côté de la Méditerranée, en effet, le bouleversement palestinien et le basculement de l'identité de ce territoire ne produisent pas moins d'effets sur la culture arabe que sur la culture européenne. Les interprétations de cet événement majeur sont évidemment tout autres et notre récit tentera de les décrire avec une certaine précision. La pensée arabe qui s'émancipe progressivement de la pensée religieuse au XIXe siècle sous l'impact des idées européennes, puis le nationalisme séculier qui se développe au XXe siècle, stimulé par l'effondrement de l'Empire ottoman et l'abolition du califat en 1924, perçoivent d'abord le projet de foyer national juif comme un instrument, parmi d'autres, de l'offensive européenne en Orient arabe. La décolonisation en marche avec les indépendances, la liquidation des intérêts économiques si bien symbolisée par la nationalisation du canal de Suez, ainsi que la solidarité des pays nouvellement indépendants concrétisée par la création du Mouvement des non-alignés et l'appui de l'Union soviétique, dont l'influence et le prestige augmentent sur la scène internationale : tous ces facteurs contribuent à minimiser dans la conscience arabe l'importance de l'événement et sa complexité.

Le sionisme est classé comme une forme attardée d'impérialisme qui sera immanquablement vaincu par l'anti-impérialisme en pleine expansion dans le monde. Pour éviter toute accusation d'antisémitisme, la culture du nationalisme arabe prendra soin de distinguer entre antisionisme et antisémitisme. En 1975, dans une conjoncture diplomatique particulièrement favorable, les pays arabes réussissent à faire passer à l'assemblée générale des Nations unies une résolution assimilant le sionisme à une forme de racisme. La création de l'État d'Israël est donc perçue, de façon générale, comme un événement incident, une attaque de l'impérialisme européen qui a pratiqué en Algérie, en Afrique du Sud, en Rhodésie des colonisations de peuplement similaires. Les changements de la scène internationale et le développement, du droit des peuples à la souveraineté territoriale, qui leur a été ravie par les puissances européennes conquérantes, confirment la perception arabe que le phénomène israélien est passager.

La mémoire collective des sociétés du Proche-Orient garde vivace le souvenir des nombreuses invasions subies par la région au cours de sa longue histoire, dont certaines ont été éphémères. Les croisades sont évoquées, dès cette époque, mais plus de façon allégorique que dans le cadre d'une perception historique généralisée de type religieux. Il n'y a pas encore de mobilisation identitaire sur le mode du nationalisme religieux. Les mouvements de résistance palestiniens sont animés par un univers culturel anti-impérialiste et laïc. Le but recherché par la lutte armée est la réalisation d'une Palestine laïque et démocratique où juifs, chrétiens et musulmans palestiniens jouiront des mêmes droits.

Pourtant, divers facteurs feront glisser l'analyse de l'événement israélien d'une perception de type profane à une perception de type religieux. La mutation sera incontestablement accélérée par le chaos libanais où s'est enfermée la résistance palestinienne que l'armée israélienne vient cueillir en 1982 en assiégeant Beyrouth et en obtenant la diaspora de l'O.L.P. et de ses combattants aux quatre coins du monde arabe. Désormais, l'univers culturel de l'anti-impérialisme est mort. L'impact de la révolution religieuse iranienne sur les sociétés arabes, le choc de l'invasion de l'Afghanistan par l'Union soviétique, alliée traditionnelle des mouvements de libération nationale du tiers monde, les diverses formes d'instrumentalisation de la religion dans le cadre des efforts occidentaux pour freiner l'expansion de l'idéologie marxiste, sont autant de facteurs qui vont encourager cette mutation. La montée du "désenchantement" en Occident même sur les grandes idéologies qui se sont voulues rationalistes et laïques ouvre aussi le champ au retour du "religieux" dans les cultures européenne et américaine qui dominent et orientent la culture universelle. Ce climat ne manque pas d'affecter l'humeur des sociétés du Proche-Orient si ouvertes depuis le début du siècle passé sur les influences intellectuelles occidentales.

Du côté arabe, l'effondrement de la perception profane des événements historiques facilite la montée de l'antisémitisme comme facteur de rationalisation d'un phénomène israélien qui se révèle de plus en plus comme un fait historique "lourd". En effet, pour les Arabes, la capacité de l'État d'Israël à ignorer les principes du droit international et, en particulier, ceux liés à l'obligation de "décolonisation", que l'Occident lui-même a mis en œuvre, tend à créditer les croyances antisémites européennes. Aux yeux d'une pensée qui perd ses référents modernes nouvellement acquis, la conviction antisémite d'une "conspiration" juive contre les autres sociétés n'apparaît pas aussi mythologique et irrationnelle que le dit désormais la culture occidentale. Ainsi, au moment où l'Europe lutte avec vigueur contre l'antisémitisme et ses bases mythologiques, le monde arabe, qui en avait été jusque-là immunisé, ne trouve pas d'autre recours que de se saisir de ces bases pour tenter une rationalisation de ses échecs successifs à liquider ce qui est perçu comme un héritage du colonialisme européen, aujourd'hui massivement soutenu par les États-Unis. En réalité, c'est ce soutien qui fait d'Israël la plus grande puissance militaire du Proche-Orient pouvant se permettre de ne pas appliquer les lois internationales et les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Il sera alors aisé de penser que le gouvernement des États-Unis est lui-même aux mains des groupes de pression pro-israéliens qui agissent dans le cadre d'un "complot" permanent contre les Arabes et les Américains, complot visant à empêcher toute entente entre cette grande puissance et ses alliés arabes du Proche-Orient.

L'expansion des idéologies de type islamiste, stimulée par une conjoncture aussi favorable, appauvrit dangereusement l'univers culturel des Arabes qui bascule dans l'identitaire exclusif et hégémonique de type religieux. Ce basculement est d'ailleurs à la mode dans la culture européenne où la renaissance du judaïsme place Israël, son origine et son destin, au centre d'une préoccupation fondamentale du fonctionnement de la mémoire collective européenne, traumatisée par l'ampleur des horreurs à l'endroit des communautés juives européennes durant les années de barbarie nazie. Là où la culture européenne verra dans la création de l'État d'Israël un juste accomplissement de l'histoire, les mouvements islamistes ne verront qu'une croisade conjointe du judaïsme et du christianisme, autrefois ennemis irréductibles mais désormais alliés contre l'Islam et les musulmans. La sauvagerie de la guerre du Golfe pour la population irakienne puis l'échec des accords d'Oslo à mettre un terme aux souffrances palestiniennes et aux occupations des territoires libanais et syrien, confortent cette nouvelle vision de l'histoire. La présence militaire américaine et occidentale massive qui s'est installée au Proche-Orient depuis 1990 entame une dépossession de l'espace, après celle de la Palestine.

L'espace du Proche-Orient arabe est contrôlé et modelé par des puissances extérieures à la région. Plus que jamais, les indépendances peuvent apparaître factices, les sociétés arabes du Proche-Orient étant retombées sous la domination étrangère. Cette dernière peut ainsi sembler continue depuis l'installation de la domination mamelouke, puis ottomane et européenne. Le langage profane perdu, le vieux langage islamique renaît, celui de l'histoire religieuse, de la lutte sans merci entre les "infidèles", croisés de l'extérieur ou dirigeants corrompus de l'intérieur, et les "croyants" disposés au martyre pour faire triompher le règne de la loi de Dieu.

Plus que les États arabes, le sujet de l'histoire au Proche-Orient peut être aujourd'hui le tandem que forment les États-Unis et Israël qui contrôlent l'espace et sont les acteurs majeurs du destin de la région. La temporalité, elle, peut se jouer au niveau du développement spectaculaire des technologies militaires conventionnelles utilisées au Proche-Orient dans les successions de guerres où l'Europe et les États-Unis ont toujours été impliqués ; elle peut aussi être vécue dans une temporalité religieuse renouvelée par l'émergence d'un État se réclamant du judaïsme et d'un "réveil de l'Islam" qui s'opposerait à ce renouveau dit judéo-chrétien de l'Occident dont la Palestine israélisée redevient un espace culturel privilégié.

Georges CORM

In Le Proche-Orient éclaté 1956-2007


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