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En guise d'hommage à Maurice Chappaz

Publié le 18 janvier 2009 par Francisrichard

En guise d'hommage à Maurice ChappazLe 15 janvier dernier Maurice Chappaz s'en est allé au Père Eternel. A l'occasion de sa disparition Bertil Galland a écrit un magnifique article d'adieu dans 24 Heures ( ici ).  


Il y a un peu plus de sept ans, le 22 décembre 2001, je consacrais mon émission de Radio Silence ( ici ) à son « Evangile selon Judas » [cette émission n'est plus en ligne depuis longtemps], que les éditions Gallimard venaient de faire paraître. C'est le script de cette émission - qui durait quinze bonnes minutes - que je publie ci-après en guise d'hommage.


Hier après-midi j'ai traîné mes guêtres à la FNAC et chez Payot, à Lausanne. Aux rayons consacrés à la littérature suisse, pas un volume de Maurice Chappaz...


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Maurice Chappaz n'est connu en France que par des initiés ou par ceux, peu nombreux, qui s'intéressent à la littérature romande. Qui ne se limite pas à Ramuz, Jacottet ou Chessex.


Né en 1916 à Lausanne, ayant passé son enfance à Martigny et au Châble, pétri de culture classique par la grâce d'études accomplies au Collège de l'Abbaye de Saint Maurice, ce Valaisan est pour la première fois édité en France, chez Gallimard. A 85 ans donc. Il n'est jamais trop tard pour bien faire...


L' «Evangile selon Judas », puisqu'il s'agit de ce livre, devrait permettre à un plus large public français de faire connaissance avec cet écrivain et poète, prolifique et singulier.


« Le Valais au gosier de grive », puis « Le Chant de la Grande Dixence », livres parus respectivement en 1960 et 1965, m'ont permis de connaître Chappaz. Mais c'est son « Portrait des Valaisans », paru également en 1965, qui m'aura définitivement converti à ce poète amateur de Virgile, qui peut se révéler rabelaisien.


« Portrait des Valaisans en légende et en vérité » de Chappaz avait précédé de quelques années le

En guise d'hommage à Maurice Chappaz
« Portrait des Vaudois » de Chessex, tous deux parus aux Cahiers de la Renaissance Vaudoise [que j'ai évoqués dans mon article sur "Un Juif pour l'exemple", de Jacques Chessex ] . Ce sont eux qui m'ont appris, à l'époque où je débarquais à Lausanne, il y a trente-trois ans [en 1968, plus de 40 ans maintenant], la diversité de la Suisse romande, et combien le Valais catholique pouvait différer  du Pays de Vaud protestant, bien qu'ils soient tous deux pays de vin.


« Les Valaisans ont le chapelet à la main, quand ce n'est pas le verre » écrivait Chappaz.
Qui ajoutait : « Je suis physique comme la vigne et le vin. Lui il se trouble, moi je prie. Et ma prière c'est peut-être de me soûler jusqu'à ce que je sois ivre-mort. Eh bien c'est une prière comme une autre ! Jusqu'à ce que je distingue Celui qui m'a offert le monde ».


Le prêtre était alors une figure en Valais : « Le Valaisan croit au prêtre parce qu'il porte une robe et qu'il est voué à la chasteté. Il est retranché du troupeau. Il est comme une victime ancienne et bien surveillée ».


Chappaz restait lucide : « Boire, c'est vraiment le sourire à la terre ; l'enfant sourit, l'adulte boit. Mais quelle tromperie dans la boisson, une tromperie quasi religieuse ».


« Le Match Valais-Judée », paru en 1968, allait susciter la polémique. Quelle empoignade rêvée, et rabelaisienne, que ce match entre Sion la divine et Sion la bovine ! Quel réquisitoire contre le progrès [je ne partage pourtant pas l'aversion absolue de Chappaz envers le progrès] qui tire son inspiration de Satan et lui fait la part trop belle !


En guise d'hommage à Maurice Chappaz
Dans « La Tentation de l'Orient », en 1970, qui est une correspondance entre Chappaz et Jean-Marc Lovay,  j'avais relevé cette forte séquence qui confirme son aversion pour le progrès : « L'odeur des camps et l'odeur du progrès se ressemblent. On a passé de l'un à l'autre sans vouloir comprendre. Les libertés sont là mais rongées par la robotisation. »


Je ne peux manquer de rapprocher ces phrases de celles de Bernanos, tirées de « La France contre les robots » : « Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble. La Force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l'esprit de Révolte, elle fait des héros et des martyrs. La tyrannie abjecte du Nombre est une infection lente qui n'a jamais provoqué de fièvre ».


« Evangile selon Judas » est donc une retrouvaille avec Chappaz, qui m'avait tellement marqué pendant toutes mes années d'absence et dont j'ignorais, avant de préparer cette émission, qu'il avait obtenu le prix Schiller en 1997 des mains de la Conseillère fédérale Ruth Dreyfuss.


Dans son remerciement Chappaz avait eu ces mots sur la poésie que je ne peux manquer de vous transmettre : «  La poésie est une amitié qui fait de l'homme le point de jonction, la parole de tous les éléments vivants. L'ensemble des créatures fait partie de nous. Notre sort et le leur se confondent. Je suis emporté par leur requiem comme par une vague ».


Et ces mots sur le pays : « Ah ! un pays ne doit pas perdre sa foi en lui-même. Sa différence, sa vision propre font partie de son intégrité ».


« Evangile selon Judas » est en quelque sorte un testament au sens biblique du terme, c'est-à-dire un pacte entre Chappaz et son Créateur, où l'auteur, au-delà des incertitudes, entonne un hymne à la foi. Chappaz lui a donné la forme d'un récit, mais un récit où la poésie est toujours présente, un récit qui permet sinon d'atteindre à la stricte vérité du moins de restituer la vraisemblance de ce qui s'est réellement passé. Ce qui importe davantage.


Judas est un rescapé du massacre des innocents. Elevé d'abord par des bêtes, il est capturé par des bergers qui le nourrissent et l'éduquent, puis le confient à un marchand, qui l'adopte. Judas a de l'ambition et il réussit.


Chappaz le voit et le décrit : « Les mains étaient frustes, des pattes recourbées de cordier. Mais les yeux

En guise d'hommage à Maurice Chappaz
m'étonnaient. Ils fixaient le plafond comme s'ils dormaient, grands ouverts, vert-jaune, s'allumant et s'éteignant, on se serait cru dans les marécages, on lisait une tempête en eux sous une douceur qui vous laissait interdit, comme si la mort passait .»


Un jour c'est la rencontre avec Jésus, une sorte de coup de foudre. Chappaz remarque : « Des amis pensent que c'est Judas à la façon d'un gibier qui a dit à Jésus « suis-moi ». Car il fut l'autre âme, libre, je pense à un pari, envoyée (débusquée et lancée comme un lièvre) pour que les Ecritures s'accomplissent. Et que chacun comprenne où finit l'amour s'il s'écarte de l'amour : sans exception dans l'abîme. »


Judas devient l'intendant des apôtres. Il est l'ombre de Jésus, le soleil. « En creux dans sa personne se dessine Jésus » précise Chappaz. Qui ajoute : « Il ne croit pas et il reste ». Il reçoit bien les miracles, « mais l'affaire du figuier le [révolte] », celui que Jésus assèche parce qu'il ne porte pas de fruits pour assouvir sa faim : « Le signe du figuier séché, pensons-nous, et nous rencontrerons encore les figuiers, c'est le signe que le royaume de Satan est proche, juste avant l'été de Dieu » dit Chappaz.


Un autre signe : le parfum que Marie-Madeleine répand sur les pieds de Jésus. Judas apprend de la bouche de Jésus que la mort de ce dernier est proche. En fait le parfum répandu signifie « une chanson définitive pour lever l'ancre ». Il est le signe annonciateur de la trahison. Rien n'est d'ailleurs clair dans cette trahison. Les apôtres et l'auteur s'interrogent encore : « La relation ordinaire avec le Prince des ténèbres passe par l'argent, mais pas l'argent seulement : dans toute trahison à un haut niveau, l'argent compte moins que l'idéal selon les experts. Par une juste conversion celui qui est tenté s'imaginera guider son camp dans le désert. »


De dire, comme Chappaz, que « Judas est l'agent double de l'Evangile. Payé par le diable, subsidié par la Providence. » n'est qu'une constatation bien trouvée, mais qui ne résout rien. La rencontre entre un notable et Judas, parti faire les commissions a cependant l'avantage d'être plausible. Elle a lieu après que Jésus a chassé les marchands du Temple. Le notable prétend vouloir éviter à Jésus et aux disciples de graves ennuis après cet incident. Il propose une explication. A la fin de l'entretien il remet à Judas trente deniers, une somme « idiote » qui ne serait pas la contrepartie de la trahison, mais une participation aux œuvres des apôtres pour les pauvres.


Le dernier jeudi, celui de la Cène, alors que Jésus a dit aux apôtres que l'un d'entre eux va les livrer, Judas imprudemment demande : « Est-ce moi ? » et s'entend répondre : « Tu l'as dit ». Chappaz raconte : « « Ce que tu as à faire fais-le vite » ajouta Jésus. Comme s'il passait une consigne à un valet ou à un complice. N'est-ce pas Jésus qui déclenche, qui détermine son propre rapt et non, déjà vaincu, l'homme à la bourse, et le démon qui se précipite ? Ils sont certes libres d'agir dans la mesure de ce qu'ils sont par eux-mêmes, mais Dieu savait et avait déjà livré le Fils de l'Homme. Des siècles que c'était prévu, affiché ».


En guise d'hommage à Maurice Chappaz
Il est encore un autre signe, le fameux baiser de Judas : « Il ne demeure en Judas que le baiser comme dans le secret de nos vies, avec marqué là, rougi, ce qui nous damnera ou nous sauvera. Le baiser saisit, lie, tire. En avez-vous déjà goûté ? Depuis celui-là, tous les baisers à venir seront changés. Il faut que le Christ vive en nous ou que nous mentions ».


Chappaz regrette le laconisme de l'évangéliste qui expédie Judas dans l'au-delà : « « Judas lança  les trente pièces d'argent dans le Temple, se retira et alla se pendre » signé Matthieu. Une ligne de journal, une nouvelle de quinze secondes à la radio si je lis ou écoute l'Evangile. Je ferai écho à ces quinze secondes : Judas a eu la contrition parfaite ; il qualifie son crime ; il rend l'argent. »


Il va se prendre au figuier, le dernier signe, le non moins fameux figuier séché, dont il était question plus haut : « De tous les apôtres il est le seul qui mourra avec lui ».


Reste le pourquoi de la trahison si la rencontre avec le notable a fourni l'opportunité. Chappaz laisse les apôtres en débattre. L'un d'entre eux dit : « La vérité pour Judas était de prendre le pouvoir. Tombant dans ses bras, puis tombant dans une embuscade, le Maître va réagir avec le luxe, la force des anges, la précision de ses miracles inattendus, si brusques. N'est-il pas l'élu ? » « Judas voulait Jésus à lui, conclut Jean. Ou en régnant ou en mourant. Il n'a pas compris sa trahison. Il était notre intendant. Il ne cessait de ruser pour ce monde qu'il a traîné derrière lui, jusque dans un baiser. Il se préférait jusqu'au bout ce frère de contrebande ».


Si Chappaz tient à nous raconter Judas, c'est en raison de sa proximité : « Nous sommes si proches du fils ou du frère perdu. Car nous dépendons sans nul autre espoir de la grâce. »
Est-ce lui « cet enfant dans un village qui rassemblait ses économies et les tendait au curé : « Pour une messe - Pour qui ? - Pour une âme en peine » » et qui « n'osait prononcer le nom de Judas » ?


« Evangile selon Judas » ne nous raconte pas seulement Judas. C'est un évangile, c'est-à-dire qu'il nous raconte la vie de Jésus, la vie des apôtres, autrement dit la vie de « l'équipage qui nous fera aborder la terre entière au paradis invisible », c'est-à-dire qu'il nous raconte les miracles et les prières, le pain et le vin, le départ de Jésus et la fin du monde.


Au fil du récit Chappaz nous livre des joyaux. Jugez plutôt :


« La foi est une grâce qui nous dépasse, pareille à la poésie, plus fidèle cependant que la poésie et encore plus secrète, plus liée à notre malheur et à notre bon vouloir. Toujours en attente, j'ai compris comme elle veille quand les gens désespèrent »


« Une œuvre nous dépasse, l'occasion de cette œuvre vous prend. Parfois elle coule dans la gorge sans qu'on puisse parler : la Passion. Sortie, jaillie de là-bas elle est parvenue chez nous »


« Dans les églises, dans ce vieux frottement de pierres, le rituel signait autrefois Dieu sur nos traits mêmes. Tout ce qui est naturel vise l'incompréhensible »


« C'est la petite musique du tombeau vide qui trouble les mécréants. On les voit palpant le tombeau que nous, nous avons oublié »


« Il y a un toujours et un passage terrible vers ce toujours. Où l'on va attendre la résurrection, les uns heureux avec le Christ, les autres seuls »


Puis il y a ce terrible passage sur les prosélytes de Judas :


« L'église-monde trahit, s'étourdit et bavarde. On a basculé à l'Office, aux cuisines d'un journal. Ne prononçons pas le mot esprit. Ils ont aussi tué la lettre puis ont été tués par elle. Il n'y a plus de langue.

La prière ne chante ni ne respire (cachée dans les femmes). Le mystère sera détourné.

La Liturgie : ce miroir qui sort de la mort est brisé.

L'Eglise visible a perdu l'Eglise invisible.

Le nouveau curé, abdiquant son secret, a épuré la foi de tous ses dogmes, élagué toutes les cérémonies et il corrige la Passion. Le grand poème n'était ni assez clair ni assez social. Il a une petite machine portative pour l'apostasie, qui enregistre les savoirs ».


Heureusement Jésus serait avec ses apôtres jusqu'à la fin. Ils allaient enseigner les nations. Chappaz avançait avec eux sur la route :


« Toutes les prophéties sont dans le présent.

Je n'ai jamais connu une aussi merveilleuse apocalypse.

Et le soleil et le vent nous aiguillonnaient ».


Francis Richard


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