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L'écharpe beue (III)

Publié le 25 janvier 2009 par Didier54 @Partages
L'épisode I est ici. Le II est là.
Fin de l'épisode précédent.
Il suspendait même son silence lorsque des gens arrivaient près de l'abri-bus, et lorsque d'autres gens descendaient du tram ou du bus, voire de voitures. Aux aguets. Chasseur tapis dans les fourrés. Oreilles dressées. Jambes prêtes à jaillir. Mais il reprenait bien vite son attitude. Certains avaient noté comme alors, le temps semblait se suspendre, un silence parfait s'abattait d'un coup sur le lieu, puis les bruits alentour revenaient. Ils pouvaient alors jeter des regards par-dessus son épaule, ou plutôt par dessous, quelque part entre le coude et le haut du bras.
Parfois, certains le voyaient plongé dans un livre. Un seul. Son seul. Tout un poème. Tout lui. Le livre était usé, plus usé qu'un livre usé, rafistolé, jauni, grisé même. Il y plongeait souvent, c'était son repas, c'était son radiateur.

Troisième épisode.
C'est la nuit, tranquille, qu'il y passait la plupart de son temps, faisant le bilan de sa journée, cherchant parfois un mot précis où se laissant balader de page en page. A d'autres moments, il trouvait. Ses doigts suivaient les lettres, alors, pour mémoriser le mot et lui donner sa place dans l'éternité. Il n'oubliait jamais un mot, quitte à ce que ça bouscule parfois dans sa tête.
Son surnom L'intello, c'était à l'époque ou il s'était posé quelques temps dans une ville du sud de la France. Sète. Il s'y était rendu pour le nom. Rien que pour le nom. Et la mer, aussi, un peu. La sardine du port, Brassens, le soleil. Marseille, c'était trop grand pour lui et la Bonne Mère, ça lui remuait trop les tripes. Il venait de Troyes, après être passé dans l'Ain. C'était futile mais il aimait cette manière d'arpenter le pays. Il avait aussi fait Vesoul, Hontfleur, Paris, Orly, Toulouse et quelques autres.
Dans la capitale de la maille, comme disaient les panneaux, pouce en l'air, il était monté dans une voiture qui avait bien voulu ne pas s'arrêter à sa dégaine. Un type dans une grosse berline. Le genre lunettes de soleil. Nerveux. Il filait plein sud.
j'ai besoin de soleil et de soupe de poissons, il a dit. Ca me changera des soupes à la grimace. J'hésite entre Agde et Sète... Sète, c'est bien, avait répondu Marco. Cap sur Sète, donc. Le trajet dura ses plusieurs heures et dans la foulée, Marco avait dégoté un petit boulot. Le gars cherchait quelqu'un pour garder un entrepôt. La nuit. Plusieurs semaines passèrent ainsi et c'est le temps qu'il faut souvent pour que les ombres se reconnaissent. Il rencontra Maxime.
Il venait de décider de quitter l'entrepôt qu'il n'avait jamais songé à fouiller. Il n'avait pas un sous en poche, l'automobiliste était reparti sans verser quoi que ce soit. Mais Marco avait estimé que c'était un bon salaire, cette rencontre avec Maxime. Ils se reconnurent très vite et devinrent inséparables. Maxime le prit rapidement sous son aile. Lui aussi ' était un saisonnier, comme il disait.
Tu sais, l'intello, la manche, c'est un métier. Un vrai. La preuve : tu y passes ta journée et le soir, tu as un salaire. C'est mieux que de garder un entreprôt la nuit où tu te réveilles fatigué avec rien à croûter. Alors il faut faire cela sérieusement, respecter le client. Je vais t'apprendre les ficelles.
Maxime avait décidé d'appeler Marco l'intello parce que ça rimait et surtout parce qu'un jour, aux abords du Quai Général Durand, où les gars de la rue aimaient taquiner le gorgeon et le pognon, parfois le con, souvent le piéton, Marco avait tiré Maxime d'un mauvais pas. Ce jour-là, ça chauffait. Maxime était le patron des gars de la rue, le chef, le taulier, c'est lui qui organisait la répartition des trottoirs, disséminait les flics, gérait les emmerdes. Là, il tentait de mater un nouveau qui récalcitrait. Le genre à vouloir inventer l'eau chaude et à récolter un torrent de rage. Maxime était rouge de colère et se mit à bafouiller quand Marco lui dit : C'est code, le mot que tu cherches, Maxime, si je puis me permettre. Code, nom masculin, ce qui sert de règles
Maxime s'était arrêté net, éructation comme suspendue, volubile tué net par la sentence. Il laissa avec science l'ange passer puis repris sa phrase, comme si de rien n'était, avec code dedans. Sûr ça avait de la gueule et d'ailleurs, l'autre n'avait plus bronché, lui aussi torpillé par l'incursion du vocabulaire dans leur joute écumeuse. Ses yeux avaient roulé de Maxime à Marco, de Marco à Maxime. Qui avait enfoncé le clou, en vieux renard qu'il était : Compris, petit ? Tu respectes le code ou tu ne restes pas, c'est pas compliqué.
Il avait respecté.
Maxime avait ensuite cligné de l'oeil en direction de Marco, adoubant le gaillard, avec dans le regard une lueur qui slaloma entre les effluves d'alcool pour venir se poser avec cette assurance qu'est le respect de l'autre. Marco devint donc l'intello à Sète, et surtout l'adjoint de Maxime. Respect total. Impunité.
Comme dans la rue, on n'a ni nom ni prénom mais un surnom, et comme les nouvelles vont vite, ce fut donc l'intello pour tout le monde. Après Sètes, cela lui survécu, d'ailleurs. Même dans cette ville où il s'était pensé inconnu, à attendre Juliette, l'écharpe bleue dans les mains. [à suivre]

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