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Paris Ve, un Collège dans la ville

Publié le 26 janvier 2009 par Memoiredeurope @echternach

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Une à une, les rues familières reviennent m’interroger. Après Bonaparte et la ménagerie du Jardin des Plantes, ce sont toutes les rues perpendiculaires au Boulevard Saint Germain, dans son parcours entre la Place Maubert et l’Institut du monde Arabe, avec lesquelles j’ai voulu reprendre contact. Je dis bien toutes ! Qu’on imagine la trace bizarre de mes pas ! Mais quand on aime, on ne compte pas.

Je sais bien que ce n’est pas la portion la plus prestigieuse du boulevard. Pas de députés en goguette, aucun antiquaire, ou presque, pas de décorateurs et très peu de galeries d’art. Aucun fantôme de philosophe dans les cafés et les brasseries. Les étudiants ici ne sont pas des Sorbonnards, mais ont été très longtemps des scientifiques que Jussieu a malaxés et empoisonnés d’amiante. 

Mais par contre, je me souviens de Mitterrand quittant la rue de Bièvres le lundi vers treize heures pour prendre un taxi en direction de l’Assemblée Nationale. Il n’était encore que député et chef de parti. Il n’était plus ministre, mais son chapeau avait déjà quitté la rigidité de la IVe République, pour adopter la souplesse de la Ve et Hollington l’habillait avec élégance. 

Rue Maître Albert, rue de Pontoise, rue de Poissy (mes banlieues de l’Ouest) : j’y connais des restaurants, et des bons ! Rue du Cardinal Lemoine et rue des Fossés Saint Bernard, et en tournant, la rue Saint Victor, bizarrement bordée d’un piédestal qui me ramène rue Monge : combien de vitrines, de cafés pour un croque monsieur, de boutiques de jouets, d’agences de voyages, de librairies ?…Et la multiplication des librairies Avicenne en vingt ans, spécialistes du monde arabo-musulman, dont je me remémore le premier établissement en 1980 et la gentillesse du patron, handicapé qui acceptait de vendre notre revue naissante sur l’art textile, ronéotée,dont on venait photocopier les couvertures dans son antre passionnante.

Mais j’avais oublié une des rues ; la rue des Bernardins. Etrange sans doute l’oubli de l’âge classique et de la présence des moines. Moins étrange pourtant le fait que je n’avais pas réalisé que plusieurs bâtiments communiquaient entre eux, d’une rue à l’autre, comme les témoins un peu dépareillés d’une époque superbe pour l’esprit, dans la continuité de l’Université de Paris, à laquelle la Révolution française a fait un sort funeste.

En entrant dans la rue de Poissy par le boulevard, je découvre un lieu superbe. Comment ai-je pu l’ignorer si longtemps ? Aucun doute, c’est le Collège des Bernardins dont j’avais signalé la « réouverture » il y a quelques mois sur le site de l’Institut.Un bâtiment du XIIIe siècle voulu par un moine anglais, Etienne de Lexington, abbé de Clervaux, qui passait en effet inaperçu, coincé d’un côté par une piscine, rue de Pontoise, et privé peu à peu de toute aura religieuse et collégiale et de sa splendeur élancée depuis la destruction des combles en 1844. 

Je passe une des portes logée entre les contreforts avec grande curiosité et découvre avec stupeur une grande nef cistercienne à couper le souffle. Elle a été initiée en 1248. Est-ce que je suis à Sylvanès ou à Alcobaça ? « Bâti selon les principes de l’architecture cistercienne, cet espace exceptionnel, dont les voûtes reposent sur 32 élégantes colonnes, était autrefois le lieu de vie des moines. Le quotidien des étudiants était rythmé par les offices et par les cours principalement consacrés à la philosophie et à la théologie. La grande nef accueillait donc des salles de cours, le réfectoire, la salle capitulaire ; elle était cloisonnée en fonction des diverses utilisations au cours de la journée. » dit labrochure.

Je ne commenterai pas la restauration. Elle m’a tout simplement impressionnée. Plus impressionnant encore le fait que si Benoît XII qui y a été élève, a apporté son aide au Collège en 1338, c’est Benoît XVI qui voit ce lieu lui être dédié aujourd’hui, tandis que si le Cardinal Lustiger en a mené les travaux, en rachetant le lieu à la Ville de Paris qui le maintenait abandonné, c’est le Cardinal Vingt Trois qui veille maintenant à sa vocation culturelle. Oui, culturelle, centrée sur la question de l‘homme et son avenir !  

Expositions, musique, cinéma, rencontres et débats, colloques et conférences et établissement privé d’enseignement supérieur se partagent les activités. Une Chaire des Bernardins y établit un pôle de recherche : Sociétés humaines et responsabilités éducatives ; Economie, homme et société ; Ethique biomédicale, Société, liberté et paix ; Judaïsme et Christianisme. Au fond ce serait un très ambitieux programme de recherche pour le Conseil de l’Europe ! Les conférences sont retransmises le jour même sur KTO et mises en lignes sur le site du Collège. On va y parler du prix des œuvres d’art, de l’avenir du commerce nord-sud, du modèle cistercien dans le contexte de la décentralisation des entreprises, de la maîtrise de la mort, en forme de « disputatio », comme au Moyen Âge. Et René Girard en sera le Recteur temporaire. De quoi rêver, là encore. 

Je m’apprêtais à conseiller à Antoine Selosse de tenir colloque ici, mais il me dit qu’il est déjà en contact et qu’il a fait partie des invités privilégiés…Parfait ! Je serai ravi de venir continuer ici avec lui la poursuite du partage citoyen.

Mais si la grâce du ciel est tombée entre les colonnes, c’est aussi une grâce plastique. A l’invitation du collège, l’artiste italien Claudio Parmiggiani est venu y habiter le génie des lieux. La grande nef, la sacristie sont véritablement habitées, en effet. L’émotion est à son comble, je peux l’assurer. Je ne connais pas tous les travaux de Parmiggiani. J’en ai vu dans différents musées du monde, mais ici le lieu est à la grandeur d’une ambition vibrante. L’empreinte d’une immense bibliothèque, entre disparition de la mémoire et renaissance de l’esprit, une mer de verre brisée, comme un usage des temps perdus et le rappel de l’abandon, et une centaine de cloches d’églises, au sol…comme des voix qui se sont tues, des forces contraintes, restées côte à côte en attendant que la parole soit de nouveau dite.

Il ne reste malheureusement plus que quelques jours – jusqu’au 31 janvier, pour s’y rendre, en attendant que l’immense Gérard Titus-Carmel vienne y placer en mars 159 dessins crées en dialogue avec la Crucifixion du Retable d’Issenheim de Matthias Grünewald du musée d’Unterlinden de Colmar.

J’aimerais vraiment de nouveau travailler à côté. Paris que j’ai détesté, se rappelle bien trop souvent à moi


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