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Un analyste de Sciences Po Paris : Bush a étrillé Al-Qaeda

Publié le 01 février 2009 par Drzz

Un analyste de Sciences Po Paris : Bush a étrillé Al-Qaeda

C'était l'époque où les Etats-Unis se battaient avec le monde libre...
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Al-Qaïda a relancé son jihad global à la faveur de l’invasion américaine de l’Irak, mais elle est, depuis 2006, confrontée dans ce pays à une offensive déterminée des tribus sunnites. L’organisation de Ben Laden s’efforce de compenser ce très grave revers par une surenchère médiatique, à l’impact discutable, ainsi que par la montée en puissance de ses affidés algériens, organisés en «Al-Qaïda au Maghreb islamique» depuis 2007.

Par
Jean-Pierre Filiu, Commentaire, n° 124, Hiver 2008-2009 


L’année écoulée a été bien noire pour Al-Qaïda, malgré l’arrogant triompha­lisme de sa rageuse propagande. Oussama Ben Laden, qui distillait jusque-là ses interventions publiques pour en maximi­ser l’impact, s’est épuisé à défendre la posi­tion de son organisation en Irak, où les insur­gés sunnites et nationalistes ont souvent retourné leurs armes contre elle. L'homme le plus recherché du monde a répandu ses anathèmes à rencontre de l’Amérique, du pape et de l’Europe, mais aussi de l’ensemble des dirigeants musulmans et des cheikhs les plus respectés de l’Islam. Il a tenté en vain de récupérer la protestation contre les carica­tures du prophète Mohammed et il a laissé son adjoint égyptien, Ayman Zawahiri, fusti­ger le Hamas et toutes les autres formations islamistes, accentuant ainsi le sentiment d’iso­lement, voire d’autisme d’Al-Qaïda.


Il paraît bien loin ce mois d’octobre 2001 où, dans la foulée des attentats du 11-Septembre et au soir du début des bombardements américains sur Kaboul, Ben Laden lançait un  formidable défi à Washington. Flanqué de Zawahiri, dans une grotte des confins afghans, il menaçait les États-Unis de ne jamais connaître la paix tant qu’ils maintiendraient des troupes en Arabie Saoudite, et tant que la Palestine ne connaîtrait pas elle-même la paix. Sept ans plus tard, les bases américaines ont été évacuées d’Arabie, où Al-Qaïda pour­suit néanmoins une campagne terroriste de longue haleine. Ben Laden sait que seule la prolongation de l’occupation américaine de l’Irak empêche les guérilleros nationalistes de jeter leurs forces contre Al-Qaïda, à qui Hamas interdit par ailleurs toute percée en territoire palestinien. Zawahiri en vient à souhaiter publiquement une offensive des États-Unis contre l’Iran qui, comme l’invasion de l’Irak en 2003, permettrait de relancer un réseau à bout de souffle.

Lémergence d’Al-Qaïda comme organisa­tion dédiée au jihad global est le fruit d’un concours de circonstances exceptionnel, où le hasard, irréductible à toutes les théories du complot, a parfois pesé plus que la vision de Ben Laden ou de Zawahiri. Sans l’occupation soviétique de l’Afghanistan de 1979 à 1989, la mobilisation d’une véritable « Internationale moujahidine », galvanisée par une cause authentiquement islamique, était inconceva­ble. Sans l’interdiction faite à la CIA d’opé­rer directement en territoire afghan, et sans la détermination d’Islamabad à contrôler étroitement la guérilla afghane, il aurait été impossible de déverser au Pakistan même les milliards de dollars destinés à la résistance antisoviétique. Sans l’institution de zones tribales de non-droit dans le Nord-Ouest pakistanais, à la forte population pachtoune, un glacis de camps d’entraînement n’aurait pu s’établir sous autogestion jihadiste et en colla­boration avec les « commandants » pachtounes de la frontière. Sans l’intolérance des prêcheurs wahhabites à l’encontre de la piété afghane, nul n’aurait validé le concept d’une réislamisation brutale des musulmans eux-mêmes, comme préalable à leur libération de l’occupation infidèle. Sans l’ambition saou­dienne de briller sur le terrain du jihad, et sans la volonté égyptienne de se débarrasser des extrémistes raflés après l’assassinat du Président Sadate, Ben Laden n’aurait pas rencontré Zawahiri à Peshawar.


Les milliers de « volontaires » arabes héber­gés et formés au Pakistan n’ont pratiquement pas été engagés en Afghanistan durant les dix années d’occupation soviétique et leur contri­bution à la lutte de libération a été négligea­ble. Ils vont pourtant construire le mythe de leur triomphe face à l’Armée rouge et s’attri­buer le rôle essentiel dans l’effondrement de l’URSS en 1991. Animés d’un profond mépris pour la population afghane, ils épaulent les services pakistanais et leurs alliés pachtounes dans leur offensive contre les « comman­dants » de l’intérieur, pourtant les principaux artisans de la victoire anti-soviétique. Le jihad ne saurait être limité aux frontières nationales de l’Afghanistan, il doit les dépasser pour devenir global. Entre le jihad national, enra­ciné sur sa terre, et le jihad global de ces intrus orgueilleux, le conflit est déjà inexpia­ble.

C’est alors que le terme « Al-Qaïda », qui signifie en arabe « la base », commence à circuler dans les milieux jihadistes de Pesha war, dans les deux acceptions de « base sûre » (qâ’ida amîna), d’où lancer le jihad global, et de « base de données » (qâ’ida al-ma’lûmât), pour maintenir le contact entre les «volon­taires » étrangers. Peu à peu, se profile le grand dessein du jihad global, dont le sanc­tuaire peut être tout territoire musulman contrôlé par « Al-Qaïda ». Lobjectif straté­gique est d’élargir cette base initiale pour conquérir le pouvoir aux dépens de régimes faussement musulmans, de déstabiliser cet « ennemi proche », voire intime, en provo­quant l’intervention de « l’ennemi lointain » et américain, l’URSS abhorrée ayant disparu de la cosmogonie jihadiste.


C’est durant l’exil de Ben Laden et de Zawahiri au Soudan de 1991 à 1996 que le jihad global formalise sa doctrine et sa struc­ture. Mais, sans leur expulsion de Khartoum vers le Pakistan en avril 1996, Al-Qaïda n’au­rait jamais émergé dans sa forme actuelle. Washington, Le Caire ou Riyad n’ont pas souhaité que les deux chefs jihadistes leur soient livrés, tout en faisant pression sur la dictature islamiste pour leur départ du Soudan. Cette expulsion a permis à Ben Laden et Zawahiri, immédiatement transférés dans l’Est afghan, d’y retrouver leurs partisans, d’y apporter la touche finale à Al-Qaïda et d’établir ainsi une continuité géographique et dogmatique dans le jihad global, hier anti­soviétique, désormais anti-américain. Quelques semaines plus tard, Ben Laden faxe depuis son repaire afghan une extraordinaire « déclaration de jihad à l’Amérique », accusée d’occuper l’Arabie. Les services pakistanais garantissent à Al-Qaïda la protection des talibans du mollah Omar, en contrepartie de l’accueil par Ben Laden, et sur le territoire afghan, des groupes jihadistes destinés au Cachemire (Islamabad craint en effet d’assumer la responsabilité directe de cette guerre par procuration contre l’Inde).


En février 1998, Ben Laden et Zawahiri lancent le « Front islamique mondial du jihad contre les Juifs et les Croisés » et ils justifient le terrorisme global contre « l’ennemi loin­tain » : « Tuer les Américains et leurs alliés, qu’ils soient civils ou militaires, est un devoir qui s’impose à tout musulman qui le pourra, dans tout pays où il se trouvera (1). » La rupture est absolue avec quatorze siècles de jurisprudence et de pratique islamiques, durant lesquels le jihad était une obligation collective, édictée contre des cibles militaires par les autorités religieuses. La rupture est tout aussi complète avec le jihad national de libération d’un territoire occupé, déclinaison islamique des luttes anticoloniales, dont le jihad antisoviétique en Afghanistan, stricte­ment limité aux frontières de ce pays, a été l’illustration la plus récente. Al-Qaïda met d’ailleurs ses bataillons au service des talibans, dans leur offensive contre « l’Alliance du Nord» du commandant Massoud, symbole historique de la lutte contre Moscou. Les groupes entraînés par Al-Qaïda éliminent au Cachemire les formations enracinées dans ce territoire et sa population. En Tchétchénie, le jihadiste saoudien Khattab contribue à désta­biliser la République indépendante en portant la subversion dans le Daghestan voisin et en fournissant ainsi le prétexte au grand retour de l’Armée des Russes. Partout, les tenants du jihad global, au nom de leur vision abstraite d’un « homme nouveau » et réislamisé, balaient les traditions locales et les loyautés nationales. Ils les pourfendent comme autant d’obstacles sur la voie de la transmutation d’un territoire donné en base d’exportation du jihad global.


(à suivre)

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