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J'ai 14 ans, je m'appelle Souleimana, Fatoumata, Li-Ann, Sonia

Publié le 16 février 2009 par Letombe

J'ai 14 ans, je m'appelle Souleimana, Fatoumata, Li-Ann, Sonia mais je pourrais tout aussi bien m'appeler Anne F.

Je vis en France... enfin plutôt je survis en France où je suis venue avec mes parents il y a quelques années... Nous avons fui la misère qui a tué tous mes petits frères, mais j'aurai aussi bien pu fuir la guerre ou la tyrannie religieuse ou politique... Nous avons tous une raison vitale à venir ici.

Le voyage a été long, il a coûté cher à ma famille, à mon village... Nous sommes l'espoir de ceux restés au pays et nous avons confié nos vies à un membre du village... qui nous a confié à un homme puis à un autre, et de fil en aiguille nous avons traversé la moitié du monde, cachés... Nous avons eu peur souvent, de nous faire prendre, de ne pas arriver au bout mais nous y sommes parvenus, c'est déjà un petit miracle. Nous sommes ensemble tous les trois.

Nous nous sommes installés dans la capitale, parce que mon père dit que nous y sommes noyés dans l'anonymat... Oui mon père est un homme intelligent et cultivé, dans mon village il était un homme important, les gens là bas ont pensé qu'il aurait plus de chance qu'un autre de trouver une bonne situation pour lui, pour nous, pour eux...

Il est plongeur dans un grand restaurant !

Je vais à l'école, je suis un peu en retard mais je me bats, je travaille beaucoup pour rattraper mon retard... J'ai quitté mes amis là bas mais j'en ai trouvé d'autres ici, ils sont très gentils, ils essaient de m'aider, ils savent que ce n'est pas facile pour moi, je vis dans une chambre avec mes parents, je ne peux pas les recevoir... puis nous changeons souvent d'endroit. Papa ne veut prendre aucun risque.

Mes amis le savent, je n'ai pas de papiers...

Alors je ne peux pas aller partout avec eux, parfois je les entends parler de ces endroits où ils semblent tant s'amuser, la patinoire, le cinéma... mais Papa ne veut pas, il dit que le moindre incident pourrait me mettre en face de la police... et je n'ai que ma carte de cantine à leur présenter.

Mais ça me pèse... parfois je regrette mon village, la vie y était dure, on n'avait pas toujours de la viande dans nos assiettes... mais ici on n'en a de moins en moins aussi... et on se cache !

J'ai peur dans la rue quand je vois une voiture de police, je sais ce qu'il se passe, je me dépêche de sortir de l'école, mes parents ne viennent jamais voir les professeurs.

L'autre soir Maman a pleuré dans le lit, devant elle une petite chinoise s'est faite arrêté dans le métro, elle n'avait pas de papiers... si Maman avait marché plus vite, c'est elle qui se serait faite contrôler !

Oui nous vivons mieux, matériellement qu'au pays, nous y envoyons le peu d'argent qui nous reste mais même aller au guichet pour envoyer l'argent est un calvaire...

L'année dernière Maman n'avait plus de travail, pour manger nous sommes allé au resto du cœur, mais nous avons entendu dire qu'ils y faisaient aussi des rafles... on a arrêté ! Trop dangereux !

J'ai 14 ans, je m'appelle Souleimana, Fatoumata, Li-Ann, Sonia mais je pourrais tout aussi bien m'appeler Anne F.

J'en peux plus d'avoir peur...

A l'école on m'apprend l'histoire de l'Europe... l'éducation civique...

J'ai entendu à la télé un monsieur important... Il s'appelle Frédéric Lefèvre, il a dit que « la dénonciation est un devoir républicain »... un autre monsieur, un ministre, Eric Besson, a dit que si on dénonce nos passeurs on aura des papiers !

J'y ai cru !

Je suis allé voir la police, j'avais le cœur léger, on va avoir des papiers, on va pouvoir sortir de cette petite chambre, se promener le dimanche... je vais pouvoir aller partout avec mes amis. Je n'aurai plus peur !

Mais quand je suis rentrée chez moi j'ai trouvé ma mère en pleurs... la police était venue, ils ont arrêté mon père... je ne savais pas mais depuis que nous sommes en France, il aide les gens qui nous ont aidé... il fait parti du « réseau »...

J'ai 14 ans, je m'appelle Souleimana, Fatoumata, Li-Ann, Sonia mais je pourrais tout aussi bien m'appeler Anne F. et j'écris en regardant une dernière fois le ciel de France derrière les barreaux de la prison qu'ils appellent centre de rétention... demain je rentre au village avec Maman... Papa restera en France... où il sera jugé !


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