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Réforme de l’université : le grand gâchis

Publié le 18 février 2009 par Lbouvet

p1020032La dernière élection présidentielle a permis de faire un grand pas en avant : l’enseignement supérieur et la recherche ont fait l’objet d’une sorte de consensus chez les principaux candidats. Ils ont semblé, pour la première fois, réellement convaincus qu’il fallait à la fois mettre de l’argent dans le système, ne serait-ce que pour rattraper le retard pris pendant des décennies de sous-financement, et réformer des structures à la fois obsolètes et génératrices d’inégalités. Et droite et gauche ont enfin donné la priorité à ce dossier dans leur programme. Ce n’est qu’ensuite, sur le projet de réforme lui-même et le niveau de financement, que les divergences sont apparues, laissant présager d’un débat démocratique riche et fécond.

Une fois élu, Nicolas Sarkozy a confié à Valérie Pécresse un ministère de plein exercice dans ce domaine (une première !), avec pour mission de mener à bien une réforme de grande ampleur. Il annonçait même qu’il allait doter les universités et la recherche d’importants moyens nouveaux (5 milliards d’euros en cinq ans) pour assurer non seulement le rattrapage du retard pris depuis plus de vingt ans – à la fois par rapport à l’enseignement secondaire français et à la moyenne des autres pays de l’OCDE – mais encore pour faire de la France un pays capable d’entrer de plain-pied dans l’incontournable « société de la connaissance et de l’innovation » vantée par l’Union européenne. La clef de voûte de cette réforme version Sarkozy-Pécresse est la loi « liberté et responsabilité des universités » (dite LRU ou loi sur l’autonomie), adoptée dès le mois d’août 2007.

Las, alors que la loi LRU est entrée en application dans une vingtaine d’universités depuis le 1er janvier 2009, son principal projet de décret d’application, modifiant le statut des enseignants-chercheurs, est fortement contesté par une très large majorité des universitaires, et avec lui la loi LRU tout entière. En moins de deux ans, ce qui était annoncé comme la réforme emblématique du quinquennat est devenue un tel repoussoir qu’on ne compte plus celles et ceux dans le milieu académique et au-delà qui voudraient la voir abroger, et avec elle voir enterrer l’idée même de toute réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche. Trois raisons expliquent ce formidable gâchis : une inspiration dogmatique, une conception d’ensemble incohérente et une mise en œuvre bâclée.

Une vision dogmatique

La première erreur du gouvernement est de s’être appuyé pour réformer sur une vision dogmatique de l’université et de la recherche. Ce dogme repose d’abord sur l’idée que la France est désormais entrée dans la « société de la connaissance et de l’innovation ». Il faut comprendre que la recherche (et accessoirement l’enseignement qui y occupe étrangement une place secondaire…) doit être intégralement mise au service de l’économie maintenant puisque seules les économies performantes, innovantes et compétitives seront gagnantes dans le gigantesque affrontement mondial. L’interprétation contraire, selon laquelle dans cette « nouvelle société », il conviendrait plutôt de subordonner l’économie à la recherche (financement prioritaire dans le budget de l’Etat, généralisation de la formation par la recherche, revalorisation du rôle social des chercheurs et universitaires, etc.) n’est jamais envisagée. A ce titre, la lecture univoque du désormais célèbre classement de Shanghai est instructive : le « mauvais classement » des universités françaises est le signe d’une insuffisance de la recherche française elle-même : peu compétitive car mal organisée, trop peu évaluée, mal « gouvernée »…

Bref, les chercheurs et les universitaires français ne sont pas à la hauteur. Le fait que des universités et établissements français figurent malgré tout à de bonnes place dans la classement pourrait pourtant conduire à une autre lecture. Celle de la performance remarquable des universitaires et chercheurs français au regard de la faiblesse des moyens dont ils disposent en comparaison de leurs homologues étrangers. La charge de la preuve si l’on peut dire s’inverse alors : c’est grâce à eux finalement que la France fait bonne figure (5e rang des publications et 6e rang au classement de Shanghai par pays) malgré le sous-financement chronique de leurs activités (18e rang de l’OCDE pour le financement de la recherche académique…). Un peu comme si on leur reprochait de ne terminer qu’à la troisième place au 100 mètres des Jeux Olympiques alors qu’ils le courent à cloche-pied !

Une réforme incohérente

La réforme proposée manque également de cohérence pour deux raisons principales. D’abord parce que commencer par l’autonomie – et encore, accordée moins aux universités qu’aux seuls présidents d’université qui règnent désormais en maîtres sur des conseils d’administration réduits au rôle de chambres d’enregistrement de leurs décisions –, c’est mettre la charrue (la gouvernance) avant les bœufs (tout le reste…). Or il y a beaucoup à faire avant que les universités puissent fonctionner correctement « seules » sous la houlette d’un « chef » tout puissant : amélioration des conditions de la vie étudiante, réforme des premiers cycles, orientation des étudiants, revalorisation et mobilité des carrières universitaires, développement du personnel administratif dans les établissements, rapprochement et redéfinition des liens entre universités, grandes écoles et organismes de recherche, etc. Ce qui suppose un effort financier considérable qui n’a pas été réalisé – au contraire, la seule suppression nette de postes d’enseignants-chercheurs cette année prouve combien l’intention de la réforme est à l’opposé de ce qui est annoncé officiellement.

Mais la réforme du gouvernement manque aussi de cohérence parce que résumer l’autonomie à un pouvoir administratif concentré dans les seules mains des présidents d’université, c’est nier à la fois le principe d’indépendance des universitaires (comme on le voit nettement à l’occasion du mouvement actuel contre le décret statutaire) et celui de la diversité du paysage universitaire (taille des établissements, spécialisation et niveau de la recherche, etc.). Deux principes qui garantissent à la fois l’efficacité et la légitimité des systèmes universitaires partout dans le monde. L’autonomie telle qu’elle a été conçue par le gouvernement renforce, sous le prétexte d’une « désétatisation » de l’université, la mainmise d’un pouvoir qui bien que désormais local renforce un caractère bureaucratique dissimulé sous les traits de la responsabilité managériale. Le risque alors est de laisser reposer la politique de l’université sur la qualité personnelle de tel ou tel président – ce qui est intenable – et surtout d’ouvrir la porte, de manière plus systémique, aux dérives classiques de tout pouvoir sans contrepouvoir : le despotisme. Bref, en voulant faire, pour parler le sabir ministériel, des présidents d’université des managers modernes, gestionnaires de ressources et acteurs de la société de la connaissance et de l’innovation, on se retrouve avec des potentats locaux dont les moyens de satisfaire clientélisme et prébendes sont décuplés. Et on se contente de renvoyer à leur bonne volonté et leur morale inflexible pour les empêcher d’agir à leur guise – ainsi que la « charte » annexée au décret statutaire doit ! On peut se poser la question de savoir si la seule mesure utile ne serait pas finalement de rendre la lecture de Montesquieu obligatoire…

Une mise en œuvre chaotique

Troisième erreur du gouvernement dans ce dossier : une mise en œuvre chaotique de la réforme qui aboutit à l’impasse actuelle. On ne peut que se demander, au passage, comment se fait-il qu’un pouvoir aussi imbus du discours « d’efficacité managériale » et de « gouvernance du changement » en vienne à commettre autant d’erreurs tactiques et de bourdes de communication ? Première bévue : la précipitation à l’été 2007 pour faire voter la loi. Il fallait aller vite au prétexte qu’il aurait été sinon impossible de la faire adopter ! Mais pourquoi une « bonne » loi serait-elle condamnée par un surcroît de concertation avec les acteurs, de débat public voire de débat parlementaire ? N’était-ce pas tout simplement parce que la loi recelait des intentions qui n’étaient pas celles affichées ? De quoi exactement a eu peur le gouvernement pour faire adopter une loi, considérée par lui-même comme un élément-clef de son action, au cœur de l’été, en pleines vacances ? Mais qui a réellement été consulté et associé à l’élaboration de la loi ? Si ce n’est la Conférence des présidents d’universités (CPU) qui a en quelque sorte coécrit la loi celle-ci tant elle apportait à ses membres la garantie d’un pouvoir inégalé jusqu’ici. Le gouvernement a certes également acheté à bon prix le principal syndicat étudiant, l’UNEF, en promettant que la question de la sélection – notamment à l’entrée en master – ne serait pas abordée non plus que celle des droits d’inscription. Enfin, particulièrement mal conseillés par une UNEF « satisfaite », les parlementaires socialistes n’ont même daigné saisir le Conseil constitutionnel alors que la loi bafouait ostensiblement un principe à valeur constitutionnelle. Ils avaient sans doute mieux à faire que de défendre le principe des libertés et de l’indépendance universitaires.

La deuxième erreur tactique fondamentale du gouvernement a été de tenter de noyer le poisson en ouvrant plusieurs chantiers à la fois. Pour masquer le point-clef de la réforme : l’autonomie en forme d’hyperprésidentialisation de l’université, le ministère a allumé plusieurs contre-feux : la vie étudiante (prêts, logement, santé…), la réforme du premier cycle, le plan Campus ou encore la « mastérisation » de la formation des enseignants du primaire et du secondaire. La collision de toutes ces initiatives a bel et bien brouillé le paysage, permettant dans un premier temps de faire passer l’activisme ministériel pour un réel désir de réformer mais une fois la poussière retombée, le roi est apparu nu comme un ver. L’amélioration de la vie étudiante s’apparente à une cautère sur une jambe de bois : les montants des « nouvelles » bourses et le programme de construction de logements sont infinitésimaux au regard des besoins. Le « plan Campus » apparaît comme une gigantesque dérisoires puisque non seulement l’argent promis, à quelques universités sélectionnées seulement (selon une méthode contestable…), pour abonder le fonds de financement immobilier (les quelques milliards d’euros tirés de la privatisation d’EDF) est « géré » par Bercy, mais qu’en plus il ne sera versé qu’à l’achèvement des opérations immobilières ! Quant à la mastérisation de la formation des « maîtres », la mesure est immédiatement apparue pour ce qu’elle est : une économie de bouts de chandelle aboutissant à la suppression d’une année de stage pratique rémunéré pourtant particulièrement nécessaire pour les nouveaux arrivants dans le métier.

Reste la troisième bourde du gouvernement, celle qui a déclenché la révolte des universitaires : la révision de leur décret statutaire. Là, les réformateurs ministériels se sont surpassés : atteinte frontale au principe d’indépendance et aux libertés universitaires, sanction d’une recherche insuffisante par augmentation du service individuel d’enseignement, évaluation des enseignants-chercheurs sur des critères obscurs et surtout, concentration des pouvoirs sur la carrière, le service et les rémunérations de chacun par le président de son université. Bref, il s’agissait visiblement dans l’esprit ministériel de transformer les universitaires en simples subordonnés du président de l’université. On peut se demander si l’étape suivante n’aurait pas été de lui permettre de mettre en place une pointeuse à la porte de son université ! Plus sérieusement, l’idée sous-jacente de cette transformation substantielle du statut universitaire est de rendre possible la gestion par le président de la pénurie dans son établissement, en maintenant un service d’enseignement global – rendu obligatoire par la loi et fixé par avance – alors que sa « masse salariale » d’ensemble (titulaires et non titulaires) diminue et/ou qu’il doit arbitrer entre crédits consacrés à la recherche et à l’enseignement. Permettre à des scientifiques de faire plus de recherche (ils sont davantage susceptibles de rapporter des financements supplémentaires à leur établissement…) en allégeant leur service d’enseignement devient possible sans ajouter un euro au budget de l’université en obligeant les collègues de lettres et sciences humaines, ou de la faculté de droit, à faire davantage d’heures d’enseignement – sans avoir à les payer en heures supplémentaires. Le tour de passe-passe, même pour une communauté aussi inattentive à ses intérêts que la communauté universitaire, était tout de même un peu gros.

D’autant que le Président de la République lui-même a finalement « lâché le morceau » en révélant le sens profond de toute l’opération par l’affichage de son mépris et de sa désinvolture à l’égard de toute la communauté dans son discours du 22 janvier 2009 – on ne mentionnera pas ici le ton sur lequel a été prononcé de discours, d’une vulgarité confondante, indigne en tout cas d’un chef d’Etat s’exprimant dans une occasion officielle voire solennelle. Pis, il a montré que non seulement il ne comprenait rien à la vocation spécifique de l’université mais qu’il dédaignait l’idée même de recherche au profit d’une vision simpliste et triviale de ce qu’il nomme « l’innovation ». Traitant tour à tour les universitaires et les chercheurs de conservateurs désireux de garder un mauvais système, de quémandeurs de deniers publics incapables de gérer leur utilisation, de fonctionnaires refusant l’évaluation, incapables d’affronter la concurrence internationale… il a réussi la performance de faire se lever contre lui, son gouvernement et la réforme, le plus important mouvement social que ce milieu ait jamais connu, jetant dans la rue et dans la grève, ensemble, l’extrême-gauche la plus radicale et la droite la plus conservatrice ! La crispation ministérielle qui s’en est suivi depuis n’a rien arrangé jusqu’à ce que le gouvernement soit contraint par ce mouvement social, bientôt rejoint par les étudiants et tous les autres personnels de l’université, de reculer. Pour le moment, le mot « retrait » n’a pas été prononcé, mais la « chose » est déjà faite puisque le décret statutaire va entièrement être revu – une « médiatrice » et des députés UMP ont repris l’affaire en mains et encadrent désormais une ministre qui refuse d’admettre qu’elle a reculé alors qu’elle est déjà dos au mur depuis un moment.

C’est bel et bien, évidemment, Nicolas Sarkozy qui porte la responsabilité première de ce fiasco qu’est la « réforme Pécresse ». Que la ministre l’est suivi ou subi importe peu ; elle est restée malgré tout et continue de défendre « sa » réforme. L’important n’est pas là. Le problème principal que soulève ce gâchis est celui de son impact sur l’idée même de réforme de l’enseignement supérieur et de la recherche. Les acquis, laborieux, de la dernière campagne présidentielle, sont à terre, et on entend déjà les revendications futures d’une augmentation des moyens sans réforme du système. Ceux qui voudront continuer de défendre qu’il faut les deux à la fois, dans le même temps, seront renvoyés aux fausses promesses et aux manipulations sarkozystes. On ne les écoutera plus dire qu’il est possible de faire les choses autrement, dans l’ordre des urgences et selon une vision d’ensemble cohérente, en concertation avec tous les acteurs et devant les citoyens pour leur montrer quel système pourrait émerger d’une réforme en profondeur. Et le faire en s’appuyant sur les valeurs mêmes de l’université et de la recherche, en prenant le temps nécessaire à la mise en place non d’un système idéal certes mais simplement vivable pour tous ses acteurs et dont le pays tout entier pourrait être fier.

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