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Pour sortir de la crise, il faut renverser le capitalisme! (DR-Express)

Publié le 21 février 2009 par Hugo Jolly

DRE No202 • 13 février 2009 • [web ou pdf]


L’adoption, le mardi 3 février, du budget présenté par le ministre des Finances Jim Flaherty est venue mettre fin à la saga tragi-comique marquée par la création de cette «coalition» mort-née entre le Parti libéral du Canada, le Nouveau parti démocratique et le Bloc québécois. Elle marque ce faisant la réalisation d’une entente – fut-elle uniquement provisoire – sur une stratégie «nationale» de sortie de crise entre les principaux secteurs de la grande bourgeoisie canadienne, qui semblaient jusque-là incapables de convenir d’une position commune.

À l’exception des six députéEs représentant des circonscriptions de la province de Terre-Neuve-et-Labrador, la totalité des députéEs libérales et libéraux ont donc voté en faveur du budget Flaherty. Certains ont vu là une «trahison» de la part des libéraux et de leur nouveau chef Michael Ignatieff; d’autres, le signe qu’il s’agit en fait d’un budget libéral, et non conservateur.

En fait, le budget adopté par la Chambre des communes est ni l’un, ni l’autre: c’est un budget capitaliste, d’abord et avant tout, inspiré du programme général de tous les gouvernements des grands pays industrialisés, qui repose sur l’utilisation optimale des ressources des États pour sauver la peau des bourgeois, des riches et des banquiers. Il n’y a eu, de la part du Parti libéral, ni trahison, ni volte-face: au contraire, la position adoptée par Michael Ignatieff se situe en droite ligne dans la «grande tradition libérale» ayant marqué l’histoire de ce pays. Et ceux qui feignent de s’en étonner sont soit hypocrites ou de parfaits ignorants.

Un budget au service des capitalistes

Après l’épisode burlesque de la «coalition» au début décembre et la prorogation de la Chambre des communes, le ministre Flaherty est passé aux choses sérieuses en annonçant la mise sur pied d’un «comité de sages», chargé de lui faire des recommandations pour faire face à la crise. Le comité, dont les membres recevront un salaire symbolique de 1 $ par année, est officiellement composé de onze «éminents Canadiens» qui ont été choisis, selon le ministre, «sans tenir compte de leur affiliation politique». Parmi les membres de ce comité «non partisan» (sic), on retrouve le PDG de Power Corporation, Paul Desmarais, Jr., de même que James D. Irving, président de J.D. Irving Ltd., Jack Mintz, ancien président de l’Institut C.D. Howe, et Isabelle Hudon, jusqu’à tout récemment présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain et sacrée vedette du Québec inc. Ces gens-là ne sont en effet pas nécessairement «partisans», dans le sens où ils ne sont pas directement rattachés à l’un ou l’autre des partis bourgeois qui œuvrent sur la scène politique canadienne. Mais on ne leur fera certainement pas injure en affirmant qu’ils ont un parti pris certain envers les intérêts des capitalistes.

Cela dit, le comité semble avoir assumé son mandat avec diligence, car le budget présenté par le ministre Flaherty est justement venu répondre aux divers besoins des capitalistes.

L’on y prévoit, de fait, des investissements considérables pour favoriser la «relance». Au cours des deux prochaines années, le gouvernement fédéral injectera près de 12 milliards de dollars dans des travaux d’infrastructure. Quelque 7,5 milliards supplémentaires seront alloués à l’aide directe aux entreprises. L’ensemble des mesures prévues au budget, jumelées à la chute anticipée des revenus de l’État, entraîneront un déficit de près de 34 milliards de dollars pour l’année financière 2008-2009.

Soudainement, le gouvernement n’a donc plus peur de retourner en déficit: le dogme de l’équilibre budgétaire ne tient plus, car les capitalistes ont besoin de l’aide de l’État! Quand les pauvres avaient besoin de logements, que les malades avaient besoin de soins dans les hôpitaux et qu’il y avait lieu d’agir pour aider les populations autochtones qui n’ont même pas accès à de l’eau potable dans certaines régions, il n’était pas question, pour le gouvernement, de dégager de nouvelles sommes, car il ne fallait surtout pas créer de déficit. Mais pour les banques, les sociétés transnationales, les géants de l’auto et lescrosseurs du même acabit, tout cela ne tient plus, et «tout le monde doit faire sa part» pour les soutenir.

Peu de gens l’ont souligné, mais le budget comporte une aide sans précédent aux banques et aux institutions financières. Le professeur Michel Chossudovsky l’a fait remarquer, dans un article publié sur le site Web du Centre de recherche sur la mondialisation (www.mondialisation.ca): «Les médias ont fait grand cas du déficit de 85 milliards sur cinq ans du budget Flaherty, mais ils ont complètement passé sous silence le montant faramineux de 200 milliards $ (12% du PIB) prévu dans ce que le gouvernement appelle un “Cadre de financement exceptionnel” pour venir en aide aux institutions financières canadiennes.»

Déjà, rappelle Chossudovsky, le gouvernement Harper avait débloqué un premier montant de 25 milliards $ le 10 octobre dernier, puis un autre de 50 milliards le 12 novembre, pour racheter des prêts hypothécaires des institutions financières sans que personne, à Ottawa, n’ait cru bon de s’en indigner, ni même de poser des questions à ce sujet. Là, le budget Flaherty rajoute un autre 50 milliards de dollars aux mêmes fins, de même qu’un somme de 12 milliards «en vue de l’achat de titres à terme adossés à des prêts et à des baux portant sur des véhicules et du matériel». Au total, l’ensemble des mesures adoptées par le gouvernement Harper totalise un montant global de 200 milliards de dollars «afin d’appuyer l’offre de financement aux particuliers et aux entreprises ». Chossudovsky souligne avec ironie que les banques, qui détiennent une importante portion de la dette publique, seront à la fois les bénéficiaires du renflouage et les créancières de l’État. Elles gagnent donc sur tous les plans.

Par contre, le budget et le «plan de relance» du gouvernement Harper feront leur lot de perdantEs: savoir les travailleurs et les travailleuses, pour l’essentiel, qui viendront grossir en masse les rangs des pauvres et des nécessiteux. En fait, la crise est l’occasion pour les capitalistes – une opportunité, dira-t-on – d’appauvrir les travailleurs et les travailleuses et surtout, de les rendre encore plus dépendantEs, flexibles et malléables, afin d’assurer les futurs profits des détenteurs du capital. Encore là, c’est l’État, cet instrument par excellence de la dictature de la classe bourgeoise, qui est appelé à jouer le rôle de maître d’œuvre de cette vaste opération destinée à assurer la rentabilisation du capital, sur le dos des travailleurs et travailleuses.

On a vu, déjà, dans le secteur de l’automobile le gouvernement annoncer que l’aide qu’il allouera (et qui se chiffre, rien que dans ce secteur, à quelque quatre milliards de dollars) sera conditionnelle à ce que les entreprises visées réduisent massivement les salaires et les conditions de travail de leurs salariéEs. Cela, dit-on, au nom du sophisme qui veut que «tout le monde est responsable de la crise» et que par conséquent, «tout le monde doit faire sa part».

Pour les travailleurs et les travailleuses, pour les centaines de milliers, notamment, qui ont perdu leur emploi au cours des trois derniers mois et les centaines de milliers d’autres qui se retrouveront dans la même situation au cours des prochaines semaines, le budget Flaherty ne prévoit rien, sinon qu’une maigre prolongation de cinq semaines des prestations d’assurance-chômage.

Bref, le budget Flaherty est en ligne avec l’orientation générale des gouvernements de tous les pays capitalistes. De George W. Bush à Barack Obama en passant par Nicolas Sarkozy (qui veut «refonder le capitalisme»!) et le «gauchiste» Lula au Brésil, tout ce beau monde est uni derrière l’idée que toutes les ressources des États doivent être mobilisées pour sauver le capital.

Une unité relative, dictée par la nécessité

Le ralliement de Michael Ignatieff et des libéraux au plan de relance du gouvernement Harper ne signifie toutefois pas qu’il n’y a plus de divisions au sein de la classe dominante canadienne. Comme en toutes choses, cette unité demeure relative et elle est surtout dictée par la nécessité.

L’épisode de la «coalition», en décembre, a fait apparaître certaines divisions qui traversent la classe dominante. Ces divisions ressortent aussi de la succession des gouvernements minoritaires depuis l’élection de juin 2004, où les libéraux de Paul Martin avaient difficilement réussi à l’emporter.

Il est vraisemblable que les partis (le NPD, les libéraux et le Bloc) qui ont formé cette fameuse coalition représentent avec plus de vigueur l’axe central traditionnel de la grande bourgeoisie canadienne, basé en Ontario et au Québec, alors que les conservateurs s’avèrent plus liés aux intérêts des pétrolières et des secteurs de la grande bourgeoisie qui demeurent concentrés dans l’Ouest canadien.

Les divergences et les contradictions au sein de la classe politique canadienne témoignent aussi des difficultés de la bourgeoisie à pouvoir compter sur une équipe compétente, crédible et efficace, qui soit capable d’exercer un certain ascendant sur les masses populaires. Comme on le sait, la désaffection n’a jamais été aussi grande envers le processus parlementaire et la fausse démocratie bourgeoise, qui constituent un instrument central avec lequel la classe dominante est censée réussir à obtenir le consentement des masses à vivre sous la dictature du capital. De toute évidence, cet instrument a perdu une bonne partie de son efficacité, si bien que le rétablissement de la légitimité de son pouvoir demeure un objectif de toute première importance pour la bourgeoisie.

À court terme, le gouvernement Harper, qui n’est ni plus, ni moins voué à la défense du capitalisme que ses opposants libéraux, néo-démocrates et bloquistes, a fait ce qu’il fallait (ou vraisemblablement, ce que son «comité des sages» lui a dit de faire!) pour rétablir une unité relative qui corresponde aux intérêts immédiats du grand capital.

Contrairement à ce que certains veulent laisser croire, la vraie division n’est pas celle qui oppose ceux qui voudraient un État un peu plus ou un peu moins interventionniste. D’un côté comme de l’autre, les partisans de ces deux options s’entendent sur une même prémisse: il faut se serrer les coudes pour sortir de la crise. Et une fois que ce sera fait, il ne saurait être question de remettre en cause le modèle de développement basé sur la rentabilisation du capital et la propriété privée des moyens de production. Pour certains comme Sarkozy, il faudrait envisager un capitalisme moins axé sur la spéculation; pour d’autres tel Obama, il faudrait s’assurer d’un capitalisme plus «social», «plus doux» et moins «diviseur». Mais hors du capitalisme, point de salut!

Pour les travailleurs et les travailleuses, toutefois – pour ceux et celles qui produisent toutes les richesses et qui ont la capacité d’organiser et de diriger la société pour que les besoins de tous et de toutes soient enfin satisfaits – il faut envisager, lutter et s’organiser pour une «sortie de crise» tout autre. Car pour sortir vraiment de la crise, il faut sortir du capitalisme lui-même! Le vrai et l’unique plan de lutte contre la crise, c’est celui qui s’attaquera au système qui l’a créée et débouchera sur une société qui ne sera plus façonnée par le bien-être d’une poignée de parasites.


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