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Les ravages de la course au temps un article de benois delmas dans le nouvelle économiste qui site pourquoi tu cours et qui raisonne comme un signal

Par Levidepoches

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*Sans obligation d’horaires mais responsables du résultat, les dirigeants ne ménagent pas leur peine. Sacrifiant sur l’autel de la performance ce que l’homme a de plus précieux : son temps. Bien au-delà des dérogations qu’autorise le code du travail aux salariés ordinaires. Fascinés par les nouvelles technologies, soumis à la pression de la “shareholder value”, ils se sont transformés en individus “on line”. Disponibles, réactifs instantanément. Griserie de la suractivité ou servitude involontaire ? Le fait est là : l’explosion de l’horloge a abattu la cloison entre vie professionnelle et vie privée. Aujourd’hui pointe l’interrogation en arrière-fond de la crise : ce rythme non-stop est-il vraiment le bon pour qui doit décider à la place des autres ? La confusion entre vitesse et précipitation a produit ses effets ravageurs dans la sphère financière en remplaçant le réflexe à la place de la réflexion. La finance n’est pas la seule concernée. Tous les secteurs sont touchés par cette dictature du tic-tac. Intellectuels sommés de réfléchir dans la minute, industriels acculés à la gestion à flux tendus… Une société vivant à la seconde près 24h sur 24, 365 jours sur 365, assiégée par son emploi du temps, ne court-elle pas vers sa faillite ? Perdre sa vie à la gagner, s’insurgeait déjà le poète lucide…

Novembre 2008. Le projet de loi sur la libéralisation du temps de travail le dimanche a provoqué en France un véritable débat. Abolir ce jour chômé, sauf pour six millions de travailleurs, devenait le symbole d’un choix de société. De celle qui accélère plus encore la vitesse du temps. Or, signe des temps, les dirigeants d’entreprises – a priori les plus intéressés par cette extension – ont eux-mêmes marqué le holà. Laissant bien seul Luc Chatel, le ministre en charge du projet, défendre ce dernier. Comme si inconsciemment, les élites dirigeantes avaient perçu le danger qu’elles couraient à trop tirer sur la corde du temps, à dérègler un rythme bio-culturel millénaire, celui de la pause dominicale. “Le sabbat est fait pour l’homme”, a tonné Mgr Philippe Barbarin. Une prise de conscience pas si étonnante que cela. Les dirigeants soumis à l’obligation de résultats et non de moyens ont été les premiers à expérimenter sur eux-mêmes l’extension du domaine du temps de travail. Et à percevoir aujourd’hui les limites et les effets contre-productifs du 24 heures chrono. Résultat, la loi sur le travail dominical fut vidée de sa substance.

Le dirigeant “on line”

Comment les dirigeants se sont-ils retrouvés à l’avant-garde de cette échelle de temps distendue ? De gré souvent et de force aussi. A partir d’un certain niveau hiérarchique, le cadre dont la rémunération reste mensualisée ne compte plus ses heures quotidiennes. Cette règle a été renforcée lors de la transformation du passage de la durée légale du travail de 39 heures à 35 heures, convertie pour les cadres en jours pleins d’absence, des modalités qui remplissent plusieurs chapitres du code du travail. Mais pour un dirigeant et a fortiori pour un mandataire sans contrat de travail, un tel décompte n’a plus du tout de sens. Légalement et pratiquement. S’est ajouté au fil des ans, tout aussi insidieusement que sûrement, le modèle positif de l’insomniaque capable dans la compétiton des talents de prendre l’avantage sur ses rivaux réels ou imaginaires en travaillant la nuit. “Les élites ont été les premières à valoriser la veille prolongée et les petits dormeurs”, observe Damien Léger, expert au centre du sommeil de l’Hôtel-Dieu et à la faculté de médecine Paris Descartes (voir LNE n°1448 “Nuit blanche”). Et avec l’adrénaline de la passion, l’effort fourni semble moins pesant. “Généralement, je me couche avec regret et je saute de joie au moment du lever, sachant le plaisir qui m’attend dans la journée”, lance Maurice Lévy, PDG du groupe Publicis. Un peu comme si l’individu investi d’une responsabilité colossale avait endossé sur ses seules épaules le modèle industriel de production en flux continus des équipes en 3/8. On a ainsi entendu Etienne Mougeotte dire qu’il ne dormait que quatre heures par jour. Un exemple parmi d’autres. L’impératif de productivité et de compétitivité impose dans l’esprit des dirigeants une accélération des cadences et la totale mise à disposition des énergies à l’entreprise. Significatif : le pourtant très sage Yvon Gattaz, ancien président du CNPF, lançait à l’aube du XXe siècle l’avertissement : dans une société à flux tendus, les lents sont condamnés. “Partout la vitesse impose son rythme. Aucun chef d’entreprise n’ose afficher “vive le stress”. Et pourtant ce qu’il craint le plus, c’est l’absence de stress chez ses collaborateurs.” Et l’ancien patron du CNPF de poursuivre la métaphore : “Les entreprises sont des Formule 1 sur pistes sinueuses et glissantes. Les lents resteront sur le bord de la route avec leur teuf-teuf. Perdants sûrement, mais consolation, heureux peut-être.”

L’accélération du temps, le rétrécissement de l’espace

Etirement du temps et rétrécissement de l’espace constituent les deux aiguilles de l’horloge intérieure de l’homme “on line”. Dans un premier temps, la nouvelle mécanique en place n’a apporté que des bénéfices, synonymes de progrès. “Electronique, informatique et Internet ont inventé le temps réel, c’est- à-dire la vitesse de la lumière”, annonçait Yvon Gattaz. Et de fait plus personne n’est surpris aujourd’hui de se connecter à la demi-seconde près à l’autre bout du monde. Mais cette évolution modifie notre rapport au temps. Michel Rouger, ancien président du tribunal de commerce de Paris, analyse le phénomène : “Jadis, la nuit qui imposait l’inactivité aux hommes permettait le repos de la nature. Aujourd’hui le jour éternel permis par la fée électricité interdit ce repos.”

Ce que corrobore Jean-Louis Servan-Schreiber, notamment fondateur du mensuel Psychologies, dont bon nombre de ses travaux consacrés à ce sujet. “La mondialisation du temps fait que désormais le soleil ne se couche plus jamais sur un individu”, note-t-il. Le cadre dirigeant qui survole les fuseaux horaires dans ses voyages au bout du monde encaisse les “jet lags”. Son terrain de jeu ? “L’espace temps.”

“La nature a résisté cent ans à la fée électricité, les hommes sont victimes de la sorcière numérique, en moins de vingt ans”, juge Michel Rouger. “En Bourse la cotation en continu des cours des actions à la place d’un fixing de début et de fin de séance a créé un espace- temps pour la spéculation infra-quotidienne”, déplore Henri Guaino, le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy. Le comportement de Jérôme Kerviel, ce trader de

la Société Générale

faisant actuellement l’objet d’une instruction, ne serait-il pas l’illustration des conséquences de la perte des notions de temps et d’espace dans la finance ? Pour le philosophe Paul Virilio, Jerôme Kerveil est la victime coupable de “l’ivresse de la vitesse qui est une drogue dure”. Dans les années 80, le président de Sony avait pronostiqué le glas de l’Occident, incapable de lutter face à l’implacable dévotion des travailleurs japonais, dédiés corps et âme, 24h sur 24, à servir leur entreprise. La thèse fit fureur. Et long feu.


La nouvelle équation temps = argent

Le philosophe se plaît à imaginer ces jeunes traders alignés devant leurs écrans dans les salles de marché, jour et nuit, exposés au décervelage par la sorcière qui leur a imposé de résoudre une équation infernale : “Plus la valeur du temps tend vers zéro, plus la valeur de l’argent doit tendre vers l’infini.” Car la dimension essentielle du dérèglement tient à la dépréciation du prix de l’argent illustrée par le niveau très faible des taux d’intérêt ces quinze dernières années, sous l’ère d’Alan Greenspan. Le niveau du taux d’intérêt n’est rien d’autre que la cote que l’on donne aux projets de moyen terme. Lorsque les taux d’intérêt sont bas, cela signale une dépréciation de l’avenir et le primat donné au présent et donc au court terme, aime à expliquer Jean-Paul Fitoussi, directeur de l’OFCE. Une vision académique qui renvoie plus trivialement au dicton “le temps c’est de l’argent”. Or l’écrasement des primes de risques – ces dernières années un prêt à cinq ans ne rapportait guère plus au créditeur qu’un apport en cash pour quelques semaines, et cela quelle que soit la qualité de l’emprunteur. Ainsi le fait qu’un client presque insolvable puisse s’approvisionner au même prix que le Trésor américain - réputé pour être l’institution la plus solide au monde - a complètement dérèglé la donne. Obligeant les financiers pour faire du rendement à faire tourner leurs liquidités à court terme. Un peu comme un chronomètre censé mesurer le temps à la seconde passant à une mesure au millième de seconde... Et cette dimension a touché de proche en proche tous les maillons de la chaîne de valeur dans l’industrie, avec par exemple la quête du zone stock et les services non-stop.

La dictature de l’immédiateté

“Il n’y a pas d’acquis sans perte”, analyse Paul Virilio. Paul Morand avait décrit dans un livre prémonitoire, L’Homme pressé, les graves conséquences d’un individu incapable de faire le distingo entre l’important et l’urgent. Une course qui menait son héros à la mort, l’organisme cassé. Ecrit avant l’invention des nouvelles technologies, ce texte anticipait les rêves les plus fous du dieu du temps, Chronos.

Paul Virilio actualise l’approche. Sans renier “les acquis du progrès”, ce sociologue injoignable autrement que par courrier, n’ayant ni mail ni téléphone, sa façon à lui de freiner le mouvement, observe : “Les acquis de la vitesse, avec le développement des moyens de transport et de transmission, sont incontestables mais on vante surtout les bénéfices du progrès en masquant les dégâts qu’il implique.” Si “la rapidité de l’information réduit et abolit les distances géographiques, je crois que nous vivons une fièvre obsidionale, la fièvre de “l’enfermé vivant”. Sans décodeur : le dirigeant, disponible à chaque minute depuis toutes les villes de la terre, devient addict au “réflexe conditionné au détriment de la réflexion”. “En l’espace d’une génération, notre capacité d’attention et de concentration s’est réduite, l’immédiateté et l’improvisation se développent au détriment de la prévision et de l’organisation”, diagnostique le docteur JLSS, pour qui “beaucoup de dirigeants aiment se noyer dans les détails ou ne savent pas apprécier la durée nécessaire à la réalisation des tâches, d’autres encore aiment s’occuper de tâches immédiates non importantes.” Maintenant, le résultat l’emporte sur les moyens utilisés pour l’obtenir. D’où une nécessité absolue : savoir que “l’immédiateté l’emporte sur la prévision et l’organisation”, dixit Servan-Schreiber. Qui image son propos : “A l’image des jeux vidéo, où celui qui tire le plus vite gagne et où celui qui réfléchit perd.”

Maîtriser son temps

Pour cela, il existe des outils techniques, physiques et sociaux qui permettent de trier la dictature de l’urgence de la culture de l’important. Il ne s’agit pas d’être contre le progrès mais de faire en sorte de lui permettre de subsister. “Nous sommes nos propres interrupteurs”, constate avec simplicité Jean-Louis Servan-Schreiber, qui consacra dès 1974 un livre clef sur L’Art du temps. Les solutions sont multiples et appellent surtout une pédagogie de l’usage que l’on fait de son temps. Désormais, plus personne ne “se rendra au travail au même horaire”. Une lapalissade ? “Pour maîtriser son temps, il faut d’abord se maîtriser soi-même”, juge le professeur Servan-Schreiber.Aux recettes toutes faites des ouvrages sur la gestion du temps, style “Gagner une heure par jour”, qui sont dans toutes les listes de best-sellers, le dirigeant de haut niveau doit commencer par repenser son rapport au temps et se fixer des priorités. En baptisant son agence de médias "Pourquoi tu cours ?", Jérémy Dumont entend interpeller ses clients sur la question du sens de leur action. Préalable avant d’examiner précisément et lucidement ce qui, dans son propre comportement, l’empêche de respecter ses proches échéances et de maîtriser son agenda. “A partir de ce diagnostic nous pourrons changer nos habitudes”, poursuit l’auteur de L’Art du temps. Et d’enfoncer le clou : “Ne jamais oublier que, dans une économie marchande, le temps est encore la ressource la moins chère.” “Mais si vous
l’utilisez mal, le rattrapage risque de coûter fort cher.” Michel Rouger lui emboîte le pas, jugeant que “le temps c’est de l’argent, mais pas au point de perdre le temps de la réflexion, pour faire le maximum d’argent dans le minimum de temps”. “La régulation dont on nous rebat les oreilles doit commencer par celle du temps.” “Actionnaires, pensionnés et assurés de tous les pays, il serait temps de faire graver dans les salles de marché le vieil adage : le temps ne respecte jamais ce qu’il n’a pas contribué à établir”, conclut, philosophe, cet ancien président du tribunal de commerce de Paris qui a vu bon nombre d’entrepreneurs trébucher sur une mauvaise gestion des échéances et donc du temps multiple. Aux dirigeants de montrer le chemin de cette sagesse indispensable. Et de faire un usage raisonné du “Blackberry management”, ce concept qui fait fureur au sein des élites. Doit-on enseigner dès l’école la meilleure façon de gérer son temps en fonction de sa personnalité ? L’école à la française, avec ses horaires rigides, n’est pas un modèle à suivre. Quand les Allemands peuvent user de leur après-midi à la carte - sports, arts... -, nos chères têtes blondes doivent endurer stoïquement, assis, six à sept heures de cours chaque jour. Si un ministre de l’Education nationale avait l’audace de proposer aux lycéens un module “gestion du temps”, il aiderait une génération à se former à plus d’autonomie, à une culture du résultat. Voeu pieux ? Le problème reste entier. Mais la boîte à outils est disponible.

Sans titre

Crédit:
Le nouvel économiste
Pourquoi tu cours
Coursedingler

Source: le nouvel économiste

Auteur: Benoît Delmas
Publié par Loïc MERCATI
Publié sur le vide poche


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