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En attendant les loups ?

Publié le 07 juin 2008 par Denis_castel

Dans un billet consacré au libéralisme (thème à la mode s’il en est en ce moment, surtout au Parti Socialiste…), un de mes camarades blogueurs, Honorgate, "[s]'autorise malgré [sa] modeste (dit-il, NdA) compréhension de ce monde, à constater que l'économie commande au politique" et se demande "qui gouverne actuellement le monde si ce n'est l'argent ?". Ces réflexions m’ont amené à ressortir du fatras de papiers qui peuplent ma sacoche, une pleine page des Echos que j’avais découpée et griffonnée de quelques annotations. Sous le titre "L’Europe va devenir supercapitaliste", Robert Reich, professeur à l’université de Berkeley et ancien ministre du Travail de Bill Clinton, y donnait une interview à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage. Il y livre sa vision (assez sombre, assez peu encourageante et que je partage largement) de l’évolution du capitalisme, et notamment de la façon dont les entreprises font de moins en moins de cas de tout ce qui peut être un obstacle (prix des fournisseurs, rémunérations des salariés lambda, impôts et charges sociales, protection de l’environnement) à la maximisation de leurs bénéfices.

Ce thème de la déviance du capitalisme, un éditorial des Echos, pourtant peu suspect de gauchisme échevelé, l’abordait encore cette semaine en se demandant qui sera le Karl Marx du XXIe siècle. Cela rejoint aussi une discussion que j’avais avec un de mes proches amis, élu récemment conseiller municipal (de gauche…) d’une ville de province et qui, de par ses compétences en matière économique et financière, se retrouve placé en première ligne dans les relations avec les entreprises. Il m’expliquait comment une entreprise ayant repris un site de production sur la ville moyennant force subventions des collectivités locales menaçait de fermer le site pour aller chercher ailleurs de nouvelles subventions et le dilemme qui s’ensuivait pour les élus locaux : céder au chantage à la délocalisation ou résister au prix de pertes d’emplois et donc de combustible pour le tissu économique local.

Pour que l’action et le pouvoir politiques ne se réduisent pas de plus en plus, dans les années à venir, au fatalisme et à la résignation face aux puissances économiques et surtout financières que sont les entreprises et les fonds d’investissement, qu’ils soient souverains ou spéculatifs, il est de plus en plus indispensable et urgent de donner une nouvelle dimension à la virtù qualité politique essentielle chère à Nicolas Machiavel (si injustement réduit à un théoricien du cynisme en politique).

Face à la fortuna de la mondialisation, opportunité autant que menace, et au pouvoir des détenteurs de capital, la seule lucidité quant à la nécessité d’agir et de prévenir les difficultés ne suffisent plus à nos Princes modernes. Et c’est là que la construction européenne pourrait (aurait déjà dû ?) prendre tout son sens et emporter l’adhésion de citoyens si défiants à son égard (non sans raison, tant cette construction communautaire peut apparaître depuis une vingtaine d’années comme ayant facilité l’émergence du capitalisme financier, que ce soit en instaurant la libre circulation des capitaux en 1990 ou au travers de la mise en place de l’euro et de l’Union Economique et Monétaire). Par exemple en limitant le dumping fiscal pratiqué par certains Etats membres (sans que pour autant, le laxisme budgétaire d’autres Etats membres – suivez mon regard – puisse s’en trouver légitimé). Ou en adoptant une imposition unique (il y a bien une monnaie unique) des rémunérations des grands patrons et des cadres dirigeants, ce qui permettrait d’éviter le chantage à la délocalisation des sièges sociaux, ainsi que des revenus du patrimoine et des plus-values en capital. Seul un front commun des gouvernements européens pourrait permettre de contrebalancer les nouveaux maîtres politiques que sont les puissances économiques et financières. On cherche pourtant vainement ce genre de préoccupation et les préconisations qui pourraient en découler dans le rapport Think Global – Act European que viennent de publier treize think tanks pour relancer la construction européenne. Avec le risque d'en arriver à chanter un jour comme l’a fait Serge Reggiani à propos d'une autre époque :

"Attirés par l'odeur du sang
Il en vint des mille et des cents
Faire carouss', liesse et bombance
Dans ce foutu pays de France
Jusqu'à c'que les hommes aient retrouvé
L'amour et la fraternité.... alors
"

Original post blogged on b2evolution.


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