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Khatibi : le sociologue de la double critique n'est plus

Publié le 16 mars 2009 par Marocpluriel

Khatibi2.jpgAvec beaucoup de tristesse, j'ai appris la disparition d'Abdelkebir Khatibi, l'une des grandes figures de la sociologie marocaine et l'auteur de plusieurs ouvrages, dont "Mémoire tatouée", une sorte de récit autobiographique, "Vomito blanco", une critique de la conscience malheureuse des intellectuels de gauche française à l'égard du sionisme et de la question juive, "Maghreb pluriel", "Penser le Maghreb", "le Même livre", "le livre du sang" et bien d'autres ouvrages qui ont marqué à jamais la culture Marocaine et internationale, par la qualité et le talon de cet écrivain disparu à l'âge de 71 ans.  Ses oeuvres ont influencé toute une génération qui est la mienne. C'était grâce à lui  et à l'oeuvre de Paul Pascon que je me suis dirigé vers des études de sciences humaines. Et je ne l'ai pas regretté. Qu'il repose en paix !

L’œuvre de Khatibi est multiforme et originale. Il y a plusieurs phases qui jalonnent sa carrière. Après avoir été l’un des pre­miers sociologues marocains à s’intéresser à la pensée sociolo­gique, notamment, lorsqu’il fut Directeur de l'Institut de Sociologie, il a élargi son champ d’études en introduisant la sémiologie et la psychanalyse qui lui permettent de dialoguer avec les pensées radicales de l’Occident, notamment celles de Heidegger, Nietzsche, Marx et Derrida.

Khatibi, avec Pascon occupe une place centrale dans le champ sociologique marocain en forma­tion dans les années soixante et au début des années soixante dix. La naissance de la sociologie postcoloniale n’a pas échappé à la lutte politique entre une nouvelle culture progressiste nais­sante et une culture dominante et traditionnelle qui détenait et détient encore le pouvoir. La sociologie marocaine a fait les frais de cette lutte politique, au même titre que cette nouvelle culture progressiste, incarnée par la Revue Souffles. fondée par l’écrivain et poète francophone Abdellatif Laâbî en 1966. Elle fut interdite en 1972, juste deux ans après la suppression de l’Institut de Sociologie. Cette revue regroupait, en majorité, des intellectuels progressistes francophones.

Dans l’avant-propos de ce recueil d’articles, qui est une sorte de plan de sauvetage, pour épargner à la pensée sociolo­gique une possible disparition, Khatibi précise son idée en regroupant une série d’articles déjà publiés et réédités dans un ouvrage collectif sous sa direction :

Etudes sociologiques sur le Maroc, Publication du BESM, collection Sociologie, Nouvelle édition, Rabat, 1978.

Ce livre est composé ainsi : un article de Khatibi intitulé “Etat et classes sociales” pour marquer le cadre idéologique de cette sociologie critique qui se veut marxiste suivi de quatre articles sur la sociologie rurale pour marquer l’importance de la formation sociale marocaine et la place des zones rurales exploitées par les grands propriétaires, ainsi que la responsa­bilité de l’Etat dans la paupérisation des masses rurales (les collectivités rurales traditionnelles et leur évolution; les concessions foncières au Maroc qui est “une contribution à l’étude de la formation des domaines personnels dans les campagnes marocaines”; la main-d’œuvre et l’emploi dans le secteur traditionnel; changement social et développement dans les campagnes marocaines). Ensuite, une enquête de l’équipe Pascon intitulée “ce que disent 296 jeunes ruraux” qui est utilisé ici, comme un cahier de doléances de la jeunesse rurale desœuvrée, et enfin, un article sur les femmes de Malika Belghiti, intitulée “les relations féminines et le statut de la femme dans la famille rurale, dans trois villages de la Tassaout.”

Les contributions dans cet ouvrage, que tout étudiant de ma génération, en sciences humaines, doit passer à la librairie Tacussel pour se le procurer, sont minutieusement sélectionnées, de manière à donner la parole à la société profonde et mettre le doigt sur les problèmes les plus épineux du pays, qui sont abordés par cette sociologie baillonnée par l’administration.

C’est une réponse à la suppression de l’Institut : “Ce recueil peut aider les lecteurs à fixer leur attention sur des recherches qui concernent, comme on le verra, la formation socio-économique, les classes sociales et surtout la paysannerie. Raison pratique qui se double d’une autre, à nos yeux, essentielle. Le statut d’une sociologie critique et au service de l’opinion publique doit être redéfini, non seulement parce que l’administration a supprimé depuis octobre 1970, l’Institut de Sociologie, mais aussi pour que la sociologie puisse assumer sa fonction critique et dépasser les pièges du fonctionnalisme et de l’idéologisme.”

Il y aura certainement d'autres billets que je mettrai en ligne, pour évoquer quelques notions fondamentales dans la pensée sociologique de Khatibi : la double critique (le traditionalisme et l'Occident), décolonisation des sciences sociales, critique de Jacques Berque et le dialogue avec l'Occident radical.

On commentera ensemble cette notion de dialogue avec ces 4 pensées représentées dans ce schéma ci-dessous :

 Schéma récapitulatif de la pensée de Khatibi tiré de "l'anthropologie coloniale française et le Maroc", de Mohamed Mahfoud Chkouri

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LES COMMENTAIRES (1)

Par Abdelkader
posté le 02 mai à 14:33
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Contrairement à une idée communément répandue, A. Khatibi tourna le dos à la sociologie tôt. P. Pascon par contre y est resté fidèle jusqu'à la fin de sa vie. A.Khatibi une fois directeur de l'IURS avec les avantages qui vont avec a tout fait pour marginaliser le BESM jusqu'à le remplacer par Signe du présent. Les jeunes chercheurs marocains qu'ils soient économistes, sociologues ou anthropologues ne gardent pas un bon souvenir de A. Khatibi qui vivait dans une tour d'ivoire.

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