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[G] Espèce d'aristoloche, va !

Par Nibelheim

Tiens ! Tu travailles ? - J'écris sur Paludes ...
Comme Gide a eu la merveilleuse idée de donner le même nom à son propre livre et au livre qu'écrit le narrateur, précisons tout de suite : quand je parlerai de Paludes, l'ouvrage signé André Gide, le titre sera en gras et italique. Quand je parlerai de Paludes le livre écrit par le personnage, ce sera un simple italique. ;)

Vers cinq heures le temps fraichit; je fermai les fenêtres et je me remis à écrire.
A six heures entra mon grand ami Hubert; il revenait du manège.
Il dit : "Tiens ! tu travailles ?"
Je répondis : "J'écris Paludes."
- Qu'est-ce que c'est ? - Un livre.
- Pour moi ? - Non.
- Trop savant ? ... - Ennuyeux.
- Pourquoi l'écrire alors ? - Sinon qui l'écrirait ?


Annoncé comme une "satire de quoi" dans la dédicace, présenté finalement comme une sotie par son auteur, Paludes est un livre pour le moins surprenant. Si bien que j'ai du prendre un peu de temps avant d'essayer d'en parler ici. L'ouvrage, si court, si désinvolte en apparence me semblait renfermer quelques richesses insoupçonnées, et je trouvais que cela méritait plus ample réflexion... Rien ne me destinait à lire Paludes, là, maintenant. Loin de là. Je gardais même, depuis La porte étroite, lecture imposée dans le secondaire, une forte réticence face à l'idée d'attaquer une autre œuvre de cet auteur ... Et puis finalement, j'ai commencé à entendre parler de Gide et à voir son nom apparaître assez régulièrement au fil de mes lectures. Les comparaisons opérées ça et là, les parallèles tracés par les critiques aidant, je me suis finalement tournée vers ce petit livre d'environ 120 pages, prête à découvrir une toute autre facette de son œuvre.

Mais, me demandera-t-on, de quoi est-il question, concrètement, dans
Paludes ? On pourrait dire que c'est l'histoire d'un livre en train de s'écrire : le journal d'un certain Tityre, un livre qui lui-même porte pour sous-titre Paludes ... Mais après tout, la question est loin d'être simple ; elle n'est tellement pas simple que notre narrateur donnera lui-même une multitude de définitions, parfois contradictoires, en fonction de la situation et du moment. Tout au long de notre histoire, l'on perçoit un écho incessant : il s'agit toujours d'écrire, de finir Paludes De mettre ou de ne pas mettre telle chose dans Paludes. L'œuvre présentée par le narrateur, donnée à voir au lecteur entre deux paragraphes apparaît donc toujours comme un ouvrage en devenir, sujet aux métamorphoses. Même si concrètement, le livre ne se fait pas réellement : quand on rassemble les extraits du Journal de Tityre disséminés ça et là, on se rend compte que cela fait bien peu de choses. D'autant plus qu'à la toute fin du livre (si l'on exclue ce qu'on appellera le "hors-texte" de Paludes), le narrateur se présente, dans une scène étrangement semblable à la première (citée au début de cette note) en train d'écrire Polders ... Paludes, Polders ... Deux mots, l'un tiré du latin, l'autre de l'anglais, et ayant tous deux un rapport privilégié au thème du marécage ...

Au fil de ma lecture, je n'ai pu m'empêcher de penser à d'autres écrits contemporains. Certains passages m'ont évoqué Penses-tu réussir ! de Jean de Tinan : dans les deux textes, le même humour, la même distance par rapport aux évènements racontés, un ton semblable, la même importance accordée au dialogue, à l'oralité ... Et tous deux mettent en scène, finalement, un ou des textes en train de se faire ... Plus généralement, le personnage-narrateur, auteur de Paludes suit comme il peut la file déjà longue des célibataires fin-de-siècle, écrivains inaccomplis et artistes incompris. Il est d'ailleurs impossible d'ignorer l'actualité littéraire des années 1890 : dans Paludes, autre avatar du "roman sans romanesque", sont cités plusieurs auteurs reconnus du temps (dont Mallarmé) et l'ouvrage semble se poser à la fois comme un hommage et un dépassement de l'écriture symboliste. De plus, Paludes représente une intéressante satire de la vie littéraire de l'époque. Dans le chapitre intitulé le Banquet (racontant un salon organisé chez Angèle où l'on étouffe et vaticine à son aise), l'auteur en profite pour faire défiler bon nombre de philosophes, moralistes et littérateurs, tous plus ridicules les uns que les autres. Des personnages-type qui en viennent à échanger sur Paludes, ce mystérieux texte toujours en cours d'écriture, au grand dam d'un narrateur qui se trouve être incapable d'en parler comme il faudrait et qui demeure écrasé, d'angoisse, sous les regards plein d'incompréhension de ses pairs. Au final, Paludes met en scène les apories des conventions littéraires de son siècle (présentant un narrateur incapable de composer de beaux vers, ne se sentant pas l'âme d'écrire un roman et refusant catégoriquement la création théâtrale), et propose par la même occasion quelque chose d'assez nouveau, au carrefour des genres ...

Je pris un nouveau feuillet et j'écrivis :
Tityre semper recubans
puis je me rendormis jusqu'à midi."


Tout en présentant une satire, visant surtout les cénacles littéraires de son temps, Gide n'écrit pas n'importe quelle histoire, et Paludes est un livre soulevant des questions plus philosophiques : Paludes, c'est aussi l'affirmation de la contingence. On le prendra comme on voudra (sachez tout de même que le narrateur, lui, ça le rend malade), mais l'idée sous-tendue, c'est que notre vie ne repose sur rien, sinon le hasard absolu, l'aléatoire. Rien n'est nécessaire ni logique. Cette contingence, le narrateur veut la donner à voir à travers l'exemple de ce mystérieux Tityre ... Il aura beau - n'en déplaise à Angèle - avoir un "vilain nom", ce personnage, "célibataire dans une tour entourée d'un marais" se voit recouvert d'une dimension toute symbolique. Façonné par notre narrateur à partir d'un vers de Virgile, c'est un homme qui vit dans un marais, dans l'immobilisme, sans chercher à s'en sortir. Et comble de tout, il est heureux ! Comment ose-t-il ? C'est la question que se pose sans cesse le narrateur qui, non sans un certain ridicule (dont il est plus ou moins conscient) , cherche à faire comprendre à son entourage l'horreur de la situation de Tityre. Son manuscrit évolue, au fil des pages, et il en donne de singulières et changeantes définitions. Paludes, c'est "l'histoire de l'homme normal, celui sur qui commence chacun" ou encore "l'histoire de la troisième personne, celle dont on parle - qui vit en chacun de nous, et qui ne meurt pas avec nous." C'est aussi "l'histoire des animaux vivant dans les cavernes ténébreuses, et qui perdent la vue à force de ne pas en sortir." Fluctuances et indécisions, qui invitent à une réflexion sur le bonheur et sur notre façon de vivre. Face à ces hommes qui s'en tiennent à des valeurs fixes et solides, le narrateur de Paludes est confronté au doute. Par ailleurs, la réflexion proposée passe en partie par le rire : livre factice, livre léger, Paludes invite à aller au bout des contradictions, des incohérences. Dans la plaisante Tables des phrases les plus remarquables de Paludes à la fin de l'ouvrage, l'auteur a d'ailleurs noté pour nous : "Il faut porter à la fin toutes les idées que l'on soulève." Écrire Paludes, en rire, c'est peut-être ça, soulever une idée, et essayer de la mener jusqu'au bout.

Paludes se lit très vite. Trop vite, peut-être. Plein d'éléments, de traits de langue, de réflexions générales, de considérations littéraires mériteraient qu'on s'y attarde davantage. A travers cette œuvre novatrice sur bien des points, quelque chose s'amorce : Paludes, c'est avant tout un pas de plus dans la modernité littéraire. Ajoutons à cela que l'auteur propose dans un paragraphe en italique, placé avant le récit-même, une intervention particulièrement intéressante, puisqu'elle introduit la figure du lecteur comme producteur de sens : "Avant d'expliquer aux autres mon livre, j'attends que d'autres me l'expliquent. [...] Un livre est toujours une collaboration" ... Il ne vous reste plus à présent qu'à suivre l'invitation, et de venir trouver, vous aussi, une part de sens, à cet étrange et si plaisant récit.
Images :furiae


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