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Le salon à queues

Publié le 16 mars 2009 par Hortensia

Marine s’ennuie. Non, elle ne s’ennuie pas. Elle attend. Elle attend que ses pensées se terminent, patiemment, avec autant d’attention que possible. Elle a envie d’aller faire un tour, de partir, de se dégager de l’antre de peinture qui surplombe son appartement, perché, là, au 6ème étage d’un immeuble sombre de toute joie de liberté.

Elle attend donc. Elle vient de finir ce livre sur celui qui a découvert la véritable cause du cancer, une distorsion de l’horloge biologique, de la vitesse moléculaire au sein même de l’ADN. Ce type a eu le prix Nobel pour cela. Elle se lève et se dirige vers la grande armoire de glace qui siège à la verticale, là, dans son espace. Elle se regarde. Sa peau commence à se fissurer de-ci de-là. Une tâche marron est apparue à la naissance de sa joue, là, vers l’oreille.

Son attente n’a pas été veine. Elle ne pense plus. Elle enfile son imper, prend son sac de ville, ses clés, et sort de cette grande caverne parisienne en claquant la porte.

Métro ligne 12. Direction Porte de Versailles. Après tout, elle n’est encore jamais allée au salon du livre. Il parait qu’il y a de la littérature. France culture et Télérama l’assiègent depuis une semaine à coup de seaux avec cette idée brûlante. Elle verra bien.

Le métro est rempli. Devant elle, ce jeune homme, à la verticale lui aussi, un livre à la main, un sac dans le dos. Porte de Versailles, il range son livre. Évidemment, il y va lui aussi. Elle se lève là, à sa hauteur. Elle ne voit rien en lui, pas de fissure, pas de tâche. Tout est propre et net. Les portes s’ouvrent, elle s’extirpe de ce cauchemar ambulant.

Escaliers. En haut, un homme, des invitations gratuites à la main. Elle lui en achète une pour 4 euros. Elle vient d’économiser 3 euros puisque le prix d’entrée du salon est de 7. Les sept nains. Elle y pense. Va-t-elle croiser des géants ? Le salon est là. D’attente, une grande et large queue s’enfonce jusqu’aux caisses qui sont là pour encaisser.

Elle longe. Son invitation est un passe, un coupe file. Délivrance d’une sueur non avérée. Elle s’engouffre dans la halle déjà grouillante de piétinements devant les étalages de livres. Là, au détour d’un stand, son regard croise cette édition merveilleuse : Clémence Hiver . Joie ! Des livres inexplorés de Marina Tsvétaïeva se prélassent, sous la lueur ambiante des néons supérieurs. Elle note intérieurement l’emplacement.

Inconsciemment, elle se dirige vers les foules qui se partagent une énième queue. Ça commence par Amélie Nothomb, sérieuse, son sous chapeau noir de fée Carabosse. Elle remarque que le visage de la sorcière est encore plus fissuré que le sien. Elle a encore un peu de temps devant elle, donc, avant l’affolement du temps dans son ADN.

Soudain, le héros de son enfance se trouve là, assis, de profil. Il est en train d’écrire dans un livre. Sacrilège ! Une signature seulement. Bernard Weber parait jeune, lui. Peut-être est-il plus patient qu’elle face à ses pensées.

Elle continue. Jacques Attali, là. Presque personne devant lui. Le gourou est en face d’elle. Elle se demande si leur regard vont se croiser. Elle attend. Trois secondes. Rien. Elle laisse le nain chétif sur sa gauche et poursuit son chemin. Au fond de la halle l’attend ce type, là, à la moustache. Aucune queue devant lui. Juste une caméra. Elle s’avance et lui demande s’il a vu le film d’Avedon sur les Paysans. José Bové la regarde, inquiet, l’espace d’une seconde, le temps de la jauger. Le fils de prof, syndicaliste, qui n’a rien d’un paysan lui répond (bien sûr) que non. Mais il a discuté du film il y a quinze jours avec son pote le réalisateur Avedon. Il rigole. Il lui sert la main. Une main fissurée.

Sur le retour, après avoir visité la littérature de l’Arménie, de l’Aquitaine, de la Géorgie; après être passée illico devant ces posters de Poutine au stand russe, elle refile devant les grands noms de l’édition qui continuent de de vautrer dans leur longues queues tortueuses… Françoise Hardy est là, frêle, assise, souriante, naturelle. Blonde teintée, un petit bonnet noir, une longue frange de côté, un foulard de la même couleur que cette frange fraîche et classieuse, un petit pull noir. Elle passe, elle l’observe. Décidément, la beauté est aguicheuse.

Elle passe toutes ces icônes qui ne ressemblent en rien à l’image de sa littérature. Elle n’oublie pas Marina, la Grande. Le temps d’écouter ses pensée et de se procurer les vrais bouquins qui vont la délecter. Elle n’a décidément jamais aimé les queues. Le plaisir se trouve là où le corps se trémousse d’envie et non là où la langueur et l’ennui se propagent comme un ADN assoiffé.

Fin du salon. Elle sort du grouilli-grouilla. Elle sent le vent frais sur son visage. La nuit s’approche à grand pas. Elle presse le sien, revigorée, vers la ligne 12.

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