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L'envers du décor

Publié le 23 mars 2009 par Perce-Neige
Sauf qu’à la réflexion, vous ne pouviez pas vraiment deviner ce qu’il s’apprêtait à vous dire ! Ni, non plus, ce qui, pourtant, ne manquerait pas d’arriver, quelques jours plus tard, à peine… Encore moins ce que vous étiez censés lui répondre, à ce moment-là, ou même si vous alliez vouloir tenter de comprendre le sens caché de tout ce méli-mélo… Vous pouviez juste vous souvenir, sans trop d’effort, de son regard étrangement silencieux, de son visage immense et impassible, mais aussi du léger trémolo qu’il avait dans la voix, comme l’aveu imperceptible de questions qu’il n’envisageait même pas de pouvoir vous poser. Il avait votre âge, semble-t-il, et paraissait même un peu plus jeune que vous et se savait effroyablement embarrassé dans une veste grise qu’il ne quitterait jamais, aviez vous pensé, fugitivement. Mais vous pouviez également vous souvenir, tout de même, de son invitation, à peine formulée, à vous asseoir dès à présent sur l’une des deux chaises au confort bancal qu’il vous désignait d’un geste las tandis qu’il prenait place derrière son bureau et s’efforçait, quelques instants, de retrouver son équilibre parmi les formulaires et les notes qui encombraient son champ de vision et dont il peinait, manifestement, à déchiffrer la provenance. Jusqu’à ce qu’il se décide, brusquement à vous annoncer que tout était perdu et qu’on avait, enfin, pu identifier tous les corps, restés malencontreusement prisonniers plusieurs jours durant des décombres encore fumants de l’appareil, et qu’il n’y avait, maintenant, plus aucun doute, j’en suis navré, croyez moi… D’autant que tout cela est assez incompréhensible pour nous, je ne vous le cache pas, avait-il ajouté en acceptant de laisser s’installer sur ses lèvres un bref et discret sourire qui aurait pu, en d’autres circonstances, témoigner d’un réel élan de sympathie. Nous savons juste qu’un missile de fabrication chinoise et de conception assez récente semble-t-il, pourrait, je dis bien pour-rait, avoir été tiré en direction de l’appareil, quasiment au moment du décollage, c’est à dire deux ou trois minutes tout au plus, avant que le pilote n’en perde le contrôle. Ce qui signifie, aussi, que nous ignorons encore, à ce stade de l’enquête, si le missile en question s’est abîmé en mer ou bien s’il a pu causer de sérieux dommages à l’appareil. Bref, nous ne savons pas, précisément, si l’accident en est directement la conséquence auquel cas nous devrions tous parler d’attentat et non, comme nous le faisons jusqu’à présent, d’une malheureuse erreur de pilotage, si vous suivez bien mon raisonnement. Je dois vous dire, également, que nous soupçonnons fortement un banal règlement de compte entre guérillas marxistes, les prochinois cherchant, depuis belle lurette, on le sait, à se débarrasser, une bonne fois pour toutes, de tous ces rebelles à la con, d’autant plus remuants, vous vous en doutez, que le kremlin les finance à tout va, les premiers ayant visiblement damé le pion aux seconds, cette fois-ci… Si bien que je me sens dans l’obligation de vous demander, sous le sceau du secret, si, par hasard, votre petite amie pourrait avoir été mêlée à tout cet imbroglio. Vu qu’au Quai d’Orsay, vous pensez bien, nous allons tout de même devoir vérifier quelques hypothèses, histoire de pouvoir rassurer nos ressortissants à Mogadiscio et surtout vérifier qu’ils ne courent plus, maintenant, le moindre risque. Vous comprenez, je suppose ? La vérité, tout de même, c’est que votre amie - comment vous le dire ? - semble avoir fréquenté de manière, disons, assez assidue - j’espère ne pas vous froisser… - l’un des agents du Mossad les plus en vue sur le continent africain, lequel agent s’est bizarrement volatilisé, juste le lendemain de la catastrophe. Et puis je voulais aussi vous prévenir que nous venons juste de repérer, la semaine dernière des mouvements de fonds, assez conséquents je dois le dire, sur l’un des comptes bancaires de mademoiselle Maud Lemercier. Car vous n’étiez pas sans savoir, sans doute, qu’elle en gérait quelques-uns dont trois, au moins, domiciliés au Lichtenstein et régulièrement alimentés, allez savoir pourquoi, par Furnez Group and C°, une société d’import-export taiwanaise ayant pignon sur rue quoique curieusement basée à Caracas… Nous sommes en train, naturellement, d’en expertiser les avoirs mais je ne voudrais pas vous inquiéter outre mesure avec tout ce tintouin car je pense réellement que vous ne courez aucun danger, tant il est vrai que la présence de votre amie à Mogadiscio, puis dans l’avion personnel du président, pourrait n’avoir, effectivement, été dictée que par des considérations humanitaires. Nous suivions d’ailleurs depuis quelques années, et avec beaucoup d’admiration pour son courage, croyez moi, les combats qu’elle menait contre l’exploitation sexuelle des enfants dans les pays émergents. Ce qui l’avait conduit, par parenthèse, à prendre certaines libertés avec les lois internationales, sans même parler de certaines habitudes dont les ONG sont, d’ordinaire, assez coutumières, si vous voyez ce que je veux dire ? avait-il suggéré en retrouvant, enfin, deux ou trois feuilles de papier terriblement maculées de poussière et plus ou moins agrafées qu’il venait d’extirper d’un dossier dissimulé dans l’invraisemblable fatras de son bureau. Ce à quoi vous aviez immédiatement répondu, ce qui était vrai, que Maud ne vous mettait guère dans la confidence, vu que vous vous étiez, toujours, tout à fait moqué des raisons pour lesquelles elle parcourait le globe à longueur de temps, vu, aussi, que vous n’aviez absolument aucune envie de la suivre, trop absorbé que vous étiez par vos travaux littéraires, trop occupé à ciseler la langue que vous n’osiez profaner, à jouir sans partage des mots dont vous n’aviez de cesse de vous étourdir, au fond. Sans parler du fait, nullement accessoire, que votre relation, autrefois quasiment fusionnelle il est vrai, s’était tout de même singulièrement distendue depuis quelque temps et que s’il vous arrivait encore, effectivement, de passer quelques heures en sa compagnie, lors de l’une de ses escales à Paris, c’était loin d’être toujours le cas, je vous assure. Ce qui n’expliquait guère, entre nous, que votre nom soit si souvent mentionné sur le premier des deux feuillets, rédigé par Maud, à l’évidence, et que le type au regard un peu lourd vous balançait gentiment dans les gencives. Et vous revenait alors, à la mémoire, le souvenir d’une longue et pénible conversation que vous aviez eue, avec elle, quelques mois plus tôt, sitôt rentrés d’une escapade de quelques jours à Venise, en compagnie de Jade, et de Paul, et de Claire qui avait rejoint, au dernier moment. Vous étiez restés, ce soir-là, à dormir dans l’appartement de Montmorency et Maud, en vous servant d’un deuxième, ou un troisième verre de whisky, allez savoir, vous avait entraîné sur son terrain de prédilection. Sans doute avait-il été vaguement question, à ce moment-là, de trafic d’armes, et de groupuscules valeureux appelés, un jour, à renverser le sens de l’histoire, et de l’éternelle corruption des élites dirigeantes dans une Afrique à la dérive, et de montages financiers un peu compliqués, et de prête-nom, et de soulèvement imminent des populations, et de catastrophe écologique, et sanitaire, et de l’urgence qu’il y avait à remédier à tout ça… Sans doute, oui. Car, en vérité, vous étiez, ensuite, passés assez vite à d’autres considérations plus terre à terre. Vu que Maud n’avait jamais été aussi séduisante que cette nuit-là. Et que la fenêtre, entrouverte, donnait sur le ciel étoilé. Et qu’il fallait voir comment, sans jamais cesser une seule seconde de rire aux éclats, elle s’était, alors, débarrassée de sa jupe, grêlée de transparences. Et comment ses seins, magnifiques, avait chanté leur romance. Et comment vous aviez, tous deux, fondu de plaisir. Oui, il aurait fallu voir ça… Ses lèvres contre les vôtres, l’ivresse animale qui vous avait emporté, votre peau contre la sienne, beaucoup de chemin parcouru, cette nuit-là, sans jamais perdre le nord, sauf l’espace d’un soupir, comme un piano désaccordé, une tempête de sable qui surgit de nulle part, j’en oublie.

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